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L’île sans couleurs

D’une culture à l’autre, les mœurs traversent les époques et subsistent de siècle en siècle par l’oral, l’écrit, l’art, la religion, etc. Mais qu’en est-il de la génétique? Peut-elle définir l’identité d’un peuple et perpétuer certaines de ses caractéristiques au-delà de la similitude des traits physiques? Dans de rares cas, et dans des circonstances exceptionnellement singulières, la génétique, comme mue par une volonté surnaturelle, arrive à tronquer le cours de l’hérédité et à en redessiner une branche qui traversera le temps, telle une vieille légende.

C’est tout particulièrement ce qui s’est produit en Micronésie à la fin du 18e siècle, lorsqu’un typhon cataclysmique est venu réécrire le cours de l’histoire du minuscule atoll de Pingelap, situé au nord-est du Pacifique.

Seulement 20 personnes ont survécu à ce désastre naturel, dont le roi de l’atoll, Mwahuele. Ce dernier a conçu beaucoup d’enfants avec différentes femmes de la communauté, et, avec le temps, de plus en plus d’habitants de l’île se sont mis à manifester des problèmes de vision. C’est que le roi portait en lui une maladie, un rare codage génétique provoquant un daltonisme complet : l’achromatopsie. Tel un souvenir familial qu’on lègue au fil des générations, cette maladie héréditaire a gravi les siècles et afflige aujourd’hui un impressionnant pourcentage des habitants de l’île. La plupart d’entre eux présentent une acuité visuelle réduite, une hypersensibilité à la lumière les contraignant à cligner des yeux continuellement ou à garder les yeux fermés en plein jour, ainsi qu’une incapacité totale à discerner les couleurs.

Sanne De Wilde, une photographe belge, s’intéresse particulièrement aux rares cas génétiques contribuant à définir l’identité de différents peuples dans le monde. Dans son ouvrage intitulé The Island of the Colorblind, elle s’est penchée sur cette communauté insulaire qui perçoit la vie en noir et blanc. L’idée de se placer derrière le regard des Pingelapiens a vite supplanté son envie de simplement documenter le phénomène; elle voulait voir le monde à travers les yeux de ces achromates. Armée d’un appareil photo converti aux rayons infra rouge (le rouge étant la couleur la plus facile à percevoir par les habitants de l’île), elle a redéfini sa propre vision de la couleur pour comprendre l’univers des habitants. Ainsi, la végétation prenait des teintes de pêche et de rose pastel alors que des bleus, violets et rouges s’immisçaient dans les fresques les plus inusitées.

Dans un second temps, Sanne De Wilde a fait une série de photos en noir et blanc, toujours à Pingelap, la replongeant dans ses premières expériences photographiques, du temps où elle travaillait en argentique et développait ses clichés dans une chambre noire. À son retour, elle a demandé à des achromates néerlandais de peindre directement sur ses photos pour y ajouter des couleurs. Ces derniers, n’arrivant pas non plus à discerner les pigments, ont relaté l’impression de peindre à l’aveugle, en ajoutant du gris sur du gris. Cette expérience les a confrontés à leur propre passé et les a ramenés au moment où, enfants, ils ont réalisé qu’ils voyaient le monde différemment de leurs camarades. Les œuvres réalisées par ces achromates sont fort intéressantes et font naître incontestablement des interrogations sur notre propre perception des couleurs : percevons-nous tous les couleurs de la même façon? Le bleu, pour moi, n’est peut-être pas la même couleur pour vous…


Par la suite, Sanne De Wilde a mis sur pied une installation artistique dans laquelle elle invitait des visiteurs à s’immerger dans l’univers des achromates pingelapiens. L’installation consistait en une petite pièce dans laquelle les sujets s’installaient à une table pour peindre sur différentes photos de Pingelap prises par Sanne : des paysages, des habitants, des scènes du quotidien.

