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Dînette X Fumoirs Gossselin

Petit matin pluvieux parfait pour aller visiter un de nos villages préférés des Cantons-de-l’Est: Frelighsburg. On est allés rencontrer Samuel Gosselin de Fumoirs Gosselin pour qu’il nous montre tout le travail derrière son saumon fumé à l’érable. Fumoirs Gosselin c’est deux frères, fils d’épicier, qui ont commencé à fumer du saumon et à le vendre dehors à l’entrée de l’épicerie familiale alors qu’ils étaient encore tout jeunes. Après l’immense succès auprès des gens du village et des environs, les frères Gosselin ont augmenté leur production et déplacé leurs activités dans le bâtiment voisin. C’est là qu’on a rencontré Samuel. Il nous a tout expliqué l’évolution des différents fumoirs que son frère et lui ont développé sur mesure pour optimiser leur processus de fumage. Le petit goût d’érable provient du processus de fumage à chaud avec le bois d’érable. Leur fameux saumon fumé à l’érable est disponible dans les épiceries! Demandez-le chez IGA et Métro. @fumoirsgosselin

 

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Dînette x Beau’s & David’s tea

On a la chance d’habiter derrière une montagne qui s’embrume pratiquement tous les matins d’automne et c’est un de nos endroits préférés pour aller marcher et faire des photos.

On trouvait que c’était l’endroit tout indiqué pour apporter la nouvelle bière London Fog signée @beausallnatural une création riche et dorée préparée avec le thé Crème d’Earl Grey biologique de @davidstea La brume était assurément au rendez-vous; le meilleur moment pour explorer, en toute tranquillité, la nature enveloppée dans son manteau vaporeux. #davidstea #ad

Il était une fois

Après une heure de route, nous voilà enfin extirpés des tentacules du monde urbain. La nature a remplacé les alignements d’immeubles haussmanniens; l’air pur et frais, celui de l’odeur des pots d’échappement. Bienvenue à Choisel.

À peine avons-nous posé le pied hors de la camionnette, notre carrosse des temps modernes, que le froid nous dévore. Le vent enfle et nous repousse par bourrasques. Au loin, les branches des arbres et les feuilles bruissent. Face à nous, une immense bâtisse se dresse et accroche le regard : toiture métallique, murets de pierre, briques à la couleur contrastante sur le pourtour des portes et des fenêtres. Le château de Breteuil hypnotise par sa superbe. Il semble suspendu dans le temps. À sa vue, c’est comme si d’un seul coup, nous avions été projetés dans une autre dimension, une autre réalité.

À l’intérieur, la belle histoire continue. Histoires de princes et de princesses, labyrinthe, parc et dédale de jardins remarquables, nature exquise, saynètes de la vie du XVIIIe siècle, cabinet de porcelaines; il y a comme de la magie par ici. Peu surprenant, dès lors, que le château se soit fait muse dans le passé, inspirant à Charles Perrault l’écriture de certains de ses plus grands contes : Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou encore Peau d’âne. Ces fables lointaines auréolent d’ailleurs les lieux de leur empreinte.

C’est du côté du labyrinthe que débute notre journée. À l’instar de nombreuses histoires féériques, arpenter ce dédale végétal prend des allures de rite initiatique. On se trompe, on se perd, on rebrousse chemin, on rit, on est ensemble. On emplit ce lieu endormi et transi par le froid de notre signature. Dans les allées du jardin, la nature, elle, semble fin prête à être extirpée de son long sommeil. Les herbes de la pampa paraissent se languir des chauds et réconfortants rayons du soleil tandis que cèdres et châtaigniers semblent se désespérer d’offrir aux promeneurs un refuge ombragé.

Au milieu de ce tableau champêtre, la jonquille est la seule à ne souffrir d’aucune forme d’anticipation. Elle est là, bien là. Symbole du printemps et du renouveau, présente en masse autour du château, elle remplit déjà sa mission. De sa couleur jaune éclatant, elle tranche avec l’âpreté de la nature. Une nature brumeuse et morose. Mais la nature, aussi brute soit-elle, a le don de révéler les personnalités et ce qui germe au plus profond de tout être. La pluie qui tombe de manière éparse transcende la végétation qui exhale alors ses plus beaux arômes. Ça sent la terre et l’herbe mouillée.

Les sens en émoi, nous poursuivons notre route vers les cuisines. L’heure de la pitance a sonné. Dans cette dépendance à la façade gracieusement recouverte de branchages, le lien qui nous unit au monde contemporain a disparu : entre les murs, le confort électronique n’est plus. Alors, sous fond de résilience moderne, notre esprit, habitué au virtuel et à l’instantanéité, va renouer avec la lenteur. Nostalgie. Notre seule option est de prendre notre temps. Ici, les discussions de vive voix ont remplacé les échanges par écran interposé; le feu qui brûle dans la cheminée, le chauffage traditionnel.

Sur la table, les ingrédients sont frais. Lentilles, courge, pois chiches, olives, pain. Nous sommes parfaitement à l’aise dans nos rôles de marmitons. Notre tablée. La recette est simple : une pincée de dextérité, une louche de créativité, une bonne dose d’entraide, puis, à table! La vue de la salade de lentilles et de courge musquée fait saliver. Les papilles explosent au contact de ce plat gourmand et réconfortant. Les premières bouchées ne ressemblent à aucune autre et pourtant les suivantes n’en sont pas moins remarquables. Le caviar d’aubergines et le houmous, aussi bien dans l’assiette que dans la bouche, restent dans le prolongement de cette tempête gustative. Une tempête qui arrive à point nommé.

Avons-nous passé cinq minutes, une heure, deux heures à nous restaurer? Mystère. Car le temps est toujours en suspens. Et comme s’il ne suffisait pas de prendre le temps de prendre le temps, nous nous attelons ensuite à la confection de bocaux de légumes. Mais comme le temps n’a plus d’emprise sur nous au château, nous décidons de faire résister nos légumes à l’épreuve du calendrier en les conservant dans une saumure.

