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Voyage à bord du vaisseau étoilé

Par temps clair, lorsque la chaîne pyrénéenne se laisse observer depuis la plaine, au milieu des sommets enneigés on distingue un point. Comme un repère qui se dresse au-dessus des montagnes du Béarn, l’Observatoire du Pic du Midi de Bigorre apparaît dans l’axe du soleil à son zénith. Juché à 2877 mètres d’altitude, il trône comme un symbole, figure emblématique de la chaîne des Pyrénées et de l’astronomie. Autrefois réservé aux seuls astronomes, il est aujourd’hui accessible au grand public et dispose même d’un restaurant et de chambres d’hôtel. Alors que les scientifiques, les yeux rivés sur des galaxies lointaines y étudient les étoiles et leurs mouvements, le chef, lui, compose avec des produits locaux une cuisine inspirée du lieu et des contraintes physiques liées à l’altitude.

Si vous êtes animés par l’espoir de découvrir la planète qui pourrait accueillir une civilisation extraterrestre, il vous faudra d’abord ravaler votre peur du vide. Un brin de courage vous sera nécessaire pour emprunter le téléphérique qui mène jusqu’à l’observatoire. En effet, celui-ci s’arrache du sol pour parcourir pas moins de 1500 mètres de dénivelé avant d’arriver à l’observatoire! Souvent suspendu entre deux sommets, le trajet offre sa petite dose d’adrénaline. Mais il donne surtout un premier aperçu de la splendeur et de la singularité de l’endroit. Car lorsque le regard se porte au loin vers le ciel, tout en haut se dévoile soudain, fragile et majestueux, l’édifice aux coupoles. Trônant en haut des cimes, ses allures rappellent une station spatiale sortie tout droit d’un film de science-fiction.

C’est une fois sur place qu’on envisage toute la détermination qu’il a fallu pour entreprendre la construction d’un tel édifice à la fin du 19e siècle. D’abord utilisé comme station météorologique, c’est au début du 20e siècle que l’astronome Benjamin Baillaud comprend les avantages stratégiques que représente un tel lieu pour l’observation des étoiles. S’amorce dès lors un projet fou : la construction d’un télescope de seulement 50 centimètres de diamètre, mais dont la réalisation prendra cependant plusieurs années. Bien plus tard, dans les années 60, c’est la NASA qui financera la construction d’un télescope de 106 centimètres de diamètre servant à l’observation de la surface de la lune en préparation de la mission Apollo.

« Le ciel ne nous est pas étranger. Nous lui devons l’existence », écrit Hubert Reeves dans son livre, Poussières d’étoiles. Voilà la phrase qui résume à elle seule la raison d’être de l’Observatoire du Pic du Midi. Car ici, le très lointain et le local se côtoient. Et si les télescopes ont les yeux tournés vers des étoiles inconnues, on n’y pense pas moins à la santé de notre planète. Par exemple, une des principales missions scientifiques consiste à étudier les changements dans la composition de l’atmosphère, et ce, pour en déterminer l’impact sur le réchauffement climatique. Puis en obtenant, en 2013, le label « réserve de ciel étoilé », initiative qui a vu le jour au Québec dans la réserve du Mont-Mégantic, l’observatoire tient à assurer sa pérennité. Ce label engage les villes aux alentours à réduire leur éclairage public afin de ne pas créer de pollution visuelle et donc garantir une meilleure observation des astres. L’effet est doublement bénéfique; il maintient la continuité de la recherche et a un impact direct sur la consommation d’énergie des villes.

Une fois sorti de la cabine du téléphérique, les premiers pas sont éprouvants. L’air commence à se faire rare et chaque pas semble rappeler la lourdeur de notre corps. C’est en empruntant un dédale de tunnels et d’escaliers qui paraissent alors interminables, que se révèle enfin le joyau de l’endroit, le télescope Bernard Lyot. Géant de deux mètres de large construit en 1980, il sert à l’observation du champ magnétique des étoiles. Éric Josselin, responsable de la recherche de l’Observatoire Midi Pyrénées, le connaît parfaitement, lui qui étudie les étoiles géantes rouges – des étoiles immenses « qui sont en fin de vie et qui seront amenées à mourir dans quelques dizaines de milliers d’années ». Dans leur champ magnétique, elles laissent des traces invisibles, des indices, qui donnent une idée de leur composition et leur évolution. Elles nous livrent, par le biais de leur mouvement interne, des informations importantes sur le fonctionnement de notre soleil et son évolution probable jusqu’à sa destruction. Elles nous permettent d’envisager l’évolution de notre planète à long terme. On les regarde avec attention, car elles ne pourraient porter dans leur sillage rien de moins que la vie!

Lorsqu’il parle du lieu, on sent toute l’émotion qui s’empare d’Éric Josselin, pour qui le projet de label de ciel étoilé tient particulièrement à cœur. « On peut penser que dans certains endroits, la pollution visuelle est telle qu’il n’est jamais possible d’observer les étoiles. On s’interroge alors sur la déconnexion que cela peut engendrer chez un humain qui, au cours de sa vie, n’aurait jamais eu l’occasion d’observer la Grande Ourse et ainsi s’interroger sur sa place dans l’univers. » Sans cette prise de conscience, l’activité scientifique est mise en danger. « Or, on sait que l’observation des astres est essentielle dans le développement des sciences, des mathématiques, de la physique et donc dans le développement de l’humanité dans sa globalité. »

« Les voies par lesquelles les hommes parviennent à comprendre les choses célestes me semblent aussi admirables que les choses célestes elles-mêmes », a dit Johannes Kepler dans Astronomie Nouvelle en 1609. Car les lois de la physique sur terre peuvent être transposées pour comprendre celles en action dans le ciel. Il s’exerce un va-et-vient permanent entre les lois physiques qui régissent notre vie, ici, et celles, lontaines, aux tréfonds de la galaxie. Voilà qui parle au chef chargé de la restauration des touristes venus en visite dans ce lieu d’exception. Marc Berger officie dans la cuisine de l’Observatoire depuis maintenant cinq ans. Et avec son équipe, ils doivent s’adapter aux contraintes que constitue la cuisine en altitude, à la manière de scientifiques.

C’est dans une cuisine exiguë que se préparent avec soin les repas pour les quelques privilégiés qui viennent passer une nuit sous les étoiles. On imagine aisément que la cuisine n’était pas la priorité des scientifiques lors de la construction de l’édifice. Mais ce n’est pas le seul défi que le chef doit relever.