Dans cette pièce, l’éclairage variait du rouge au bleu, au vert, suivi d’épisodes stroboscopiques, puis de noirceur totale simulant le clignement des yeux rapide et constant des Pingelapiens. Dans cet éclairage coloré, il était impossible de différencier les pigments de la peinture, ce qui sortait inévitablement les gens de leur zone de confort. Munis d’un casque d’écoute, ils étaient accompagnés d’un narrateur les guidant dans leur expérience. Tour à tour, ils se sont mis à peindre avec innocence, ne se souciant plus des conventions, ne faisant plus attention d’utiliser les « bonnes » couleurs.



Dans la promesse d’une œuvre éblouissante, ils se sont abandonnés à leurs pinceaux, se laissant bercer par la voix du narrateur qui les avait paisiblement plongés dans l’univers de Pingelap :

Comment colorierais-tu le monde si tu pouvais le repeindre dans ton esprit? Que vois-tu?

Vois-tu les couleurs?

Vois-tu les vraies couleurs?

As-tu envie de cligner des yeux?

La lumière est-elle trop vive? Peux-tu voir dans le noir?

Ferme tes yeux.

Que vois-tu?

Te souviens-tu du vert des feuilles de palmier?

Peux-tu imaginer le bleu de l’océan?

La couleur de la rivière?

Des fleurs?

D’un visage? Des mains?

Ouvre tes yeux.



Texte : Hélène Mallette
Photos : Sanne De Wilde

Dînette X #fraisdutoit

Plus tôt cette semaine, nous avons eu la chance de visiter un potager bien spécial, le potager du @igaqc Famille Duchemin qui est installé directement sur le toit de l’épicerie à Ville Saint-Laurent. #fraisdutoit est une initiative qui vise à fournir des herbes, des fleurs, des fruits et des légumes frais dans l’épicerie, mais qui sont cultivés directement sur le toit. C’était fascinant de parcourir les allées du potager fraîchement arrosées par l’orage qui venait de passer.

Il y avait des petits pois, des fraises, de la bette à carde, des tomates, de l’ail; c’était tellement impressionnant de constater que toute cette vie occupait un espace qui serait normalement inutilisé. Nous avons profité du coucher de soleil assis à table pour un repas spécialement imaginé pour nous par @maurin_chef . Nous avons goûté aux rabioles, aux carottes, aux laitues, au kale, aux betteraves (sous forme de crème glacée – complètement folle) et autres ingrédients frais, croquants et juteux, cueillis à même le potager, qui sont d’ailleurs certifiés Écocert Canada. C’est tellement encourageant de voir des entreprises de chez nous se lancer dans des projets fous et combien inspirants pour emboîter le pas vers des solutions plus vertes! C’est que du bon pour tout le monde et ça ne peut pas être plus local. Bravo! Ça donne envie de jardiner, non? #experiencesponsorisee #fraisdutoit #vivelabouffe @igaqc @igaduchemin

 

Recueil Namibien

Le grand coffre en bois grince. À peine entrouvert, il répand une odeur de poussière, de renfermé et de terre qui embaume la pièce. C’est étrange, ce parfum de « vieux » dégage des notes qui ne sont pas si désagréables… À l’intérieur, la malle renferme une collection de curiosités consignées au fil des explorations : matières, papiers griffonnés, plumes d’oiseaux, extraits de sable, cartes géographiques, échantillons de plantes, diapositives, timbres et vieux ouvrages. L’excitation est toujours la même lorsqu’on retrouve, sous une pile d’objets dans un coin, cette chose qu’on avait oubliée. Une plume, une fiole de sable rosé, une aquarelle. Il ne faut alors pas longtemps pour que les souvenirs de la Namibie reviennent à la surface : l’odeur de la savane, l’adrénaline des rencontres, le soleil africain sur la peau, le rêve d’enfant réalisé.