Il y a quelque chose d’apaisant à couper nos légumes et esthétiser nos pots Mason. Carottes violettes et sanguines, oignons nouveaux, radis. Nos légumes ont des couleurs insolemment appétissantes. À dire vrai, il y a vraiment quelque chose de presque régressif à être assis là, autour d’une table en bois, au coin d’un feu qui crépite, à parler de tout et de rien. Dans nos touts et nos riens on évoque alors le froid qui s’infiltre dans la pièce et jusque dans nos chairs; on évoque des souvenirs plus ou moins lointains et on partage des aspirations. Mais surtout, on chérit la promesse de jours plus cléments qui se dessine.

Pour autant, une fois bien ancrés dans l’instant présent, on se délecte du décor. L’escalier en bois qui craque au gré de nos pas, le feu qui danse dans la cheminée, les murs grisés au relief sculpté d’irrégularités.

Ah, et puis dehors, la serre. La serre dans sa globalité. La serre qui, avec ses baies vitrées et son amas de plantes en tout genre à l’intérieur, porte en elle l’espoir d’une saison meilleure. Sa chaleur providentielle fait battre nos pouls d’une nouvelle énergie. Et comme pour en attester, le soleil choisit ce moment pour s’autoriser quelques percées à travers le ciel brumeux. L’hiver s’évapore. La fin d’une saison et d’une époque, et l’écriture d’une nouvelle. Bonne nouvelle cette fois, le printemps est bel et bien là.



Texte : Aurélia Abisur
Photos : Mathieu Lachapelle

L’île sans couleurs

D’une culture à l’autre, les mœurs traversent les époques et subsistent de siècle en siècle par l’oral, l’écrit, l’art, la religion, etc. Mais qu’en est-il de la génétique? Peut-elle définir l’identité d’un peuple et perpétuer certaines de ses caractéristiques au-delà de la similitude des traits physiques? Dans de rares cas, et dans des circonstances exceptionnellement singulières, la génétique, comme mue par une volonté surnaturelle, arrive à tronquer le cours de l’hérédité et à en redessiner une branche qui traversera le temps, telle une vieille légende.

C’est tout particulièrement ce qui s’est produit en Micronésie à la fin du 18e siècle, lorsqu’un typhon cataclysmique est venu réécrire le cours de l’histoire du minuscule atoll de Pingelap, situé au nord-est du Pacifique.

Seulement 20 personnes ont survécu à ce désastre naturel, dont le roi de l’atoll, Mwahuele. Ce dernier a conçu beaucoup d’enfants avec différentes femmes de la communauté, et, avec le temps, de plus en plus d’habitants de l’île se sont mis à manifester des problèmes de vision. C’est que le roi portait en lui une maladie, un rare codage génétique provoquant un daltonisme complet : l’achromatopsie. Tel un souvenir familial qu’on lègue au fil des générations, cette maladie héréditaire a gravi les siècles et afflige aujourd’hui un impressionnant pourcentage des habitants de l’île. La plupart d’entre eux présentent une acuité visuelle réduite, une hypersensibilité à la lumière les contraignant à cligner des yeux continuellement ou à garder les yeux fermés en plein jour, ainsi qu’une incapacité totale à discerner les couleurs.

Sanne De Wilde, une photographe belge, s’intéresse particulièrement aux rares cas génétiques contribuant à définir l’identité de différents peuples dans le monde. Dans son ouvrage intitulé The Island of the Colorblind, elle s’est penchée sur cette communauté insulaire qui perçoit la vie en noir et blanc. L’idée de se placer derrière le regard des Pingelapiens a vite supplanté son envie de simplement documenter le phénomène; elle voulait voir le monde à travers les yeux de ces achromates. Armée d’un appareil photo converti aux rayons infra rouge (le rouge étant la couleur la plus facile à percevoir par les habitants de l’île), elle a redéfini sa propre vision de la couleur pour comprendre l’univers des habitants. Ainsi, la végétation prenait des teintes de pêche et de rose pastel alors que des bleus, violets et rouges s’immisçaient dans les fresques les plus inusitées.

Dans un second temps, Sanne De Wilde a fait une série de photos en noir et blanc, toujours à Pingelap, la replongeant dans ses premières expériences photographiques, du temps où elle travaillait en argentique et développait ses clichés dans une chambre noire. À son retour, elle a demandé à des achromates néerlandais de peindre directement sur ses photos pour y ajouter des couleurs. Ces derniers, n’arrivant pas non plus à discerner les pigments, ont relaté l’impression de peindre à l’aveugle, en ajoutant du gris sur du gris. Cette expérience les a confrontés à leur propre passé et les a ramenés au moment où, enfants, ils ont réalisé qu’ils voyaient le monde différemment de leurs camarades. Les œuvres réalisées par ces achromates sont fort intéressantes et font naître incontestablement des interrogations sur notre propre perception des couleurs : percevons-nous tous les couleurs de la même façon? Le bleu, pour moi, n’est peut-être pas la même couleur pour vous…


Par la suite, Sanne De Wilde a mis sur pied une installation artistique dans laquelle elle invitait des visiteurs à s’immerger dans l’univers des achromates pingelapiens. L’installation consistait en une petite pièce dans laquelle les sujets s’installaient à une table pour peindre sur différentes photos de Pingelap prises par Sanne : des paysages, des habitants, des scènes du quotidien.

Dans cette pièce, l’éclairage variait du rouge au bleu, au vert, suivi d’épisodes stroboscopiques, puis de noirceur totale simulant le clignement des yeux rapide et constant des Pingelapiens. Dans cet éclairage coloré, il était impossible de différencier les pigments de la peinture, ce qui sortait inévitablement les gens de leur zone de confort. Munis d’un casque d’écoute, ils étaient accompagnés d’un narrateur les guidant dans leur expérience. Tour à tour, ils se sont mis à peindre avec innocence, ne se souciant plus des conventions, ne faisant plus attention d’utiliser les « bonnes » couleurs.



Dans la promesse d’une œuvre éblouissante, ils se sont abandonnés à leurs pinceaux, se laissant bercer par la voix du narrateur qui les avait paisiblement plongés dans l’univers de Pingelap :

Comment colorierais-tu le monde si tu pouvais le repeindre dans ton esprit? Que vois-tu?

Vois-tu les couleurs?