On sait par exemple que l’eau bout aux alentours de 90 degrés à cette hauteur, ce qui entraîne évidemment des modifications dans la cuisson des aliments. Cependant pour Marc Berger, « le plus gros défi repose dans la conservation des aliments, qui est beaucoup plus courte en altitude ». Le manque d’air est aussi un obstacle, « on ne se met pas à courir pendant le service, sinon c’est sûr qu’on n’a plus d’énergie avant la fin ». Faisant fi de ces diverses contraintes, la principale exigence du chef reste d’offrir un repas exceptionnel, à la mesure du lieu. Pour cela les produits locaux sont mis à l’honneur; truite, porc noir de Bigorre et foie gras de canard se révèlent avec légèreté, comme suspendus entre deux sommets. C’est durant leur passage en salle que les plats finissent par se magnifier. Construite au bord du vide, la salle à manger dévoile, à nos pieds, les monts enneigés, au-dessus desquels les premières étoiles du crépuscule semblent se profiler.

Avoir la chance de passer un moment dans cet endroit nous ramène à notre existence, à l’humilité nécessaire pour la traverser. Là où l’air vient presque à manquer, il suffirait de tendre les doigts pour pouvoir toucher ces étoiles tant elles apparaissent avec clarté. Comme subjugué par la force fragile de ce lieu perché, on contemple les lumières artificielles des villes au loin, pensant à ne jamais redescendre.



Texte : Benjamin Martinet
Photos : Thomas Baron

Entre ciels et terres

Ce n’est pas la première fois que l’on s’aventure en Islande, ni même la seconde, pourtant, l’excitation de retrouver ce pays qui a vu naître notre passion commune pour la photographie était grande, pleine de promesses. Ce voyage grandissait dans nos esprits depuis de longs mois déjà. Les conditions extrêmes, la lumière rasante des courtes journées, le rêve ultime de pouvoir observer pour la première fois les aurores boréales durant les longues nuits, la violence des éléments. C’est empreint de cet imaginaire que l’on se fait du Nord que nous avons, pendant 15 jours, suivi la route 1 — accrochés à l’hiver, stoppés par les tempêtes, illuminés par les nuits vertes, aveuglés par le blizzard et poussés par les vents — pour aller au bout du monde.

Le vrai défi de ce voyage, c’était de composer avec la météo, les routes qui s’ouvrent et se ferment, les nuits sans sommeil à attendre les aurores, les tempêtes qui ne préviennent pas. Très vite, l’itinéraire que l’on avait imaginé s’est fait balayer par l’hiver pour laisser place à une progression au jour le jour, quelque chose de beaucoup plus instinctif. Il y a ici cette notion d’évaluer les risques, de tâter le terrain, de surveiller les prévisions — Passera? Ou ne passera pas? — avec pour seul et même but d’avancer.

D’abord le sud, ses chutes et ses glaciers. Les fjords de l’Est, isolés. Mývatn et la géothermie. Nous progressons dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur l’île, mais il fallait faire un détour, étirer le voyage et rouler à s’en brûler les yeux pour voir se dessiner, pas à pas, l’endroit où tout a commencé. Voilà déjà plusieurs jours que nos journées sont rythmées par la neige et nos nuits ponctuées d’aurores boréales. Jusqu’ici, nous nous sommes frayé un chemin, souvent agrippés à la route, avec une visibilité malmenée par le blizzard.

« Lokað vegur » — « route fermée ». Aux portes des fjords de l’Ouest, la tempête sévit sur le tronçon de la route 61 qui traverse le col Steingríms- fjarðarheiði. À mesure que le temps passe, les naufragés de la route s’agglutinent dans la petite salle de la station-service d’Holmavik — village qui, par bien des aspects, a des airs de bout du monde, mêlant un côté simple, austère et dramatique à la fois. Il y a ceux qui rebroussent chemin, et ceux qui s’accrochent à l’espoir que la route rouvre. Parce que les fjords de l’Ouest en hiver, ça se mérite.

Entre terre ferme et vent enragé surgissent les spectaculaires fjords de l’Ouest, montagnes qui laissent entrer un bout d’océan. Dans le ciel, d’épais nuages dansent autour des pics vertigineux. Il est à peine midi et pourtant, le soleil est déjà presque absent. Ce demi-jour, particulier aux pays nordiques, plane dans les airs et laisse s’égarer une aura énigmatique. Le vent souffle, la noirceur du ciel est reflétée par l’eau et les vagues viennent s’écraser à nos pieds. L’endroit ne s’était encore jamais exprimé, à nos yeux, si beau et si dramatique.

Chaque côte, chaque falaise livre une nouvelle perspective de ce paysage déchiré et complexe. Au loin s’avance dans les eaux sombres le Kirkjufell, pic volcanique abrasé par les glaciers. La nuit venue, nous revenons au pied de la montagne, à la fois perplexes et bouillonnants à l’idée de voir quelque chose ce soir.

Une épaisse couche de nuages s’est installée tout autour du volcan et laisse entrevoir au loin un ciel coloré de vert. C’est sûr, elles ne sont pas loin! Un changement dans l’air est perceptible. Les fortes rafales de vent transportent le froid mordant, un son sourd se répand et soudain, la neige. Il ne faut pas longtemps pour qu’elle recouvre notre voiture, et anéantisse l’espoir de pouvoir observer l’aurore qui se jouait au loin. Après avoir balayé l’ouest, la tempête qui s’abattait sur nous depuis une trentaine de minutes s’est enfin essoufflée, et à travers un amas de nuages en mouvement commence l’un des spectacles les plus imprévisibles qui soient.

Au bout de la nuit, au creux de l’obscurité, quand même l’océan devient silencieux et que tout le monde dort, elle apparaît. On ressent une certaine poussée d’adrénaline à observer ce phénomène insaisissable et en perpétuelle mouvance. Cette impression qu’à tout moment, elle peut danser ici, juste à côté et la minute suivante, s’évanouir aussi vite qu’elle est apparue.

De grands arcs fluorescents ondulent au-dessus de nos têtes. Très vite, le phénomène s’intensifie et illumine tout le ciel. « Wouah, j’sais même plus vers où pointer l’appareil. C’est FOU. » D’un côté, une traînée dont il est quasiment impossible d’en déterminer le début et la fin déchire le ciel en deux. De l’autre, le Kirkjufell encore couronné de nuages est encerclé par les aurores qui flottent comme en apesanteur tout autour de lui. Vision surréaliste et puissante qui, en ces courts instants, marque nos esprits.

Les formes se font et se défont comme si le vent faisait voler un morceau de tissu. Dès lors, libre à chacun d’imaginer ce qu’il veut, une silhouette, un animal, un esprit. Rares sont les fois où, durant ce voyage, j’ai pu observer une aurore aussi distinctement, au point d’en étudier ses mouvements, ses formes et ses lumières.