L’EMPREINTE
Région du Damaraland, 16 h — « Vous voyez la montagne? C’est là qu’on va! Une harde se déplace dans le coin, il faut faire vite. » Le ton est donné. Notre guide fonce hors des pistes, dans le lit de rivières asséchées, à travers broussailles et rochers à la recherche d’indices. Il s’engouffre au creux d’un canyon qui devient, très vite, infranchissable. Demi-tour. « Ils sont peut-être déjà de l’autre côté de la montagne. » Souvent, il descend de la voiture, analyse le sol et la végétation, d’un air pensif. Que voit-il? Parfois, cela m’échappe. Et de temps en temps, je comprends. Les traces! Des empreintes imprimées sur le sol suggèrent le passage des éléphants, plus tôt dans la journée. Les détails de celles-ci sont si nets et précis. Des rides uniques qui permettraient, apprend-on, de reconnaître chaque individu très distinctement. Pas de temps à perdre.

Nous poursuivons! Les décisions que prend le guide en matière de directions semblent si aléatoires qu’il est difficile pour le passager de comprendre. Ses choix sont instinctifs. Le flair! Le temps file et les espoirs s’amenuisent à mesure que le soleil se rapproche de la ligne d’horizon. Et puis d’un coup — après des heures d’incertitude, d’adrénaline et d’excitation — il appuie sur l’accélérateur. Cette fois, les traces ne mentent pas. Elles sont fraîches. Ils ne sont pas loin! « Gardez les yeux ouverts. »

LA MÉMOIRE COLLECTIVE
Moment suspendu et puissant. Comment trouver les mots justes pour raconter? Un groupe d’éléphants du désert est là, devant nous. Discrètement, je me pince pour y croire. Une quinzaine peut-être. Des adultes, impressionnants de par leur taille, mais aussi des plus jeunes, dont un éléphanteau, né présumément à Noël dernier. Bien sûr, ils nous ont repérés et jaugés afin d’évaluer le danger. Il y a de l’électricité dans l’air! Un détail m’interpelle. Leur regard – bienveillant, sage et profond. Comment ne pas ressentir du respect pour ces animaux sensibles et d’une extrême intelligence qui ont su, au fil du temps, transmettre aux générations suivantes leurs connaissances de survie dans cet environnement hostile? En plus de leur permettre de reconnaître très précisément les individus qui ont un jour croisé leur vie, leur mémoire légendaire leur permettrait de se souvenir des chemins empruntés sur des centaines de kilomètres pour trouver eau et nourriture, précieuses dans ce désert aride. L’éléphant n’oublie jamais, c’est vrai. Fascinant.

INSAISISSABLE
Parc national de Namib-Naukluft, Sossusvlei — L’ascension – très exigeante – de la dune « élue » débute en fin de journée. Le soleil entame sa longue descente vers l’horizon et c’est à ce moment précis que les couleurs explosent et révèlent la palette d’ocre, de rose et de doré du sable. Les jeux d’ombres et de lumières se prêtent avec beaucoup de justesse aux compositions graphiques et minimalistes. À mesure que nous progressons, le souvenir de notre passage s’efface. Les traces de nos pas sont englouties et soufflées par l’air, léger et chaud, et instantanément, elles disparaissent comme du sable entre les doigts.

Les appareils photo ne nous quittent pas. On déclenche, à droite, à gauche, en face, derrière, dessous. Où donner de la tête lorsque tout est beau? En équilibre sur la crête de la dune, la notion de vertige prend alors tout son sens. Au sommet, le décor semble être figé à perte de vue, et l’impression d’admirer un paysage sur « arrêt » semble évidente, pourtant, la mer de sable est vivante. Ici, on ne distribue pas de carte parce que les dunes changent sans cesse. Au fil des heures et des jours qui passent, elles disparaissent pour se reformer autrement, ici et là. Capturer l’insaisissable, documenter les complexités et les formes des dunes, garder en mémoire ce paysage éphémère qui ne sera probablement pas le même demain. Sujet très inspirant à photographier. Un paysage en perpétuel mouvement!