Vois-tu les vraies couleurs?

As-tu envie de cligner des yeux?

La lumière est-elle trop vive? Peux-tu voir dans le noir?

Ferme tes yeux.

Que vois-tu?

Te souviens-tu du vert des feuilles de palmier?

Peux-tu imaginer le bleu de l’océan?

La couleur de la rivière?

Des fleurs?

D’un visage? Des mains?

Ouvre tes yeux.



Texte : Hélène Mallette
Photos : Sanne De Wilde

Les sorciers de Cap-d’Espoir

Dès qu’on aperçoit la distillerie de la route 132, on est tout de suite saisi par le mystère qui émane des lieux… À l’entrée du terrain, une pancarte avec un logo énigmatique et un chemin de fer… Derrière l’église, des pierres tombales, des arbres et des herbes sauvages.

J’aime les gens qui ont le courage de leurs idées.

Mathieu Fleury, Amélie-Kim Boulianne, Michaël Côté et Geneviève Blais sont de ces audacieux qui prennent des risques au nom de la passion, pour s’inventer une vie à leur goût. Le quatuor a fondé une distillerie à Cap-d’Espoir en Gaspésie, face à la mer, dans une église anglicane abandonnée depuis une dizaine d’années.

En entrant dans la cour, j’ai eu l’impression d’être dans un film, de faire partie d’un cercle exclusif comme dans La Société des poètes disparus. La Société secrète. Le nom ne pouvait être mieux choisi.

Amélie-Kim raconte que c’est le nom qui les a choisis : « C’est long partir une distillerie. Il y a beaucoup de paperasse à remplir. Au début, on gardait le projet secret. On voulait créer un produit avant d’en parler. Quand on remplissait des formulaires, à côté de société on écrivait secrète et on trouvait ça drôle. À un moment donné j’ai dit : je pense que je trouve ça beau La Société secrète. Notre branding a vu le jour comme ça. Ça s’est fait naturellement. C’était mystérieux au début et ce le sera tout le temps! »

En ouvrant les majestueuses portes en bois de l’église, notre regard se pose immédiatement sur le superbe alambic de cuivre qui se tient devant des vitraux, au fond de l’édifice, là où il y avait autrefois l’autel. Le spirituel a fait place au spiritueux. Les chants religieux ont été remplacés par les Dead Obies, The Velvet Underground ou les grands classiques de la musique française. Il reste quelques témoins de ce lieu de culte, dont les vitraux et de jolis bancs. Il y a un espace de création qui fait laboratoire de sorcier, avec du matériel, des aromates, des bouteilles de toutes sortes et des illustrations qui ont l’air d’être tirées d’un grimoire.

Fonder une distillerie dans une ancienne église est un peu fou, ou du moins ardu, mais comme Mathieu est architecte, le risque était calculé, dit Michaël : « Retaper une église de 1875 abandonnée, c’était rassurant de le faire avec Mathieu. On a investi beaucoup, juste pour garder le cachet. »

À l’intérieur, les murs sont en bois et de couleur chocolat. De grandes fenêtres offrent une vue sur le golfe du Saint-Laurent. « On est tous des gens qui aiment le beau et le bon. De s’entourer de beauté, ça nous aide à avoir des idées, à être créatifs. La Régie des alcools exigeait que nous mettions du plastique blanc sur les murs. Pour nous, c’était hors de question! », raconte Amélie-Kim. Mathieu a donc fait des recherches et il a trouvé un enduit d’époxy transparent approuvé par le gouvernement. L’intérieur de l’église a donc pu être préservé. Il a fallu aussi solidifier le bâtiment, améliorer son isolation, refaire la toiture, changer le plancher. Il reste encore beaucoup de travaux à faire, mais le bâtiment est maintenant solide et là pour rester.

LES HERBES FOLLES
Le premier produit de La Société secrète a été le gin Les Herbes folles. C’est l’un des rares gins québécois à être produit du grain à la bouteille. Amélie-Kim : « On voulait faire un gin de A à Z, ou rien. » La base du produit est faite d’orge et de blé malté québécois brassés et fermentés sur place. Le moût est distillé deux fois dans l’alambic pour créer un alcool moelleux et pur. Cette base d’alcool est ensuite distillée à nouveau avec une dizaine d’aromates cueillis à la main en Gaspésie. Puis, le gin est affiné en barrique de chêne avant d’être mis en bouteille. Ce minutieux procédé de fabrication permet de mieux contrôler le goût du produit. « Ça donne un alcool qu’on juge plus fin, plus délicat », affirme Michaël.

Les Herbes folles est un gin qui rend hommage aux plantes sauvages qui se trouvent autour de la distillerie. Le paysage gaspésien est la muse du quatuor. Amélie-Kim : « C’est une ode aux mauvaises herbes, ces mal-aimées qui sont des merveilles à nos yeux. On voulait leur redonner de la noblesse. »

La Société secrète a des jardins expérimentaux d’absinthe et de quelques plantes qu’elle aimerait éventuellement cultiver elle-même. Pour le moment, les plantes utilisées par la distillerie sont principalement cueillies par l’entreprise Gaspésie sauvage de Douglastown, dans le plus grand respect de la nature. Le quatuor rêve aussi d’avoir des ruches et de produire son propre miel.

Les sorciers bien-aimés travaillent à la création d’une grappa québécoise, d’une absinthe et d’un Acerum. L’Acerum est une nouvelle eau-de-vie d’érable d’origine québécoise. Il a été imaginé récemment par des distillateurs québécois. Il est obtenu par la distillation d’alcool issu de la fermentation de la sève d’érable.

La Société secrète produit aussi un esprit de grain (comme un whisky blanc, mais affiné plus long-temps) et vient de terminer un petit lot d’amaro, une liqueur à base d’alcool neutre dans laquelle on fait macérer des ingrédients amers comme des plantes, des herbes et des écorces d’oranges. « Amaro » signifie amer en italien. Michaël : « Il y a dans notre amaro du bon miel québécois, des plantes du jardin, de l’absinthe, le marc de raisin de Pinard et filles. On est pas mal fiers de ce produit qui va éventuellement sortir en très petite quantité pour quelques personnes chanceuses. »

Amélie-Kim, Michaël, Mathieu et Geneviève sont avant tout des artisans. Ils souhaitent pouvoir créer et vendre des petits lots, faire des expériences, créer en s’inspirant du paysage et des saisons, s’amuser à déconstruire des recettes anciennes pour découvrir de nouveaux goûts et offrir des produits uniques.