Il y a quelque chose de fou dans ce pays. C’est soit beau, soit surprenant. Tu peux te promener partout et te retrouver seul avec le son du silence, le monde à tes pieds.



Texte et photos : Un Cercle, @uncercle
Pauline Barré et Mickael Samama

La Brume de l’Oregon

Vendredi matin, 7 heures.

Mathieu et moi passons la porte du café NEVER, sur la rue Belmont, à Portland. Après une journée dans les airs pour atteindre la côte Ouest et une courte nuit dans un logement Airbnb qu’on aura encore à découvrir à la lumière du jour, on a rendez-vous avec Ian et Beyth.

C’est un appel peu de temps après le Nouvel An qui aura initié cette aventure en Oregon. Au bout du fil, Mathieu laisse tomber qu’il a envie d’aller explorer l’État qu’on surnomme Misty Paradise et dont les images habillent nos tableaux Pinterest, pour ce numéro brumeux. Appuyant mon téléphone entre mon épaule et mon oreille, je lançais déjà des recherches pour réserver des vols avant même qu’il ne termine sa première phrase.

Portland, Oregon, fait partie de ces destinations qu’on aime sans réellement connaître, mais qu’on juge parfois trop loin pour y réserver de courtes va- cances. Ça nous prenait une mission, un projet, pour enfin y déposer les pieds et transformer une simple attirance en réelle histoire d’amour. Ce que je m’apprête à vous raconter aura l’air ro- mancé, mais promis-juré-bisou, tout ce que vous lirez n’est que le récit de deux amis partis chasser la brume et capturer l’essence d’une région mythique coincée entre l’État de Washington et la Californie.

Sans le savoir, notre première rencontre avec des gens de la ville, organisée en trois courriels et deux tex- tos suite à une recherche Google destinée à mettre le doigt sur le « meilleur café de Portland », allait don- ner le ton à tout ce qui suivra. Ian et Beyth sont deux des têtes créatrices de Never Coffee Lab. Dans une ville où l’on compte presque autant de cafés que d’ha- bitants, le leur trône au sommet des palmarès de tous les blogues fouillés avant le départ. En y entrant, on devine déjà un peu pourquoi – les splash de couleur sur les murs, les tasses de céramique inspirées de leur menu où figurent des boissons fumantes, colo- rées et caféinées tantôt à base de fleur d’oranger et de gingembre, tantôt à base de sel marin et de dulce de leche… À peu près tout démontre que l’équipe a trouvé une recette de succès bien spéciale. Le nom choisi me rend assez curieuse pour que j’en demande l’origine à Ian. « NEVER, c’est provocateur, et c’est bon joueur aussi. Bien qu’on prenne notre travail au sérieux – on dit à la blague qu’on représente la 7e vague de café. C’est de l’autodérision. On veut s’amu- ser et rendre le café accessible à tous. »

Rendre le café accessible… N’y a-t-il rien de plus ac- cessible qu’un café? Oui, mais… À Portland, l’industrie fleurit et se peaufine grâce à la proliférante culture du travailleur autonome et au climat (ici, chaque bulle- tin météo indique « 12 degrés avec risque d’averses », une prévision favorable pour un café fumant). Les en- trepreneurs du café n’ont donc d’autre choix que de se démarquer, et ils le font en précisant leur offre et en recherchant les meilleurs mélanges et single-origin (café provenant d’un seul endroit) du monde. Les me- nus des cafés ici ne sont pas sans rappeler les cartes de vin. Chez NEVER, on déconstruit et démocratise tout ça avec des cafés rehaussés de sirops naturels de grande qualité et d’ingrédients bien connus de leur clientèle. Beyth se souviens entre autres du café latté à la patate douce concocté par Ariel, derrière le comp- toir, juste avant l’Action de grâce. Un pied de nez au Pumpkin Spice Latte.

En quittant ceux avec qui on aurait pu passer la jour- née, je leur avoue que leur décor me rappelle le monde de Peter Pan – Neverland… Avec un sourire en coin, Ian me chuchote qu’à ce jour, jamais Zac, le fondateur de NEVER, et Peter Pan, n’ont été vus au même en- droit en même temps…

C’est la première fois que nous voyageons ensemble, Mathieu et moi, mais dès les premières heures, je comprends qu’on fait partie du même groupe – celui des organisés, des préparés, des prêts à tout. Armés de cartes et de notes dans un document qui ne fait pas moins de cinquante pages, notre horaire des quatre prochains jours est ridiculement ambitieux – on est aussi du type qui ne veut rien manquer. Notre déci- sion de profiter de notre première matinée à Port- land pour faire une tournée de ses plus beaux cafés est donc bien peu stratégique en termes de quantité de caféine jugée raisonnable pour un être humain, mais complètement efficace pour affronter tout ce qui figure à l’agenda.

Ces arrêts dans une série de coffee shops sont aussi l’occasion d’observer le quotidien de cette ville et de se mélanger à ceux qui l’habitent. Dans chacun des quartiers, bien qu’ils aient tous leur rythme et leur couleur, on remarque des thrift shops, de vieux camions Ford devant lesquels Mathieu s’extasie chaque fois et des enseignes qui semblent avoir traversé les époques. Les maisons sont colorées, un brin défraîchies – avec un peu d’imagination, on pourrait croire que nous avons traversé la bonne porte pour voyager jusque dans les seventies. Mais ce n’est qu’au premier coup d’oeil que Portland semble figée dans le temps, parce qu’au fil des conversations aussi riches que spontanées avec des étrangers, son avant-gardisme et ses idées progres- sistes brillent fort.

L’odeur de café se marie à celle de l’air humide ty- pique de la région et nous rappelle que tout près de la ville, des chutes d’eau colossales, de longues et larges plages, des forêts denses et des caps sableux nous attendent.

À Portland, le grand dehors inspire et stimule l’es- prit des chefs, artistes et entrepreneurs. C’est le constat que Mathieu et moi avons fait après avoir pris place aux tables de chez Tusk et Navarre, des restaurants où les produits locaux dominent tous les plats; et suite à nos moments passés avec les âmes derrière OLO Fragrance.

Il y a quelque chose de bien spécial dans l’idée de rencontrer les visages derrière des entreprises qui font partie de notre quotidien en l’enjolivant, en le simplifiant.

« Regarde, OLO Fragrance, c’est là! » C’est en rou- lant que j’ai reconnu le nez en néon dans la vitrine d’Heather Sielaff. On s’arrête. En poussant la porte de sa boutique atelier, je me dis que le silence qui y règne et la lumière qui y pénètre ne semblent avoir été invités que pour accentuer les effluves de cèdre et d’eau de rose qui flottent dans l’air.