Mais alors, quelles histoires, quelles énigmes renferme le plus vieux désert du monde? J’ai cru en percevoir un fragment, plus tôt dans la journée, en foulant le sol de Dead Vlei, étendue craquelée d’argile et de sel. Cet écrin presque intact au creux des dunes abrite les silhouettes fantomatiques d’arbres pétrifiés. Depuis que l’eau s’est retirée, il y a de ça plus de 800 ans, ces acacias, au tronc brun foncé et aux branches torturées, hantent les lieux. Mystique!

LES FANTÔMES DE KOLMANSKOP
Ici, le temps ne semble pas avoir d’emprise, si ce n’est le sable qui, depuis plus de 50 ans, a littéralement englouti Kolmanskop, avec ses rêves de fortune et de diamants. Les hypothèses sur ce qui s’est passé là semblent résonner dans chacune des bâtisses, terriblement vides, et pourtant si « chargées ». Difficile à analyser, comprendre. De pièce en pièce, nous déambulons, en reconnaissant ce qui semble avoir été autrefois une salle de bain, une chambre. Rares sont les endroits où le sable ne recouvre pas le sol, mais quand c’est le cas, le plancher grince sous les pas que l’on tente de rendre légers, comme pour ne pas faire de bruit.

Certaines bâtisses, plus spacieuses que d’autres, invitent le visiteur à se perdre dans de longs couloirs sans fin, ou s’enchaînent de manière quasi orchestrée, un nombre incalculable de pièces souvent littéralement avalées par plusieurs mètres de sable. Les prises de vues sont nombreuses devant l’esthétique très forte du lieu, si bien qu’on voudrait à ce moment-là pouvoir étouffer le bruit du déclencheur, de peur de réveiller « quelque chose ». Parfois, des frissons nous traversent le corps! Peut-être un courant d’air? Il faut le reconnaître, l’édifice semble « habité ». L’étrange caractère de ce lieu offre de nouvelles perspectives à la photographie. On joue avec les lignes très géométriques et à la fois déstructurées des pièces, tout en composant avec les courbes aléatoires des monticules de sable. Scène très surréaliste et cryptée que Salvador Dali aurait sans doute beaucoup aimée.

LA TRANSMISSION
Michael Haindongo, portrait — Où est-il en ce moment? J’aime à l’imaginer quelque part dans le bush, au volant de son 4×4 qui l’emmène au bout des pistes. Pendant plusieurs jours, nous avons été embarqués dans son quotidien de guide. C’est ce gars, vêtu de beige, jumelles jamais très loin et boucle de ceinture à l’effigie d’un rhinocéros.

Mike a acquis au fil des années un savoir qui va au-delà de ses études dans la conservation et la recherche. Son parcours est atypique, il a vécu et voyagé aux quatre coins du monde pour revenir ici, aux confins de la Namibie.

Ses connaissances dépassent celles d’un livre. Chaque interrogation trouve une réponse, une explication, une réflexion qu’il transmet avec beaucoup de générosité et modestie. Son expertise est celle du terrain et rien n’échappe à son œil avisé. Pas même une plume – dont je fais la collection – camouflée dans les arbustes de la savane. Il freine brusquement, saute du 4×4 et attrape quelque chose. « Tiens! Celle-ci, c’est une plume d’autruche! » Dans le contexte difficile que l’on connaît, son témoignage, lorsqu’on aborde des sujets tels que le danger pour la faune africaine, est poignant. « L’urgence est réelle. Il est primordial pour l’homme de maintenir l’écosystème. Nous avons besoin des animaux. Ce qui arrive aux rhinocéros est terrible. C’est une guerre. Nous nous devons de protéger ces animaux pour les générations futures, pour garder cet équilibre dans la balance. » Fin de journée namibienne, quand la chaleur retombe et que le ciel se pare de ses plus belles couleurs. Souvent, je repense à ces quelques mots lâchés par Mike : « Vous pouvez me sortir du bush, mais vous ne pourrez jamais sortir le bush de moi. » Voilà des mots qui résonnent encore aujourd’hui.