Percé et ses environs ont quelque chose de magique. Plusieurs résidents de ce petit coin de la Gaspésie s’accordent le droit de prendre leur temps, de s’inventer un métier passionnant qui respecte leurs valeurs et le territoire. Il y a aussi une touchante solidarité entre les gens. Je lève un verre de gin à ça!

Texte : Mélanie Gagné
Photos : Marie-Eve Campbell

Les deux pieds dans la baie

Lorsqu’on organise un voyage en Normandie, il est un arrêt qui s’impose comme une évidence, il faut rendre visite au Mont-Saint-Michel! Ce rocher qui s’élève au milieu d’une baie fertile est la figure emblématique de la région. Là où l’histoire des hommes s’organise autour du rythme des marées, la pêche à pied est une activité centrale de la vie communautaire. Aujourd’hui vécue comme un loisir, elle fut pendant très longtemps une source de revenus pour les habitants de la baie. Pour réussir à dénicher quelques huîtres sauvages, couteaux ou autres pétoncles, il faut cependant une connaissance parfaite de la topographie et des marées qui régissent cet espace.

Icône du patrimoine français, et lieu de pèlerinage, le Mont-Saint-Michel trône au milieu de la baie comme un repère pour les voyageurs du monde entier. Son abbaye haut perchée est dominée par l’archange saint Michel. Les rayons du Soleil y scintillent si intensément qu’on peut le distinguer à plusieurs kilomètres à la ronde. Pour donner encore un peu plus d’aura à ce lieu, la légende veut que la construction de l’édifice ait commencé par un songe au cours duquel l’archange saint Michel serait apparu à l’évêque Aubert, qui a alors ordonné la construction de l’abbaye à sa gloire. Au cours du VIe siècle sont érigées les premières pierres de l’édifice qui devient dès lors un lieu de pèlerinage incontournable. Pour l’Église catholique, il s’agit alors d’assoir sa domination sur les fidèles en construisant un lieu quasi surréel, né de la volonté divine.

Sa construction terminée, les fidèles accourent de partout en Europe pour admirer ce temple dressé à la gloire de saint Michel. Pourtant la traversée de la baie ne se fait pas sans risque et de nombreux pèlerins périssent en voulant rejoindre ce rocher nommé alors le « Mont-Tombe ». Le temps a certes rendu le passage plus facile avec la construction d’une route, mais la marée a quant à elle conservé toute sa force. Car lorsqu’on se rend au pied du mont à marée basse, on ne peut que constater à quel point le passage de l’eau marque le sol. Cette eau omniprésente il y a quelques heures à peine, laisse derrière elle des canaux, des rivières, des bancs de sable qui marquent le territoire et s’étendent jusqu’au large. Témoin du temps, le sol se creuse en sillons, puis en rivières, et dans ces havres se forme un milieu propice à la création de la vie. Crevettes, coquillages et poissons y trouvent refuge pour s’y reproduire et se nourrir.

Les forces qui traversent la baie sont à la fois vibrantes et inquiétantes. La brume en particulier, si dense qu’elle ne permet de voir qu’à quelques mètres. Enveloppés dans ce voile, on comprend vite qu’on ne peut s’aventurer plus loin qu’en prenant quelques précautions. En nous rendant dans la baie pour ce reportage, nous l’avons appris à nos dépens. Partis le nez au vent, sans réellement avoir anticipé ce qu’il pourrait se passer, la pluie et le vent semblaient avoir anéanti nos espoirs de voyage et de découverte. Lorsque nous avons été recueillis par Éric et sa famille, en plus d’un toit c’est toute une histoire qui s’est offerte à nous en passant le pas de leur porte. Éric est aquarelliste. À travers ses aquarelles, il est un témoin privilégié et attentif de la vie de la baie. Dans ses histoires, le temps s’écoule lentement, ses personnages aux visages burinés racontent l’entraide nécessaire qu’une nature puissante exige.

Les dessins d’Éric se figent lors de longs vagabondages au bord de l’eau avec son chevalet. Au fil des pages, on rencontre les vieux pêcheurs et leurs techniques, les oiseaux et les légendes de la baie.

Dans son livre, Le pays des Monts Tombe, la nature et les hommes s’entremêlent, les paysages et la technique se répondent. On comprend comment les habitants ont dû s’adapter à leur environnement, et comment leurs méthodes de pêche sont devenues le prolongement de leur vie. Le matériel utilisé n’a finalement que peu évolué et les rites demeurent les mêmes. La pêche à pied est une tradition dans la baie. Elle se pratiquait par les marins pêcheurs comme complément de revenu lorsqu’ils n’embarquaient pas sur des gros chaluts pour aller pêcher la morue à Terre-Neuve durant l’hiver. Ces agriculteurs de la mer, comme on les appelle, connaissent chaque recoin, chaque rocher de la baie. Jusqu’à tout récemment, la pêche à pied était un complément de revenu non négligeable. Et du printemps jusqu’à l’automne les paysans des abords de la baie allaient quotidiennement à la pêche pour rapporter quelques coquillages à vendre aux restaurateurs normands. Éric leur rend hommage en racontant cette histoire tissée entre les hommes et la mer, ce destin qui les lie inexorablement.

Si aujourd’hui la pêche à pied se pratique en famille, les techniques, elles, demeurent quasiment les mêmes. Tôt le dimanche, dans l’espoir de rapporter un butin qui sera apprécié à table le midi, on part équipés de petits râteaux pour gratter le sol et trouver les coquillages. Armés d’une bichette (petit filet attaché à un rondin de bois) pour capturer les crevettes en marchant dans les flaques d’eau, on remonte ses pantalons, on place le panier où iront s’amasser les coquillages sous son bras, et nous voilà parés pour la pêche! Tout en haut des falaises, on peut observer le va-et-vient des silhouettes courbées qui s’affairent, les mains creusant le sable pour y déterrer les coques, palourdes et autres huîtres piégées par la marée lors de sa descente. C’est Éric et sa femme qui nous servent de guides pour cette pêche ce jour-là; ils veillent à ce que l’on ne s’aventure pas trop loin ni trop longtemps.