Heather, qui a appris seule à transformer sa connais- sance des huiles essentielles en entreprise de fra- grances présentant des produits délicats à mi-chemin entre les huiles et les parfums traditionnels, fait main- tenant équipe avec son mari, Jonathan, un musicien qui a longtemps fait carrière dans le café.

Chaque objet d’art et chaque plante bordant les confections d’Heather ont été soigneusement choi- sis par le couple dont le bon goût est indiscutable. Mathieu et moi parcourons l’espace en lisant les étiquettes identifiant les entonnoirs qu’on renverse pour sentir « Dark Wave », « Wood », « Forêt » et « Lightning Paw ». En lisant les ingrédients, mes yeux s’arrêtent sur « Mountain Air ».« Vous avez fait ça comment, embouteiller l’air des montagnes? », que j’ose demander.

« Créer des fragrances, c’est un peu comme peindre. Un artiste peut peindre une forêt, mais il peut peindre l’amour ou la tristesse aussi… Il y a une partie de notre travail qui consiste à évoquer un sentiment, ou un moment, par un mélange d’odeurs. » Heather ajoute à cette explication aussi logique que poétique qu’elle peut mettre des semaines, voire des mois, à trouver la manière de capturer l’essence aromatique d’un souve- nir ou d’un lieu. Charmé par tout ce qu’il touche, voit, sent et entend chez OLO Fragrance, Mathieu repart avec « Wood ». Si vous le croisez prochainement, ap- prochez-vous, il sent les soirées sur le bord du feu, verre de whisky à la main.

Le document de voyage de Mathieu qui vit maintenant sur le siège arrière de notre voiture déborde d’images de grands rochers et de cascades, et on est prêts à les voir en grandeur nature.

Pour cette partie du périple, je me laisse guider par son excitation, et lui par mes indications. En Oregon, plusieurs merveilles se cachent, et les trouver est une aventure réservée aux plus déterminés d’entre nous. Sous chacune des images du document de repérage de Mathieu, on trouve des indices dignes des chasses au trésor.

Premier arrêt : Cannon Beach. Le vent est fort, les vagues aussi, et la plage est quasi déserte. Des condi- tions parfaites pour un duo venu chasser le brouillard. L’immensité des rochers et de l’océan devant nous me fait sentir toute petite et cette pensée me dit qu’il y a peut-être un lien à faire entre l’humilité et le calme qui habitent les gens d’ici et la nature qui les entourent. Se réveiller au son des vagues, c’est reposant, et n’aper- cevoir que rarement la cime des hauts cèdres qui nous entourent, ça permet de relativiser un peu sur la grandeur de ce que nous sommes et l’importance de ce qui nous préoccupe.

L’arrêt suivant, on l’atteint en escaladant une dune de sable pour atteindre le sommet de Cape Kiwanda, ou comme on l’a surnommé, « la Lune ». Devant nous, un océan turquoise. Sous nos pieds, une palette de jaune et d’orangé. Quand la réalité dépasse tout ce qu’on a pu voir sur Instagram. Sans trop penser à la quantité de caféine consommée depuis notre arrivée, on a même profité d’une petite plateforme gazonneuse à flanc de montagne pour s’asseoir et boire un espresso. On appelle ça « rendre l’ordinaire extraordinaire », je crois.

Bien qu’on soit en plein marathon jusqu’à faire exploser notre compteur à « Wow! », on prend le temps, par- tout, de s’asseoir et de ressentir nos épaules s’abaisser et nos mentons se relever. La respiration est automati- quement plus lente, plus consciente, près de l’eau.

L’eau – l’élément de l’Oregon, qui offre de multiples spectacles de chutes d’eau à toute heure du jour. Vêtus d’imperméables et de bottes prêtes à être couvertes de boue, on les chasse, une par une, fascinés par leur proximité, leur son, leur puissance.

Nos journées sont longues et se brouillent, on a be- soin de l’autre pour valider ce qu’on a fait en ma- tinée et la veille. Rapidement, le coucher de soleil devient notre ennemi, le seul responsable de la fin de nos expéditions quotidiennes. Il y a beaucoup à voir, alors on a fait de la valise de la voiture notre table de pique-nique de choix pour partager des barres aux bleuets et gingembre confit que Mathieu avait soi- gneusement rangées dans ses bagages – on mange sur le pouce, mais on sait très bien le faire!

BAGBY HOT SPRINGS

Alors qu’on se stationne pour entreprendre la courte marche menant aux mystiques Bagby Hot Springs, le lichen fluo sur les arbres et les petits brillants au sol me font confesser à Mathieu ma théorie selon la- quelle quelques fées habitent dans le coin… Rien de ce qui nous entoure ne semble réel – pas plus que les gens en peignoir en pleine forêt, bien que leurs habits nous confirment que nous marchons dans la bonne direction.

C’est la vapeur qui s’échappe de ce qui, à prime abord, a l’air d’une cabane de bois bien ordinaire qui nous fait accélérer le pas vers ce « spa » naturel et rudimen- taire, ouvert jour et nuit. Les yeux ronds, et soudaine- ment muets, on se fait vite remarquer par des habitués qui devinent qu’on en est à notre première visite.

Alors qu’on choisit un bassin de bois et qu’on cherche comment le remplir d’eau chaude, l’homme qui flotte dans le sien à notre droite nous vient en aide. Ryan. Avec un grand sourire et un air bon-enfant, il se pré- sente brièvement et se lance, nu et maintenant debout dans son bain, dans les explications de base pour pro- fiter des installations de l’endroit. La scène est sur- réelle. À ma gauche, j’entends un homme murmurer « mais ne m’écoutez pas, je viens ici seulement depuis vingt ans! ». Distraits par Ryan, on n’avait pas porté attention à l’autre homme, plus âgé et équipé d’une petite radio portative, qui, lui aussi, nous proposait ses conseils.

En quittant l’endroit, je regarde quelques fois derrière moi, comme si je doutais de l’existence véritable de cette réserve naturelle.

La liste de Mathieu est maintenant remplie de crochets, mais un lieu reste à découvrir, et son enthousiasme est contagieux : God’s Thumb, une haute colline de gazon qui surplombe l’océan et qui ne figure pas sur Google Maps. Derrière le volant, il me lit les indications pour s’y rendre : « Au bout de la route, on verra une boîte aux lettres à notre gauche… On passe devant et on saute par-dessus la roche près de la barrière de fer… On continue et on tourne à droite, juste avant la petite maison blanche… Ce sera bouetteux, j’pense. »

Oui. C’est couverts de boue jusqu’aux joues qu’on suit les étapes de ce parcours, qui n’a rien d’une randonnée traditionnelle, jusqu’au sommet qu’on atteint seuls, à l’heure bleue. Debout sur cette étroite pointe, on voit la forme de pouce en l’air qui aura baptisé cette montagne gazonneuse, un symbole de félicitations pour les braves, j’imagine.