Dehors, la nuit est tombée sans que je m’en aperçoive. Le temps file si vite lorsqu’on plonge dans ses souvenirs! Un voyage dans le voyage. Je referme le coffre avec autant de nostalgie qu’en l’ouvrant; il grince, comme pour dire au revoir, il grince dans l’attente de la prochaine fois où je viendrai remuer ses trésors.

Texte et photos : Un cercle, @uncercle
Pauline Barré et Mickael Samama

Cultiver les savoirs

Sur la route, aux environs de Cuzco au Pérou, j’aperçois à travers les nuages une sorte de temple perché sur le flanc de la montagne. Ce n’est pas un temple. C’est un grenier inca. Installé à la bonne altitude, de manière à être exposé aux grands vents, où la circulation d’air est constante, l’endroit est idéal pour conserver les denrées entre les récoltes, et même pendant des années. Il n’y a pas à dire, les Incas avaient beau être doués en architecture, ils avaient incontestablement le pouce vert et maîtrisaient l’art du zéro déchet bien avant l’invention du mot-clic.

Même constat en arrivant au site archéologique de Moray, où se situent les fameuses terrasses aux allures d’amphithéâtre, où les Incas faisaient des expériences agricoles. À 3 500 mètres d’altitude, ils y testaient la culture de diverses plantes sur des surfaces s’étalant sur différents niveaux. En effet, chaque palier mesure de deux à trois mètres de haut et suit l’inclinaison naturelle de la montagne. Des pierres emboîtées sont installées au bout de chaque palier, de manière à les maintenir en place, mais aussi à retenir la chaleur des rayons du Soleil pendant le jour, afin de la diffuser dans la terre pendant les nuits fraîches. Tout un système d’irrigation a aussi été pensé et conçu pour irriguer convenablement chaque terrasse.

C’est à un jet de pierre de cet endroit emblématique de la culture agricole inca qu’est installé Mater Iniciativa, le centre de recherche du chef Virgilio Martinez et de son extraordinaire équipe. Celui que nous avons découvert dans l’épique série documentaire Chef’s Table sur Netflix a entrepris son projet de recherche à Lima, en lien avec son restaurant Central, nommé 6e meilleur restaurant au monde, selon le palmarès de The World’s 50 Best Restaurants en 2018. De fait, chaque moment (service) de son menu dégustation met en vedette les aliments, plantes et fleurs qui poussent à une certaine altitude au Pérou. Son équipe explore tous les écosystèmes, de la jungle amazonienne à la puna glaciale, pour documenter les espèces du pays, leur utilisation médicinale ou culinaire et toutes les traditions qui les entourent. En collaboration avec les peuples autochtones qui vivent à même ces écosystèmes, ils prennent aussi le temps de tisser des liens honnêtes et respectueux avec eux.

Au laboratoire de Moray, l’équipe s’intéresse spécifiquement aux espèces de la région qui figurent d’ailleurs au menu du restaurant MIL, dans le même espace. C’est donc dans la petite maison de terre au toit en chaume que tout prend forme et que les espèces ancestrales reviennent à la vie, par l’entremise du savoir-faire des anciens vivants dans les deux communautés avoisinantes.

Dans l’entrée, des dizaines de plantes sont épinglées sur des cordes, en train de sécher, avant d’être apposées dans un magnifique herbier. « Il y a beaucoup d’informations qui se sont perdues à travers le temps, raconte María Pía Uriarte, codirectrice des opérations de Mater Iniciativa. Nous demandons donc aux personnes âgées de la communauté de cueillir des plantes, de nous apprendre leur nom commun et leur utilisation traditionnelle. Puis, nous les documentons parce que nous ne voulons pas perdre ce savoir. Nous avons plus de 250 plantes dans notre herbier en ce moment. »