Cette sortie, c’est un moment de joie, on entend les enfants jouant avec les petits crabes (étrilles) qui se tapissent dans les rochers garnis de moules. Pourtant il faut prendre garde, car au loin, l’eau remonte déjà très vite. En haut, les garde-côtes veillent sur les imprudents qui pourraient se laisser surprendre. La mer reprend ce qu’elle a donné, en quelques minutes et avec une force incomparable. Avançant à pas de géant, la marée recouvre l’espace laissé libre un peu plus tôt. Les courants qui se déploient alors dans les canaux et les rivières rendent impossible toute avancée à pied. Les drames y sont courants, si bien que chaque année les interventions en hélicoptère se font plus nombreuses. Les touristes peu expérimentés ne voient pas l’eau arriver dans les canaux et se retrouvent encerclés. Pour se sauver, il ne reste plus qu’à trouver un caillou encore émergé et agiter les bras en attendant les secours. Ce jour-là encore, les sirènes des gardes retentissent pour avertir un gourmand qui ne veut pas abandonner son butin de coquillages.

Ici comme ailleurs, les histoires et les légendes bercent un endroit où la vie peut être si rigoureuse qu’il faut prendre des risques pour survivre. Cette nécessité est mère d’entraide. Et à l’image de nos hôtes, la culture de l’accueil et de l’entraide est fondamentale. De ces pêches, il reste des histoires fabuleuses que l’on se raconte encore le soir. À l’image de notre rencontre avec la famille Degive, elles parlent de mésaventures et de miracles qui jaillissent constamment de cette baie abondante.

Texte : Benjamin Martinet
Photos : Mathieu Lachapelle

Dînette X #fraisdutoit

Plus tôt cette semaine, nous avons eu la chance de visiter un potager bien spécial, le potager du @igaqc Famille Duchemin qui est installé directement sur le toit de l’épicerie à Ville Saint-Laurent. #fraisdutoit est une initiative qui vise à fournir des herbes, des fleurs, des fruits et des légumes frais dans l’épicerie, mais qui sont cultivés directement sur le toit. C’était fascinant de parcourir les allées du potager fraîchement arrosées par l’orage qui venait de passer.

Il y avait des petits pois, des fraises, de la bette à carde, des tomates, de l’ail; c’était tellement impressionnant de constater que toute cette vie occupait un espace qui serait normalement inutilisé. Nous avons profité du coucher de soleil assis à table pour un repas spécialement imaginé pour nous par @maurin_chef . Nous avons goûté aux rabioles, aux carottes, aux laitues, au kale, aux betteraves (sous forme de crème glacée – complètement folle) et autres ingrédients frais, croquants et juteux, cueillis à même le potager, qui sont d’ailleurs certifiés Écocert Canada. C’est tellement encourageant de voir des entreprises de chez nous se lancer dans des projets fous et combien inspirants pour emboîter le pas vers des solutions plus vertes! C’est que du bon pour tout le monde et ça ne peut pas être plus local. Bravo! Ça donne envie de jardiner, non? #experiencesponsorisee #fraisdutoit #vivelabouffe @igaqc @igaduchemin

 

Recueil Namibien

Le grand coffre en bois grince. À peine entrouvert, il répand une odeur de poussière, de renfermé et de terre qui embaume la pièce. C’est étrange, ce parfum de « vieux » dégage des notes qui ne sont pas si désagréables… À l’intérieur, la malle renferme une collection de curiosités consignées au fil des explorations : matières, papiers griffonnés, plumes d’oiseaux, extraits de sable, cartes géographiques, échantillons de plantes, diapositives, timbres et vieux ouvrages. L’excitation est toujours la même lorsqu’on retrouve, sous une pile d’objets dans un coin, cette chose qu’on avait oubliée. Une plume, une fiole de sable rosé, une aquarelle. Il ne faut alors pas longtemps pour que les souvenirs de la Namibie reviennent à la surface : l’odeur de la savane, l’adrénaline des rencontres, le soleil africain sur la peau, le rêve d’enfant réalisé.

L’EMPREINTE
Région du Damaraland, 16 h — « Vous voyez la montagne? C’est là qu’on va! Une harde se déplace dans le coin, il faut faire vite. » Le ton est donné. Notre guide fonce hors des pistes, dans le lit de rivières asséchées, à travers broussailles et rochers à la recherche d’indices. Il s’engouffre au creux d’un canyon qui devient, très vite, infranchissable. Demi-tour. « Ils sont peut-être déjà de l’autre côté de la montagne. » Souvent, il descend de la voiture, analyse le sol et la végétation, d’un air pensif. Que voit-il? Parfois, cela m’échappe. Et de temps en temps, je comprends. Les traces! Des empreintes imprimées sur le sol suggèrent le passage des éléphants, plus tôt dans la journée. Les détails de celles-ci sont si nets et précis. Des rides uniques qui permettraient, apprend-on, de reconnaître chaque individu très distinctement. Pas de temps à perdre.

Nous poursuivons! Les décisions que prend le guide en matière de directions semblent si aléatoires qu’il est difficile pour le passager de comprendre. Ses choix sont instinctifs. Le flair! Le temps file et les espoirs s’amenuisent à mesure que le soleil se rapproche de la ligne d’horizon. Et puis d’un coup — après des heures d’incertitude, d’adrénaline et d’excitation — il appuie sur l’accélérateur. Cette fois, les traces ne mentent pas. Elles sont fraîches. Ils ne sont pas loin! « Gardez les yeux ouverts. »

LA MÉMOIRE COLLECTIVE
Moment suspendu et puissant. Comment trouver les mots justes pour raconter? Un groupe d’éléphants du désert est là, devant nous. Discrètement, je me pince pour y croire. Une quinzaine peut-être. Des adultes, impressionnants de par leur taille, mais aussi des plus jeunes, dont un éléphanteau, né présumément à Noël dernier. Bien sûr, ils nous ont repérés et jaugés afin d’évaluer le danger. Il y a de l’électricité dans l’air! Un détail m’interpelle. Leur regard – bienveillant, sage et profond. Comment ne pas ressentir du respect pour ces animaux sensibles et d’une extrême intelligence qui ont su, au fil du temps, transmettre aux générations suivantes leurs connaissances de survie dans cet environnement hostile? En plus de leur permettre de reconnaître très précisément les individus qui ont un jour croisé leur vie, leur mémoire légendaire leur permettrait de se souvenir des chemins empruntés sur des centaines de kilomètres pour trouver eau et nourriture, précieuses dans ce désert aride. L’éléphant n’oublie jamais, c’est vrai. Fascinant.