Pendant la descente, on entend au loin plusieurs rires éclater en canon. On les suit. Devant nous, des hamacs pendent entre les arbres et des jeunes s’y balancent, les vêtements pleins de boue, comme les nôtres.

« Vous vous installez pour la nuit? », de leur crier Mathieu. « Non! On prend juste une petite pause! », répond tout de suite un membre du groupe à la chevelure longue et décoiffée, alors qu’il se laisse tomber vers l’arrière dans son hamac, comme s’il faisait ça tous les jours.

Finalement, jamais nous n’aurons vu notre logement Airbnb à la lu- mière du jour pendant notre périple en Oregon. Lors de votre pro- chaine aventure, rappelez-vous que les courageux armés de café fumant et d’imperméables avant l’aube sont toujours, toujours récompensés.

Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Mathieu Lachapelle

L’or blanc de Camargue

En France, il est un pays de cocagne où l’eau se pare de couleurs si vives qu’elle rendrait jaloux les peintres impressionnistes. Là où le savoir-faire de l’homme et la magie de la nature se combinent pour former la reine des condiments : la fleur de sel. C’est à Aigues-Mortes, au cœur de la Ca- margue sur les bords de la Méditerranée, que nous sommes partis sur les traces de la fabrication du précieux minéral.

La fondation d’Aigues-Mortes remonte à l’Anti- quité et coïncide avec le début de l’exploitation des marais salants. Pour comprendre le lien qui unit la ville et le sel, il faut consentir un léger effort et se hisser en haut des remparts de la cité. Une fois gravies les marches taillées dans la pierre, à nos pieds se dévoile alors un paysage insolite. Sur plus de 8000 hectares s’étirent des lagunes découpées par des canaux, un quadrillage de bassins qui s’étend à perte de vue! Comme une gigantesque palette de peintre, les eaux des tables salantes offrent un nuancier allant du bleu tur- quoise au rouge pastel. Au loin, des flamants roses s’envolent. Le charme de la Camargue opère déjà.

Le saunier Luc Vernhes est une figure locale, c’est lui qui nous guide à travers ce dédale de canaux et de lagunes pour nous raconter l’histoire des métiers du sel en Camargue. Fils et petit-fils de saunier, comme il le dit, « il se sent chez lui » lorsqu’il est au milieu des marais. Et pour cause, il y passe la majeure partie de son temps. « L’activité de saunier est minutieuse et demande beaucoup de temps », déclare-t-il. Comme lui, ils sont aujourd’hui 10 sau- niers à récolter la fleur de sel pour le groupe Salins.

Il suffit d’observer les mains de notre guide, char- gées de marques et de coupures, pour se rendre compte que le métier n’est pas de tout repos. Lui-même se définit comme un « agriculteur de la mer ». Car ici, on effectue un ramassage à la main depuis l’Antiquité. Ce geste maintes fois répété est toujours resté le même, et il se transmet de généra- tion en génération. Cette tradition est une nécessité pour obtenir un produit d’excellence. D’ailleurs, la fleur de sel est si fragile qu’elle ne supporterait pas un ramassage mécanique. Pour Luc et ses collègues, la saison s’étire de mars à octobre et se construit en fonction des aléas climatiques.

Au cours de ces six mois, le long trajet de l’eau à travers les marais sera la cause de quelques nuits blanches pour les sauniers. En suivant son parcours sinueux, on comprend mieux la patience et la ruse nécessaire. L’eau est ache- minée depuis la mer et parcourt 12 kilomètres à travers les canaux. Elle finira sa course sur les tables salantes, ces bassins peu profonds où la cristallisation s’opérera. Chaque passage de l’eau d’un bassin à un autre doit être examiné précautionneusement, et son taux de salinité vérifié. « Il n’est pas rare que j’abandonne mon lit et ma famille en pleine nuit si une tempête se prépare », maugrée Luc.

Comme aime le répéter le saunier lorsqu’il parle de la culture du sel, « il faut prendre le temps de se dépêcher ». C’est sous l’effet com- biné du soleil et du vent que l’eau va s’évaporer lentement, en passant de bassin en bassin. Au fur et à mesure son degré de salinité augmente. La moindre erreur de jugement peut être fatale et mettre en péril toute la récolte. Enfin, l’eau effectuera son dernier voyage sur les tables sa- lantes, pour former un bain de saumure. À cette étape, le niveau d’eau est très faible et peut at- teindre un degré de salinité allant jusqu’à 260 grammes par litre d’eau.

Au moment du remplissage des bassins, ce qui frappe le plus, c’est évidemment la couleur rosée visible à la surface de l’eau. Celle-ci émane de la présence d’une algue particulière, la Dunaliella salina. Sa couleur est due à la présence de ca- rotène dans sa composition. Son développement dépend du taux de salinité : plus celui-ci est élevé plus l’algue pourra se développer. Elle constitue aussi un repas de choix pour un pe- tit crustacé, l’Artemia salina. Les flamants raf- folent de ce mets qui leur confère leur couleur.

Entre août et septembre, le sel commence fina- lement à affleurer et à former des galettes d’une dizaine de centimètres. La récolte peut commen- cer! Les sauniers font alors appel à des équipes d’ouvriers, « le plus souvent des fils de sauniers, ou des proches », précise Luc. Munis de bottes et de simoussi, cette longue pelle plate qui per- met de ramasser le sel en surface, les travail- leurs peuvent s’élancer. S’entame alors un ballet délicat; lentement, en remontant le bassin, les ouvriers font ressortir l’or blanc de Camargue. La fleur sera ensuite triée à la main et stockée pendant un an avant sa commercialisation.

Si le sel et la fleur de sel ont les mêmes pro- priétés, leur utilisation et leur goût ne sont pas les mêmes. La fleur doit conserver un certain taux d’humidité pour que son aspect reste un peu collant et qu’elle fonde en bouche. Elle doit presque s’évaporer au contact de la chaleur de nos doigts, et surtout, s’effacer sur nos plats pour qu’ils livrent toutes leurs saveurs. La fleur de sel de Camargue porte bien son surnom « d’or blanc » tant toute l’attention qui lui est portée est méticuleuse.

