Accroupies sur Percé

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roadtrip

Il est de ces matins où l’on se lève avec l’envie de broue au toupet. La vraie broue (AVEC UN BEAU COL). Le danger. L’improviste. Les u-turns interdits et les pneus qui crissent. Cette envie me tenaille régulièrement les cuisses; mais avec mon pas-de-permis, les pneus de ma monture risquent plutôt d’émettre des sons aigus tout droit vers le caniveau, après un wheely confus et un hurlement d’amazone. Je n’ai jamais éprouvé de honte à ne pas savoir conduire, mais il m’arrive tout de même de me trouver sotte quand l’envie de quitter l’île autrement qu’à dos d’ânesse me prend de court.

Heureusement, je peux toujours compter sur Marie pour prendre la fuite. J’en ai, de la chance. Même si la beauté des road trips réside, à mon avis, surtout dans les espoirs qu’on y tisse. Dans les souvenirs qui y gloussent, ces impressions de décapotable avec un petit foulard de soie noué au menton, les pieds sur le tableau de bord à se faire sécher le pédicure. La romance de l’exhaust qui expectore son dernier souffle avant de faire le saut dans le Grand Canyon (après avoir fait exploser une van, liquidé un connard et conquis Brad Pitt en début de carrière).

C’est ce que je préfère, des road trips. La mémoire qui défaillit; cette mémoire qui oublie que, ben coudonc, ça ne se termine pas toujours en polaroïd à South of the Border avec le cadavre d’une piñata sur la tête. Parfois, c’est plus plat.

J’ai souvenir d’un matin où, le caquet bas, j’avais texté Marie. Envie de tout sacrer là; besoin d’air frais et de retrouver foi en quelque chose. Vingt minutes plus tard, le klaxon du char le plus rouillé de toute l’histoire de la corrosion claironnait fièrement à ma fenêtre, prêt à faire monter ma carcasse à bord de l’habitacle de tous les possibles. Ce jour là, on roulerait jusqu’à plus soif. À s’en détacher les peaux mortes de sur le visage, vent sur la falle et mains jointes sur le bras de vitesse.

Le plan de rêve allait comme suit : ON ROULE JUSQU’À PERCÉ (sans doute suivi d’un très senti « Fuck les hommes, les yogourts fat free et Revenu Québec »). La belle idée! Belle, parce qu’on y croyait dur comme fer. Et que pour panser les cœurs bleus, un aller-retour à Tremblant ne suffit pas. Ça prend un peu de démesure et un faible risque d’endormitoire dans le bout de Matane. C’est ainsi qu’avant même d’avoir bouclé nos ceintures, notre destination (et notre envie de guedille) était scellée : le fond de nos chouclaques serait rempli de sable gaspésien avant la brunante. CD gravé au lecteur, c’est sur notre traditionnel – limite supersticieux – Missing you de Puff Daddy que le périple prit son élan, l’œil pétillant devant la perspective de rouler onze heures et de braver les plaies de fesses.

Mais comme dans tout road trip impromptu, il nous fallait nous ravitailler; au diable l’envie de figues fraîches, le premier fast-food ferait l’affaire. Et la perspective de carburer au baril de poulet alimentait le romantisme du récit que nous ferions à notre triomphant retour. Nous fîmes donc escale à la première commande à l’auto qui illumina notre tunnel, non pas sans avoir roulé jusqu’à Saint-Hyacinthe pour nous sentir méritoires. Cafés, burgers étranges, frites faites de poulet et toute saloperie trempée dans les petits bonbons multicolores qui attendait la mort dans un présentoir atterrirent donc dans un beau grand sac brûlant sur mes cuisses. Eille. Des frites faites avec de la poule. Fallait manger ça dans le driveway! Marquer le moment. Croquer dans la volaille panée en soulignant combien nous étions privilégiées de s’avoir. De ne pas avoir sombré dans la platitude. Les REER. Les souliers bateau.

On n’a jamais pu aller au bout du sirop de cette discussion-là, parce qu’avant même d’avoir vu le fond du cup de frites, nous étions toutes deux accroupies, quelques kilomètres plus loin sur le bord de la Transcanadienne, au-dessus du plus furieux va-vite (pardonnez-moi) de l’histoire des road trips. Le Lac des cygnes, sans sa grâce ni les doigts de fée de la costumière. Nous ne vîmes, hélas, jamais les phares de Percé. Ni n’en goûtâmes la guedille. Mais nous sommes certes rentrées, la démarche un peu cowgirl, le cœur rempli de ce que deux amies, une voiture et un plan foireux ont de plus beau : une furieuse intoxication alimentaire.

Amants et romantiques du nowhere en voiture, alimentez-vous le journal de bord. Car même aux abords de la Transcanadienne, se tissent les plus doux souvenirs.

Texte : Catherine Ethier
Illustration : Maxime Francout

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