INSAISISSABLE
Parc national de Namib-Naukluft, Sossusvlei — L’ascension – très exigeante – de la dune « élue » débute en fin de journée. Le soleil entame sa longue descente vers l’horizon et c’est à ce moment précis que les couleurs explosent et révèlent la palette d’ocre, de rose et de doré du sable. Les jeux d’ombres et de lumières se prêtent avec beaucoup de justesse aux compositions graphiques et minimalistes. À mesure que nous progressons, le souvenir de notre passage s’efface. Les traces de nos pas sont englouties et soufflées par l’air, léger et chaud, et instantanément, elles disparaissent comme du sable entre les doigts.

Les appareils photo ne nous quittent pas. On déclenche, à droite, à gauche, en face, derrière, dessous. Où donner de la tête lorsque tout est beau? En équilibre sur la crête de la dune, la notion de vertige prend alors tout son sens. Au sommet, le décor semble être figé à perte de vue, et l’impression d’admirer un paysage sur « arrêt » semble évidente, pourtant, la mer de sable est vivante. Ici, on ne distribue pas de carte parce que les dunes changent sans cesse. Au fil des heures et des jours qui passent, elles disparaissent pour se reformer autrement, ici et là. Capturer l’insaisissable, documenter les complexités et les formes des dunes, garder en mémoire ce paysage éphémère qui ne sera probablement pas le même demain. Sujet très inspirant à photographier. Un paysage en perpétuel mouvement!

Mais alors, quelles histoires, quelles énigmes renferme le plus vieux désert du monde? J’ai cru en percevoir un fragment, plus tôt dans la journée, en foulant le sol de Dead Vlei, étendue craquelée d’argile et de sel. Cet écrin presque intact au creux des dunes abrite les silhouettes fantomatiques d’arbres pétrifiés. Depuis que l’eau s’est retirée, il y a de ça plus de 800 ans, ces acacias, au tronc brun foncé et aux branches torturées, hantent les lieux. Mystique!

LES FANTÔMES DE KOLMANSKOP
Ici, le temps ne semble pas avoir d’emprise, si ce n’est le sable qui, depuis plus de 50 ans, a littéralement englouti Kolmanskop, avec ses rêves de fortune et de diamants. Les hypothèses sur ce qui s’est passé là semblent résonner dans chacune des bâtisses, terriblement vides, et pourtant si « chargées ». Difficile à analyser, comprendre. De pièce en pièce, nous déambulons, en reconnaissant ce qui semble avoir été autrefois une salle de bain, une chambre. Rares sont les endroits où le sable ne recouvre pas le sol, mais quand c’est le cas, le plancher grince sous les pas que l’on tente de rendre légers, comme pour ne pas faire de bruit.

Certaines bâtisses, plus spacieuses que d’autres, invitent le visiteur à se perdre dans de longs couloirs sans fin, ou s’enchaînent de manière quasi orchestrée, un nombre incalculable de pièces souvent littéralement avalées par plusieurs mètres de sable. Les prises de vues sont nombreuses devant l’esthétique très forte du lieu, si bien qu’on voudrait à ce moment-là pouvoir étouffer le bruit du déclencheur, de peur de réveiller « quelque chose ». Parfois, des frissons nous traversent le corps! Peut-être un courant d’air? Il faut le reconnaître, l’édifice semble « habité ». L’étrange caractère de ce lieu offre de nouvelles perspectives à la photographie. On joue avec les lignes très géométriques et à la fois déstructurées des pièces, tout en composant avec les courbes aléatoires des monticules de sable. Scène très surréaliste et cryptée que Salvador Dali aurait sans doute beaucoup aimée.

LA TRANSMISSION
Michael Haindongo, portrait — Où est-il en ce moment? J’aime à l’imaginer quelque part dans le bush, au volant de son 4×4 qui l’emmène au bout des pistes. Pendant plusieurs jours, nous avons été embarqués dans son quotidien de guide. C’est ce gars, vêtu de beige, jumelles jamais très loin et boucle de ceinture à l’effigie d’un rhinocéros.

Mike a acquis au fil des années un savoir qui va au-delà de ses études dans la conservation et la recherche. Son parcours est atypique, il a vécu et voyagé aux quatre coins du monde pour revenir ici, aux confins de la Namibie.

Ses connaissances dépassent celles d’un livre. Chaque interrogation trouve une réponse, une explication, une réflexion qu’il transmet avec beaucoup de générosité et modestie. Son expertise est celle du terrain et rien n’échappe à son œil avisé. Pas même une plume – dont je fais la collection – camouflée dans les arbustes de la savane. Il freine brusquement, saute du 4×4 et attrape quelque chose. « Tiens! Celle-ci, c’est une plume d’autruche! » Dans le contexte difficile que l’on connaît, son témoignage, lorsqu’on aborde des sujets tels que le danger pour la faune africaine, est poignant. « L’urgence est réelle. Il est primordial pour l’homme de maintenir l’écosystème. Nous avons besoin des animaux. Ce qui arrive aux rhinocéros est terrible. C’est une guerre. Nous nous devons de protéger ces animaux pour les générations futures, pour garder cet équilibre dans la balance. » Fin de journée namibienne, quand la chaleur retombe et que le ciel se pare de ses plus belles couleurs. Souvent, je repense à ces quelques mots lâchés par Mike : « Vous pouvez me sortir du bush, mais vous ne pourrez jamais sortir le bush de moi. » Voilà des mots qui résonnent encore aujourd’hui.