Au-delà de l’identification des plantes, les membres des communautés de Mullak’as-Misminay et Kacllaraccay aident aussi aux semences, à la culture et aux récoltes des plantes. Ils sont donc payés pour travailler la terre avec leurs précieuses connaissances transmises de génération en génération. Par exemple, ils utilisent différentes solutions à base de plantes et de piments forts pour éloigner les insectes nuisibles au lieu d’utiliser des intrants chimiques. Ils peuvent ensuite garder 50 % des récoltes pour leurs propres besoins. Le reste se retrouve sur la carte du MIL et du Central, puisqu’ils ont un moment (service) dans leur menu dégustation consacré à l’environnement de Moray.

Mais avant que cette collaboration ne voie le jour, il a fallu du temps pour gagner la confiance des membres de la communauté et leur faire comprendre la vision de Mater Iniciativa. « Au départ, ils étaient un peu inquiets de nous transmettre leurs connaissances, parce que nous sommes dans leur environnement, ajoute María Pía Uriarte. Nous sommes des touristes ici, même si nous sommes péruviens. Cela nous remplit donc de joie quand nous gagnons la confiance de quelqu’un dans la communauté. »

Ce lien de confiance s’est notamment tissé grâce au travail minutieux de l’anthropologue Francesco D’Angelo, qui s’est rendu dans les villages pour expliquer comment Mater Iniciativa pouvait contribuer au bien de tous. « J’ai fait un travail de terrain pendant un mois avant d’inclure les communautés dans le projet, précise-t-il. La réciprocité et la redistribution sont au cœur des pratiques les plus importantes dans ces communautés.

Par exemple, le partage des repas, des tâches de travail et aussi, de la chicha de jora (bière de maïs) est ancré dans leur quotidien. Pendant le jour, les femmes préparent la chicha et les repas, alors que les hommes travaillent au champ. Mais à la fin de la journée, tout le monde se retrouve pour danser et célébrer le fait d’avoir tous travaillé ensemble. » Or, après chaque journée de travail, un verre de chicha de jora est offert à tout le monde chez Mater Iniciativa, afin de maintenir la tradition du « travailler ensemble ».


C’est aussi une façon toute simple de remercier les membres des communautés d’être venus travailler dans leurs champs. « Contrairement aux organismes non gouvernementaux (ONG), nous ne faisons pas la charité, ni de dons, insiste Francesco D’Angelo. Ces gens ne travaillent pas pour nous, ils travaillent avec nous. C’est une pratique habituelle pour ces communautés de bâtir une relation sociale entre eux. Mais c’est aussi une pratique qui est en train de se perdre. » Dans certains villages, depuis que les tisseuses ont commencé à gagner beaucoup d’argent en vendant leurs créations aux touristes, le troc se fait de plus en plus rare. Elles n’ont plus le temps de partager du temps, justement. « C’est correct aussi, parce qu’elles ont besoin d’argent, ajoute Francesco D’Angelo. Mais, c’est bien de voir que certaines communautés maintiennent cette façon de faire, malgré tout. Puis, nous bénéficions à notre tour de leurs connaissances et de leur aide précieuse. Nous apprenons aussi comment partager nos apprentissages et nos observations avec des gens qui ne comprennent pas comment fonctionne une communauté paysanne. » Une notion si simple, mais qui tend à se perdre dans l’oubli, ici comme ailleurs.