Cet espace façonné par l’homme est une terre d’exception pleine de contrastes. À la fois sauvage et régulée, on y trouve des espèces uniques de plantes et d’oiseaux. Plus de 200 espèces d’oiseaux y élisent domicile pour se repro- duire avant de reprendre leur migration vers l’Afrique. Presque autant d’espèces végétales rares y prospèrent. Il s’agit d’une véritable réserve naturelle! Fait rare : l’activité humaine permet ici d’établir un espace propice au déve- loppement d’espèces protégées. Les sauniers connaissent ce lieu comme leur poche et participent à sa protection, notamment en aidant au baguage des oiseaux. Nature et agriculture y sont dépendantes l’une de l’autre, elles coha- bitent dans une totale harmonie. Conscients de cet équi- libre fragile, les hommes et les femmes qui travaillent sur ce terroir en sont les gardiens et les fiers protecteurs.

Le charmeur d’algues

20 avril, 8 h 30, Cap-aux-Os, Gaspésie. Le soleil est timide autant que le printemps. Le village est pei- nard, endormi sous une couette de neige. Quelques branches de rosier sauvage sortent tranquillement de la couverture, l’eau se dégourdit, promesses que l’hiver aura une fin. Un renard passe. Il s’arrête un instant pour nous regarder, puis reprend sa route dans le bois, l’air de dire : « Pas déjà des touristes! » Le temps est gris-blanc comme un tableau de Jean- Paul Lemieux. Caroline dit que la lumière est par- faite pour faire de la photo.

Caro et moi attendons Antoine Nicolas, cueilleur d’algues sauvages, devant son entreprise, Un océan de saveurs. C’est un petit bâtiment recouvert de bardeaux blancs. Une ancienne épicerie. Antoine arrive, tout souriant, et sort de sa Hyundai Accent en wet suit fait sur mesure. Ce Breton d’origine est tombé sous le charme de la Gaspésie il y a déjà plu- sieurs années. Il est heureux de s’y être installé : « Je vis dans une carte postale! Je ne pourrais pas vivre à Montréal. J’ai besoin de la nature, j’ai besoin de la mer. »

Antoine met deux glacières dans sa voiture et nous partons avec lui en direction du village de Petit-Cap. Nous devons y être pour 9 h. C’est la marée haute qui décide de l’horaire. Antoine Nicolas plonge à l’année en apnée dans le golfe du Saint-Laurent pour récolter des algues destinées à la consommation. Il travaille dans ce qu’il appelle « un jardin sous la mer ». Il récolte une quinzaine d’espèces d’algues dans trois secteurs : Douglastown à Saint-Georges- de-Malbaie, Cap-aux-Os ainsi que Grande-Vallée à Cap-des-Rosiers.

Dans la voiture, il nous explique le plan : « Au- jourd’hui, je vais récolter des algues appelées corail de Gaspésie, wakamé et kombu royal. J’ai quatre commandes : pour un centre de recherche, une poissonnerie, un restaurant et pour un crudi- vore de Montréal. »

Nous arrivons sur la grève de Petit-Cap. L’air est frais et bon. Il y a un cap de pierre foncée qui avance dans l’eau comme un navire. Ça sent les algues. Une large guirlande de goémon recouvre une partie de la plage. Les vagues poussent dou- cement les galets. J’adore le bruit que ça fait. Comme le son d’un bâton de pluie, mais avec plus de puissance, une bande sonore hypnotisante que j’écouterais en boucle. L’eau a une couleur com- plexe : mélange de gris, vert, turquoise, bleu. C’est beau.

Une mouette observe notre arrivée. Antoine at- tache des filets à un petit radeau pneumatique, un couteau est fixé à sa jambe, il a des palmes aux pieds. Il entre dans l’eau et enfile son masque. Il avance dans le golfe jusqu’à ce que la profondeur atteigne deux à trois mètres. Il plonge. On ne voit que le pneumatique en surface, au loin. Une palme sort de l’eau de temps en temps. Parfois, c’est la tête. Il fait des apnées de 15 à 45 secondes. La cho- régraphie dure une heure. Notre plongeur cueille les algues une par une, en les coupant à la base. Il les dépose ensuite dans ses filets. J’imagine une vidéo de tout ça, à la OuiSurf, avec une chanson planante de Sigur Rós…

Antoine Nicolas fait 100 à 150 plongées par année pour son entreprise. Il plonge minima- lement une fois par semaine, souvent le di- manche. « J’ai allié ma passion avec un travail. Je ne suis pas enfermé dans un bureau tous les jours. Ça fait une bouffée d’oxygène de plonger. C’est l’un des endroits où je me sens le plus pai- sible », raconte-t-il. Et puis, des algues, il en mange depuis l’enfance : « J’ai été élevé comme ça! Les algues sont comme des légumes ou des épices pour moi », dit Antoine.

Le plongeur-cueilleur a parfois de la visite au boulot : « Il m’arrive de voir des baleines. À Cap-des-Rosiers l’autre jour, j’allais me mettre à l’eau et il y avait des petits rorquals près de moi. Ça ajoute au féérique! » Antoine rencontre également des phoques communs : « Ils sont curieux et timides à la fois. Quand on est proche d’une colonie, ils viennent parfois faire un cercle autour de moi. J’ai compté jusqu’à 12 phoques près de moi. Et des bébés viennent parfois mor- diller le bout de mes palmes. »

DE LA MER À L’ASSIETTE

Une fois les algues récoltées, elles sont déposées dans des glacières afin qu’elles conservent la tem- pérature de leur habitat naturel. Antoine est mé- ticuleux et tient à offrir un produit d’une grande fraîcheur : « L’objectif est de garder l’algue vivante le plus longtemps possible. Si je rince, c’est à l’eau de mer. Sinon, c’est un tri manuel pour retirer les petits coquillages et crustacés. Je fais le moins de manipulation possible, pour une grande fraîcheur dans l’assiette du consommateur. »

Les algues d’Antoine sont certifiées Fourchette bleue. Cette certification valorise une saine gestion des ressources marines. « La superficie de récolte est grande. La pression sur la ressource est faible. On ne prélève même pas 1 % de la ressource. C’est important pour moi. Il faut savoir gérer la ressource pour garantir sa pérennité », soutient-il.

L’algue wakamé, aussi appelée « alarie succulente », est la préférée d’Antoine. Il aime bien la faire décou- vrir à ses clients. Elle est facile à récolter et on en trouve en abondance dans ce secteur du golfe. « Elle goûte un peu moins la mer, un peu plus la terre. Elle a un petit goût de noisette intéressant », explique le plongeur-cueilleur.

L’entreprise Un océan de saveurs propose aussi une gamme de produits séchés. De plus en plus d’épi- ceries fines et de poissonneries vendent les algues séchées d’Antoine au Québec. Une recette est pro- posée derrière chaque sachet d’algues.