Dehors, la nuit est tombée sans que je m’en aperçoive. Le temps file si vite lorsqu’on plonge dans ses souvenirs! Un voyage dans le voyage. Je referme le coffre avec autant de nostalgie qu’en l’ouvrant; il grince, comme pour dire au revoir, il grince dans l’attente de la prochaine fois où je viendrai remuer ses trésors.

Texte et photos : Un cercle, @uncercle
Pauline Barré et Mickael Samama

Forger l’avenir – Portrait d’un forgeron iconoclaste

Rien ne laisse présager que dans ce petit garage rudimentaire du quartier Saint-Sauveur à Québec, se trame une révolution des traditions loin d’être tranquille, élaborée à grands coups de marteau. C’est que ce petit garage est une forge bien cachée où travaille Thomas Lefebvre, artisan forgeron.

MARTELER LES STÉRÉOTYPES
Au premier abord, on s’imagine pénétrer la tanière d’un ouvrier figé dans le temps, un monument immuable au progrès, gardien des traditions métallurgiques les plus sacrées. La réalité est toute autre; nul besoin d’être un Viking moderne pour savoir forger avec puissance et dextérité. Thomas est différent. Ne vous laissez pas flouer par la suie qui enduit ses mains marquées de brûlures, il vous surprendra par sa mine pensive, analytique, posée. C’est un créatif qui révolutionne, entre deux tisons, un métier bien plus progressif qu’on ne le pense : « Je refuse de me cloîtrer dans des méthodes de travail qui sont confortables ou prévisibles. Ce que j’aime, c’est l’expérimentation. » Portrait d’un artisan qui a soif de renouveau.

DE FABRICANT À CONCEPTEUR
Et que fait un forgeron, en 2019? Thomas est d’abord un fabricant, passionné par l’objet durable, bien fait, fonctionnel, mais aussi esthétiquement intéressant. Là où il se démarque, c’est dans son appétit insatiable de toujours explorer de nouvelles méthodes : « Je suis tout sauf un puriste. Des essais et des erreurs, c’est nécessaire à tous les métiers. Je me garde toujours une demi-journée par semaine pour faire de l’élaboration technique. » Moins chers que le bois noble qu’il a appris à façonner lors de ses études en lutherie, l’acier inoxydable, le bronze et l’acier brut sont devenus ses canevas de prédilection. Couplé au fait que son père était aussi forgeron, il est bien vite tombé dans la marmite.

FORGER SON STYLE
Depuis maintenant huit ans, Thomas travaille en solo, battant le fer sur des commandes pragmatiques (escaliers, portes de foyer, etc.), autant que des objets créatifs (ses cuillères à cocktail torsadées sont à couper le souffle). Sa touche, il l’a découverte en jouant avec les contrastes : « Y’a peu de personnes qui fabriquent des objets utilitaires en stainless de la façon dont je les fais, qui conservent un brut de forge où l’on reconnaît les coups de marteau, mais qui sont polis et faciles à nettoyer. » Son populaire décapsuleur est un bon exemple de texture fruste où l’on sent sa présence dans la matière : « J’aime pas les objets parfaits, j’aime quand ils ont des imperfections qui forment un tout cohérent. C’est comme les gens; nos visages ne sont pas symétriques et c’est ce qui donne du caractère, ce qui nous rend humains et uniques. » Et c’est toute la force de l’artisanat, de nous rappeler, par l’objet, la présence de l’autre.

JOINDRE LES RANGS DE FABRIQUE 1840
En plus d’être un fabricant-concepteur hors pair, Thomas est un intellectuel du fait main. Il s’intéresse beaucoup à l’évolution de son métier et à la place qu’occupe aujourd’hui l’artisan dans l’inconscient collectif. « Lors de la révolution industrielle, le rôle du forgeron était intimement lié à celui d’ingénieur. Les machines étaient développées par des forgerons multidisciplinaires », explique-t-il. Puis les années 70 et l’apogée du design industriel ont fait ombrage à leur travail : « Le mouvement des métiers d’art a complètement perdu l’intérêt de la population à cause de l’abondance d’objets bon marché reproduits mécaniquement. » Mais depuis quelques années resurgissent un intérêt foisonnant et une demande toujours plus grande pour les objets faits main. Et Thomas est fier de contribuer à faire entrer sa discipline dans la modernité.

L’un des nouveaux acteurs sur la scène locale qui contribue à redorer l’image des artisans, c’est Fabrique 1840 dont fait partie Thomas. Cette boutique en ligne propulsée par Simons se veut la figure de proue du fait main canadien en offrant des objets design sélectionnés avec soin. Son mantra : valoriser le savoir-faire local pour encourager son économie, et célébrer l’autonomie créative et de production des artisans. « Je suis bien content d’avoir été approché par Fabrique 1840. Chaque artisan sur cette plateforme amène quelque chose de son métier, ce peut être quelque chose qui était en train de se perdre ou qui était inconnu du public », explique Thomas. Un véritable vent de fraîcheur a soufflé sur l’offre de commerce en ligne, tissant des liens toujours plus étroits entre le consommateur avisé et l’artisan passionné.


INNOVATION PERPÉTUELLE
En parcourant les recoins de son atelier, une pièce singulière pique la curiosité. « C’est une pelle à jardinage sur laquelle je travaille! » s’exclame Thomas. En s’y attardant, on remarque que ce n’est en fait qu’une feuille de métal repliée sur elle-même. Un objet qu’il développe d’ailleurs pour Fabrique 1840 qui prévoit lancer une collection spéciale sur l’autonomie alimentaire au printemps. Entre les mains de Thomas, nos potagers n’auront jamais eu aussi fière allure.

Ce jeune forgeron impétueux est allumé d’une flamme loin d’être ordinaire. Il nous confirme que l’artisanat est tourné vers l’avant, contribuant à rendre notre monde moderne un peu plus humain.



Découvrez les objets de Thomas Lefebvre sur Fabrique 1840 à fabrique1840.com. La collection exclusive sur l’autonomie alimentaire, « Le design au service de l’assiette », sera offerte en avril 2019.