En plus d’inclure les communautés dans les champs, il y a toujours deux postes de disponibles dans la salle à manger et en cuisine chez MIL. « Nous ne voulons pas qu’une seule personne en bénéficie, précise María Pía Uriarte. Chaque communauté vient pendant un mois et après, c’est au tour de la communauté voisine. C’est très intéressant, parce qu’elles nous renseignent aussi à propos des techniques de cuisson traditionnelle et de certains ingrédients. Par exemple, un de nos desserts comprend des pommes de terre déshydratées par le froid (chuño blanc). »

À propos du partage de connaissances, Virgilio Martinez insiste pour que les résultats de leurs expérimentations soient accessibles à tous. Ce faisant, ces précieuses informations sont inscrites sur les murs de verre du laboratoire, comme les recettes de toutes leurs fermentations. Autour du jardin intérieur, il y a d’ailleurs plusieurs bouteilles contenant diverses plantes et autres denrées, notamment de petits poissons en pleine transformation. Mais qui dit altitude, dit adaptation des recettes, surtout quand l’activité des micro-organismes est impliquée. « Toutes les recettes provenant de Lima doivent être ajustées à cause de l’altitude », explique Diego Malhue Ramírez, codirecteur des opérations et roi de la fermentation.

« Par exemple, cela prend deux fois plus de temps pour fermenter des aliments ou des boissons. Il faut aussi ajouter deux fois plus de sucre pour obtenir le même résultat qu’au niveau de la mer, sinon il n’y a pas de bulles. »


Originaire du Chili, Diego Malhue Ramírez a étudié en gestion des affaires, après quoi il a travaillé en tant que cuisinier aux États-Unis et en Europe. Puis, arrivé au Pérou, il a fait appel à ses connaissances en finance pour le bien de son poste à Mater Iniciativa.

Par ailleurs, il s’occupe aussi du bar de MIL, où il prend un malin plaisir à utiliser ses fermentations pour allonger les cocktails de la maison. « Le simple fait d’être ici, isolé, me permet d’approfondir mes connaissances, confie-t-il. Puisqu’on manque parfois d’électricité et que l’internet ne fonctionne pas toujours, je lis beaucoup plus qu’avant et j’apprends différemment. La communauté m’a aussi appris à être plus patient. Il faut laisser la nature faire son travail. À ce sujet, je crois que Mater Iniciativa m’a surtout permis de me reconnecter avec la nature. »

La nature, cet espace si vaste, plus grand que nous, essaie souvent de nous ramener à elle, de nous rappeler d’où nous venons, qui nous sommes, et vers où aller. Au fil des époques, les temps changent, pas toujours de la bonne façon ni pour les bonnes raisons. L’exploit de Mater Iniciativa est sans doute une merveilleuse exception qui confirme la règle. « D’une certaine façon, nous voulons faire changer les choses, notamment la perception de nos voisins envers nous, mais aussi la façon dont les gens des grandes villes comme Lima perçoivent les paysans ou les membres des communautés autochtones », conclut Francesco D’Angelo.

Texte : Catherine Lefebvre
Photos : Jad Haddad

PONY – Lucy gone

Évoluant constamment dans un monde coloré où rappeurs et personnages imaginaires se côtoient sur fond naïf et enfantin, Pony rayonne, depuis quelques années déjà, dans les scènes montréalaise et internationale en tant qu’artiste visuelle. Bien ancrée dans sa sensibilité, elle défie les polarités de son univers et illustre les réalités souvent crues de ses expériences en les intégrant dans un monde ludique et joyeux aux couleurs vives et aux lignes relevant du dessin animé.

Déjà fan de son art, je voyais souvent passer ses projets sur Instagram, et voilà qu’en juin dernier, je suis tombée sur une de ses publications, honnête et bouleversante, dans laquelle elle célébrait une grande réussite personnelle : sa quatrième année sans consommer de cocaïne. Son message sans artifice nous menait dans les dédales sombres et sinueux de son passé, de son enfance torturée par la colère et l’anxiété pour finalement déboucher sur la finalité salvatrice de son parcours : sa propre renaissance – un message rempli d’espoir pour ceux qui vivent dans la détresse. Sa générosité désarmante suintait la vérité, la vulnérabilité et nous avons trouvé ça beau.

C’est un message positif et important.

