Une sculpture dans la montagne

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Architecture 003-10 (FILEminimizer) Texte : Catherine Ouellet-Cummings
Photos : Thierry Lacasse

Architecture 003-1 (FILEminimizer) Architecture 003-7 (FILEminimizer)Une maison, comme un refuge de montagne, d’où l’on peut admirer la douceur du paysage, sans quitter la chaleur du nid, en Estrie.  Le chemin qui longe la péninsule qui s’étire à l’intérieur du lac, mène à la résidence du sculpteur Jacek Jarnuszkiewicz. Accessible après la courte ascension du sentier, le bâtiment se tient fièrement au coeur de la forêt, à la fois dissimulé par les arbres qui l’entourent et s’élevant vers le ciel. L’endroit est silencieux, paisible, et cette douceur nous suit à l’intérieur où le propriétaire nous accueille. « Je viens ici le plus souvent possible, explique-t-il. J’aime l’isolement qu’il y a ici, je me sens au bout du monde! »  

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Inspiré de la nature, l’oeuvre est une collaboration entre le sculpteur et ses amis Loukas Yiacouvakis et Marie-Claude Hamelin de YH2 Architecture. Également inspiré par l’idée d’une « maison-champignon » qui sortirait de la forêt que par le travail de l’architecte Tom Kunding, Jacek a d’abord développé une série de maquettes et d’esquisses, qui se sont transformées avec l’apport des architectes. « Le processus de conception s’est rapproché de la technique du cadavre exquis développée par les surréalistes, chaque concepteur prenant le relais du premier, de sorte que le projet a évolué au fil des échanges », explique Loukas Yiacouvakis. Au final, le bâtiment de 1400 pieds carrés répartis sur deux étages et demi est articulé autour de deux volumes en bois, l’un clair et l’autre sombre, imbriqués l’un dans l’autre. À l’ouest, où la vue sur le lac est magnifique, les murs ont fait place à de larges pans vitrés, laissant le paysage s’inviter à l’intérieur. Inspirés par les arbres matures très présents sur le terrain, les concepteurs ont misé sur une composition verticale, où le regard circule d’un étage à l’autre et où les jeux de vertige sont les bienvenus. Ainsi, les stries vitrées de la face sud se poursuivent à l’intérieur, donnant lieu à un plancher de verre qui traverse l’espace. Au-dessus de l’entrée, des escaliers grillagés, laissant paraître la hauteur des étages inférieurs, grimpent jusqu’au dernier étage où le salon de lecture s’ouvre sur une terrasse de bois qui surplombe la forêt et offre un panorama spectaculaire sur les environs. Cette tour d’observation est surmontée d’un toit percé dont l’ouverture est orientée au-dessus de la chambre du propriétaire qui peut y voir les étoiles en étant couché dans son lit. Aussi bien dire que rien n’a été laissé au hasard pour faire de cette maison un lieu de paix, en harmonie avec la nature.

Visites à l’état sauvage dans ce lieu particulier où Jacek nous reçoit, les visites ne manquent pas, comme ce jour où un renard s’est approché de la maison, probablement pour attraper un mulot venu grignoter les graines tombées de la mangeoire à oiseaux, ou cette autre fois où, intrigué par un bruit, le sculpteur a vu six cerfs de Virginie galoper sur la route près de la maison. « Le premier avait de très grands bois, les autres le suivaient, raconte-t-il. Comme nous sommes sur une péninsule, isolés des autres résidences, ils savent qu’ils sont en sécurité ici ». De fait, avec son décor épuré, mettant en valeur les particularités du lieu, la résidence invite au calme et à la contemplation, d’abord du paysage qui s’offre généreusement à la vue, et des oeuvres qui donnent à la maison une personnalité riche, unique. Au premier étage par exemple, deux immenses photographies d’Alain Pratte ont été installées. « Alain est un ami et j’aime beaucoup son travail. Ces photographies font partie d’une série de polaroïds rephotographiés puis agrandis. J’en ai deux autres dans ma maison de Montréal », explique le propriétaire. Un mur d’écailles Dans la salle de bains, le mur du fond est décoré de douze ex-libris encadrés. « J’en fais une collection, raconte le sculpteur. J’ai plus de 800 pièces qui viennent de partout dans le monde ». Juste à côté, le sculpteur a créé un motif d’écailles de poisson en cuivre dont chacun des éléments a été fait à la main. Bien que le travail soit impressionnant, l’artiste est modeste : « Sur le plan technique, je me sens un peu comme un imposteur. Mon père était un vrai artisan. Les pièces de zinc qu’il a créées dans son atelier de Varsovie sont magnifiques ». Son travail peut d’ailleurs être admiré dans la cuisine où un monstre marin entièrement fait à la main est exposé.

La cuisine rassembleuse du reste, la pièce aux lignes simples s’articule autour d’un large îlot central derrière lequel un mur d’armoires blanches a été construit. Jacek en sort de magnifiques tasses pâles ornées d’une fine ligne bleue et, parce que dans ce repère de collectionneur, tout semble avoir une histoire, il précise : « Vous savez, ce même modèle de tasses était utilisé pour les gens de deuxième classe à bord du Titanic! » Il les pose sur l’îlot où il prépare des cafés et ajoute : « J’adore cuisiner. C’est moi qui prépare presque tous les repas ». L’îlot qu’il a fabriqué lui-même en est bien la preuve : la plaque de cuisson intelligente, la hotte rétractable et le lavabo ont tous été intégrés dans l’immense plan de travail, de sorte qu’il est facile de préparer le repas pendant que les convives s’installent sur les tabourets. De cet endroit au centre de la maison, la frontière entre l’extérieur et l’intérieur est poreuse. En été, les murs du rez-de-chaussée s’ouvrent complètement alors qu’en hiver, on regarde la neige tomber et s’amonceler doucement sur le terrain pendant que l’intérieur est baigné d’une douce lumière naturelle, qui traverse les trois étages de bas en haut.

Si l’été la plupart des repas sont pris sur la terrasse, l’hiver, ces moments de partage reprennent leur place à l’intérieur où une grande table de bois trône au centre de l’espace. Celle-ci est surplombée d’une suspension signée par le Japonais Issey Miyake et, à la tombée du jour, quand les derniers rayons du soleil s’étirent au rez-de-chaussée, on pourrait croire que l’objet délicat flotte dans la pièce, donnant à l’ensemble du rez-de-chaussée une ambiance feutrée, propice aux discussions qui se prolongent. Et c’est ce qui se produit, lorsque Jacek sort un vin fruité de son cellier pour un apéro improvisé avant que nous reprenions la route dans la noirceur de ce soir d’hiver. Le jour, la maison s’ouvre au paysage qui l’entoure, mais maintenant que la nuit est tombée, les environs disparaissent et la maison se dévoile, comme une lanterne au coeur de la forêt. En s’éloignant, on la voit qui brille encore à travers les branches. Un refuge dans la forêt, où il est si facile de se sentir bien.

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