Texte : Catherine Martel
Photos : Mathieu Lachapelle

Sumac

Depuis que je suis allée cueillir le sumac vinaigrier, je remarque cette plante partout, partout où je vais : en bordure des autoroutes, près du petit parc à côté de chez moi, devant le chalet de mes parents. Je n’aurais pas pensé un jour en apprendre plus sur cet arbre qui se fond si aisément dans le décor québécois – encore moins le cueillir, en faire craquer les petites baies duveteuses sous mes doigts, y goûter.

C’est par un beau dimanche chaud et ensoleillé que nous nous dirigeons – les vitres légèrement baissées, juste pour dire – vers la région de Joliette pour aller cueillir le sumac vinaigrier avec Yvan Perreault, copropriétaire d’Au jardin des noix, entreprise axée sur la découverte de noix indigènes et rustiques. Le cueilleur et mycologue nous attend, raquettes à la main, car la neige qui s’accumule depuis des mois a su résister à une récente vague de chaleur. Nous peinons à le suivre pendant une quinzaine de minutes, rigolant tandis que nous renfonçons dans la neige gorgée d’eau à chaque enjambée. Puis nous arrivons à l’endroit qui, selon Yvan, présente la plus belle talle de la région.

CUEILLETTE
Alors que tous les arbres ont perdu leurs feuilles à la venue de l’hiver, nous remarquons de jolies cocottes rouge vif au bout de longues et fines branches dénudées. Car le sumac vinaigrier ne fait pas exception à la règle : ses longues feuilles pennées sont tombées une à une avec la venue du froid. Les cocottes, elles, s’accrochent désespérément au bout des branches, offrant un agréable contraste devant le voile de neige qui couvre l’horizon.

Nous choisissons les cocottes les plus rouges, étirant tout notre corps pour les atteindre et casser le bout de la tige d’un coup sec. Nous quittons ensuite le boisé avec le fruit de notre récolte, prêtes à apprendre comment extraire toutes les saveurs du sumac vinaigrier. Au menu : limonade des Amérindiens (aussi appelée « sumacade »), gâteau simple à la vanille avec glaçage crémeux au sumac et aux baies sauvages, et caramel de sumac.

CUISINE
Nous commençons par trier notre récolte, en prenant soin de ne conserver que les cocottes dont les baies sont bien rouges, soit celles qui ont été le plus exposées au soleil. Comme la saveur se trouve dans le fin duvet qui recouvre ces dernières, nous massons délicatement les cocottes pour en faire tomber les fruits dans une gigantesque marmite remplie d’eau. Nous faisons ensuite cuire le tout à gros bouillons, voyant le liquide clair devenir opaque et quasi brun, semblable au café. L’arôme qui s’en dégage est parfumé, mais délicat. Nous filtrons le mélange à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’il soit parfaitement limpide. Une fois les particules éliminées, nous découvrons un liquide d’un rouge riche qui ressemble au vin.

Nous grimaçons légèrement en trempant les lèvres dans la boisson amère. Le sucre ajouté par Yvan fait toute la différence – l’amertume laisse place à une agréable et rafraîchissante touche d’acidité, et nous percevons bien les notes fruitées et florales. Nous déclinons ensuite la sumacade en aromate pour le glaçage de notre gâteau, puis la laissons réduire encore davantage pour obtenir un sirop rouge profond et fragrant. Nous goûtons à tout avec impatience – ajoutant quelques fruits de noyer noir – car la cueillette et la préparation nous ont décidément mises en appétit.

HISTOIRE
Le sumac vinaigrier a longtemps été utilisé en médecine populaire. Les Amérindiens lui attribuaient notamment des propriétés pour stimuler l’appétit et pour traiter diverses affections, dont l’arthrite et la diarrhée. J’ai aussi un vague souvenir de Grand-maman me disant que, combinées à de la mélasse, les étranges cocottes rouge rubis permettent de concocter le meilleur des remèdes contre le rhume et la douleur. Toutefois, on recommande d’éviter la cueillette et la consommation de plantes sauvages sans une formation adéquate ou l’accompagnement d’un expert, car les plantes comestibles peuvent facilement être confondues avec d’autres espèces toxiques ou allergènes.

Il est difficile de croire que la plante, dont les fruits sont affectueusement appelés « Grenade du Nord » par les cueilleurs locaux, est une proche cousine du sumac des corroyeurs, l’arbuste dont les fruits servent à produire une épice rouge foncé bien connue : le sumac. J’ignorais tout de cette épice jusqu’à ce qu’un camarade de classe libanais m’y fasse goûter, il y a environ dix ans. Il me racontait que cette épice était originairement utilisée au Moyen-Orient pour ajouter une touche d’acidité aux mets lorsque le citron n’était pas en saison. On la retrouve notamment dans le zaatar, un mélange d’herbes et d’épices couramment utilisé en cuisine libanaise, syrienne et israélienne.

Le sumac demeure un condiment important de la cuisine moyen-orientale, qui n’est pas resté un secret bien gardé très longtemps. Gagnant rapidement en popularité auprès de gens partout dans le monde, le sumac est aujourd’hui régulièrement utilisé dans des sauces et farces, saupoudré sur des grillades et ajouté à des salades. Son côté vinaigré et salin, ainsi que ses notes légèrement florales, permettent d’égayer de nombreux mets, surtout ceux à base de tomates, de légumineuses ou d’oignon. Son goût se marie très bien à celui des noisettes et agrumes, de l’avocat et du concombre, mais aussi à celui de nombreuses épices telles que la menthe, le gingembre et la coriandre.

Chaque année, ma mère et moi devons tenir tête à mon père, pour qui le sumac vinaigrier est un arbuste incontrôlable et envahissant dont il faut se débarrasser à tout prix. La prochaine fois que l’en-vie lui prendra de sortir la scie à chaîne, peut-être devrais-je lui préparer un verre de sumacade bien frais pour le convaincre de coexister avec le joli arbuste au look tropical qui prendra un incroyable coloris rouge vif une fois l’automne venu.



Texte : Ariane Bilodeau
Photos : Sylvie Li