Antoine a des rêves plein la tête. Il veut transformer sa petite bâtisse de bardeaux blancs en jolie bou- tique où il vendra du poisson, des algues et tout ce qu’il faut pour remplir une boîte à lunch de produits locaux gaspésiens. Caro et moi sommes d’ailleurs revenues à la maison avec des algues fraîches dans notre baluchon, un diaporama de paysages magni- fiques en mémoire et le coeur réchauffé par cette es- capade en compagnie d’un Cousteau nouveau genre.

Texte : Mélanie Gagné
Photos : Caroline Bolieu

Les îles Féroé

Nos talons se cramponnent de leur mieux dans un gazon verdoyant, luttant contre le vertige qui nous soulève avec autant de force que ce vent puissant venu de l’Atlantique. Guidés par l’infini qui défile sous nos yeux, nos regards finissent par plonger le long d’une falaise abrupte, lacérée par les vagues azur que l’on devine glaciales. On se sent soudain très loin, petits, et surtout, exaltés. C’est qu’il y a peu d’endroits dans le monde qui chamboulent les sens comme les îles Féroé. Ce petit archipel de 18 îles sculptées dans la lave millénaire émerge des eaux, à mi-chemin entre l’Islande, la Norvège et le nord de l’Écosse. Mais au-delà de ses paysages façonnés par une nature colossale, c’est par sa culture culinaire singulière que l’archipel s’attire aujourd’hui une curiosité internationale. Portrait d’un bout du monde où un terroir improbable prend racine dans la pierre, l’eau et l’air salin.

ÉPIQUES PAYASAGES

Au premier coup d’œil, lorsque l’avion perce les nuages pour entamer sa descente, un panorama minéral se dessine, montagneux, vertical, irréel, comme une carte postale pastichée. Dramatiques et épiques, des crêtes vertigineuses et des fjords sinueux strient la lande pour un effet jurassique in- touché par l’homme. En ses creux, des maisons de pêcheurs rouges, vertes et bleues forment de co- quets hameaux côtiers aux pâturages tachetés de moutons désinvoltes. Les îles Féroé se révèlent tout en contraste.

UNE CULTURE DE SURVIE

Les 50 000 habitants de cet archipel isolé ont un rapport bien particulier à la tradition, catalyseur collectif qui protège l’identité de cette province danoise autonome. Ici, on parle le féringien, on vit principalement de pois- son, et on célèbre des rites séculaires avec fierté. Mais surtout, on apprête une cuisine nordique émergente, an- crée dans un terroir à la merci des éléments. Les condi- tions extrêmes des Féroé ont donné naissance à une culture culinaire propulsée par l’instinct de survie, les Féringiens intégrant à leur alimentation toute créature et verdure provenant de la terre, de la mer et des airs.

Comme le reste de la Scandinavie, qui n’a droit qu’à très peu de jours de beau temps chaque année, le plus grand défi agricole est de conserver des denrées pour la saison froide. Historiquement, c’est en salant, fumant, ou en faisant sécher et fermenter les aliments qu’on traversait l’hiver. Malgré le fait qu’aux Féroé on ne soit jamais à plus de 5 km de la mer, la température invariablement froide (entre -5 et 15 degrés Celsius à longueur d’an- née) empêche l’eau de pouvoir suffisamment s’évaporer naturellement pour en extraire le sel de la mer, et donc préserver les victuailles par salaison. Les Féringiens ont donc développé une méthode de préservation des viandes et poissons sans sel, unique aux extrémités les plus reculées du territoire nordique : le ræst.

LE RAEST, FERMENTATION FÉRINGIENNE

Si l’industrie du poisson est encore à ce jour l’une des plus importantes de l’archipel, l’élevage de moutons est au cœur des activités pastorales fami- liales. On y dénombre d’ailleurs davantage de mou- tons que d’humains(!). Certains fermiers, gardiens de la tradition du ræst, fermenteront une viande de mouton ou d’agneau jusqu’à neuf mois ou feront sécher le poisson, surtout de la morue, pendant deux à trois mois. C’est dans un hjallur, un séchoir de salaison dont les murs laissent suffisamment passer le vent marin, que cette méthode singulière s’orchestre. On saura qu’une patte d’agneau est à point lorsqu’une épaisse couche bleutée aura saisi la chair attendrie par le temps, telle une noble pour- riture qui enrichit un grand cru. Mais ce qui est particulièrement fascinant dans la méthode du ræst féringien, c’est que la viande est salée naturelle- ment par la bise très saline qui embaume l’archipel.

Méthode ancrée dans la survivance, le ræst perdure et se raffine aujourd’hui, pour le pur plaisir des pa- lais. Mais il faut savoir que les saveurs puissantes et singulières qui se révèlent au premier contact des papilles déstabiliseront certains gourmets, comme elles en exalteront d’autres. C’est que le goût de la viande maturée à l’air libre n’offre quasi aucun point de référence gustatif. On catégorise d’ailleurs cette préparation dans la grande famille de l’uma- mi, cinquième saveur, typique aux protéines fer- mentées. Au nez, un amalgame de parfum d’étable, de laine, de fromage bleu. En bouche, une saveur brute, bestiale, avec un brin d’herbe fraîche dont s’est longuement nourri l’ovin.

QUE MANGER, DANS LES ILES FÉROÉ

Au-delà de la viande fermentée, la diète féringienne se compose principalement de poissons et fruits de mer de saison, d’agneau bio et de quelques légumes racines tenaces, comme la pomme de terre, le chou-rave, le na- vet et la rhubarbe. Le climat imprégnera de ses rigueurs chaque légume qui pousse – s’il n’a pas été balayé par le vent avant d’atteindre maturité. Les légumes germeront ici avec tant de lenteur qu’ils ont le temps de se gorger d’arômes : on se targue même d’y récolter des navets aussi juteux et sucrés qu’une poire mûre (ce qu’on peut seconder!).

Cette pantry limitée, radicalement saisonnière, force les chefs féringiens à faire usage d’ingéniosité pour ap- prêter tout ingrédient disponible à portée de main. Les algues sauvages au goût de truffe sont incorporées au menu, et des herbes indigènes comme l’Angélique sont utilisées comme aromate. Autrefois, les oiseaux de mer étaient à la base de l’alimentation des Féringiens. Encore aujourd’hui, on chasse en fin d’été le jeune fulmar dodu, gibier grégaire vivant à flanc de falaises qui, lorsque dé- logé de son nid par le vent, n’arrive plus à y remonter. L’oisillon engraissé est alors attrapé par les pêcheurs avec des filets avant qu’il ne se noie, et savouré comme plat de saison grandement attendu.

POUR UNE CUISINE NORDIQUE NOUVELLE

Mais ce qu’il faut savoir, c’est que la gastronomie férin- gienne commence à peine à émerger en tant que mani- festation culturelle fédératrice. La cuisine des Féroé s’est toujours mitonnée à la maison, et les denrées lo- cales étaient produites en quantité trop artisanale pour répondre à la demande des restaurateurs. Il y a 10 ans, presque rien de local ne se retrouvait sur les tablées gour- mandes des Féroé; on se fiait par dépit (et par réflexe) à l’importation pour s’approvisionner.

Il aura fallu l’arrivée en scène d’un chef pionnier ins- pirant pour que le vent gastronomique tourne. Leif Sørensen, signataire du Manifeste pour la Nouvelle Cui- sine nordique aux côtés de René Redzepi du restaurant Noma (à Copenhague), est revenu vers son archipel natal pour s’en réapproprier le terroir. Sa mission : l’accoler à une vision scandinave à la fois unificatrice et autonome, mais surtout, proche de ses ingrédients locaux. Il remit le producteur au centre de l’écosystème culinaire, et fit un pont entre créativité et tradition. On découvrit tout à coup de nouvelles façons de raconter la gastronomie locale au travers de ses coutumes alimentaires, véritables prismes faisant briller la qualité d’ingrédients incompa- rables, cueillis, chassés ou pêchés dans un périmètre de quelques kilomètres seulement. Il n’aura fallu attendre que quelques années pour qu’une poignée de jeunes chefs armés de fierté emboîte le pas à Sørensen.

UNE SCÈNE GASTRONOMIQUE BOUILLONNANTE

Depuis peu, Tórshavn, la capitale, a vu sa scène gastro- nomique exploser, accueillant maintenant son premier étoilé Michelin, le KOKS, et un groupement d’établis- sements pittoresques habitant d’anciennes maisons de pêcheurs près du port. Au Barbara Fish House on savoure les arrivages du jour en formule immersive : le menu dégustation se partage à la DIY, comme ce poisson frit entier qu’il faut décortiquer soi-même, ou cette théière de bouillabaisse généreuse. À l’adresse voisine, le Ræst, premier restaurant des Féroé à se consacrer entièrement à la méthode de fermentation traditionnelle, sert un pain au boudin coiffé de rillettes de morue séchée en entrée, plat inspiré des souvenirs de jeunesse du chef Kári Kristiansen. Il puise dans les recettes que sa mère et sa grand-mère apprêtaient à la maison pour livrer une expérience culinaire des plus simples et authentiques, protégée des aléas du temps et des tendances. Et ce qui scelle notre douce fascination pour cette cuisine de proximité, c’est qu’elle ne peut être vécue qu’en son territoire. Il faut venir aux îles Féroé pour explorer ses saveurs.

UNE CUISINE À ÉCHELLE HUMAINE

La cuisine des Féroé, domestique comme gastro- nomique, a pour dénominateur commun une vision intrinsèquement durable et responsable. L’agricul- ture industrielle est presque impossible à implanter, et même ses entreprises d’exportation de produits de la mer, telle que Kósin, misent sur des certifica- tions rigoureuses pour respecter l’écosystème en place. C’est que les Féringiens ont un rapport très particulier aux ressources et à l’environnement. Une portion importante des habitants est autosuffisante sur le plan alimentaire.

Ils sont fermiers, chasseurs et pêcheurs à leurs heures, comme ce couple de professionnels et éle- veurs de moutons qui se plaisent à accueillir en leur cuisine convives et étrangers qui veulent bien vivre un souper typiquement familial des Féroé. Le heimablídni, nouvelle tradition de l’art de re- cevoir, est un repas chez l’habitant qui permet de s’infiltrer dans un cadre intimiste, et surtout, de capturer l’essence de la mentalité féringienne. Dès votre arrivée, on servira un verre de schnaps à boire communalement, re-rempli jusqu’à ce que chacun ait étanché sa soif (ou réchauffé son go- sier), un geste qui donne le ton à une convivialité désarmante.

C’est que cette nature indomptée, combative, a sculpté le caractère des Féringiens, patients et optimistes. La « loi du plus fort » qui régule l’ar- chipel depuis le 9e siècle a imposé aux habitants la nécessité de suivre le rythme naturel des choses. En fin de repas, on acceptera de prendre le temps de laisser le soleil se coucher sans allumer les lumières, pour laisser le crépuscule nous apaiser doucement, une forme de hygge (art de vivre da- nois centré sur le bien-être partagé et douillet) bien local.

C’est dans cet état d’esprit de baroudeur qu’il faut approcher les îles Féroé, avec résilience, ouverture, spontanéité, et beaucoup de sim- plicité. Puisqu’on ne se sera jamais assez prêt pour apprécier l’ampleur de ses paysages romanesques, la complexité de sa table, l’affa- bilité de ses habitants. En quittant ce fief vol- canique imprévisible où les éléments règnent en maître, on se dit qu’il y a bien quelque chose à apprendre des Féroé. Que peut-être tout ce qu’il nous faut pour vivre a toujours été là, juste sous nos yeux.

Pacifique

On s’était juré de le refaire; parcourir les côtes califor- niennes à la recherche de ces endroits qui, plusieurs années auparavant, nous avaient si profondément bou- leversés. Là où nous chantions notre liberté, où le soleil était toujours plus fort, la brise plus douce et salée, les routes plus sinueuses et les falaises aussi abruptes que la pente de nos nez.

Rouler sur la 1 jusqu’au bout du monde, sur ce fond sonore de puissance déchaînée, le bruit régulier des vagues enveloppantes qui nous berçaient les idées comme le souffle d’une mère sur la tête de son nouveau-né.

Les habitants de cette terre de soleil connaissent le secret du temps qui s’allonge, qui s’étire, qui se repose et qui s’endort doucement. Sous nos yeux, la fougue des surfeurs anime les eaux qui s’élèvent, culminent et retombent avec lourdeur, comme des chatons blancs dans une joyeuse mêlée amicale. Pacifique.

Les rêveurs s’agglutinent sur les côtes, à la recherche de cette chaude lumière orangée. Certains viennent pour l’aventure, d’autres pour le calme désarmant. On y trouve des sourires et des visages plissés de bonheur. On y entend des oiseaux espiègles qui jouent des tours. On y respire l’air embaumé de par- fums organiques – feu de bois, conifères et coquil- lages. Les cailloux y sont nombreux et les cœurs heureux aussi. C’est l’endroit où les rêves se mêlent à la brume résineuse, où l’angoisse retire ses sou- liers et s’agenouille au pied du vent pour déclarer forfait avec humilité. Là où la nuit s’installe comme un drap contour, épousant chaque monticule, chaque crevasse, chaque songe oublié.

Texte : Hélène Mallette
Photos : Mathieu Lachapelle et Hélène Mallette