Nous lui avons donc fait de la place dans nos pages pour illustrer ses propos et pousser son message encore plus loin. Et c’est dans ce même élan de dépassement, s’inspirant de la ligne directrice de ce numéro, que Pony a quitté sa zone de confort en délaissant le dessin et en s’installant littéralement au centre de son propre univers, protagoniste de sa victoire. Dans ces fresques d’une beauté qui lui est si singulière, elle y explore la dualité du bien et du mal, et surtout, la consécration de ses plus grandes batailles.

Peux-tu nous parler de ta démarche derrière le projet que tu as élaboré pour notre numéro Nu?
L’idée c’était de transposer certaines de mes illustrations en photos. Ce sont des illustrations qui ont une grande signification pour moi, qui sont représentatives d’événements ou d’états d’esprit dans ma vie, si on veut. La démarche était donc très personnelle, en lien avec des défis que j’ai eu à surmonter dans le passé.

Quels genres de défis?
Plusieurs choses, la boulimie, entre autres. Ça a duré une dizaine d’années. Contrairement à d’autres personnes qui choisiraient de ne pas en parler par peur de ce que les autres pourraient penser – parce que c’est un peu trash et pas super glorieux – pour moi, c’est ma plus grande fierté de m’être sortie de ça, d’avoir surmonté ces obstacles-là. C’est beaucoup plus important que n’importe quel prix que j’ai pu recevoir. Et ce qui me réconfortait le plus quand je vivais ces choses-là, que ce soit les troubles alimentaires ou la dépression, c’était de lire des témoignages ou de rencontrer des gens qui avaient vécu ce que je vivais et qui s’en étaient sortis.

Donc, c’est un peu comme ta façon de venir en aide à ceux qui vivent ces mêmes obstacles?
Tu te sens tellement seul et incompris quand tu vis ça parce que c’est très tabou. Oui on sait que ça existe, mais personne ne va en parler ouvertement. Tout le monde fait ça en cachette, il n’y a personne qui annonce qu’il s’en va se faire vomir lors d’un souper. (rires) Je pense que la solution pour que les gens restent le moins longtemps possible dans leur trouble – et je ne dis pas que c’est la seule solution – c’est de se sentir moins seul et de savoir qu’il y a de l’espoir. Et ça, on va y arriver en arrêtant de garder ces sujets-là tabous, en en parlant le plus possible. C’est pour ça que je tiens à en parler, même si ce n’est pas toujours beau.

Quel trouble a été le plus difficile à surmonter?
La boulimie parce que ça implique plusieurs choses qui sont toutes interreliées, dont l’anorexie et tout ce qui vient avec. Il y a beaucoup de dépendances liées à ça aussi. Les laxatifs, par exemple. J’en prenais plusieurs par jour, et j’ai fait ça longtemps. C’est super dangereux! Dans le fond je faisais tout pour me sentir le plus légère possible, c’était ça le but. C’est peut-être gross de parler de ça, mais c’est la réalité pour beaucoup de filles et beaucoup de gars. Tu ne penses jamais te rendre là, mais vient un point où tu trouves tous les moyens pour te sentir le plus vide, le plus léger possible – inexistant finalement. Les laxatifs, ça a vraiment été difficile parce que j’ai eu peur d’avoir ruiné mon système digestif à jamais. C’est comme si je l’avais abandonné et je pensais rester comme ça toute ma vie. Ça, c’était vraiment tough. Ça a pris deux ans avant que tout redevienne normal.

On sent qu’il y a un message positif dans ton art, est-ce que tu crois que cette époque difficile, mais formatrice, est derrière toi, est-ce que tu la regardes avec un certain recul maintenant?
Oui, je l’ai ce recul-là. Ça ne fait pas si longtemps en fait. La vérité c’est que c’est grâce au fait que j’ai eu un décollement de la rétine il y a environ un an et demi. Avant que ça arrive, j’avais souvent des rechutes de boulimie par moments, ce n’était pas au quotidien, mais ça pouvait arriver une fois par mois à cause du stress. Même si j’essayais de bien manger, si ça allait trop bien ou trop mal, ça m’arrivait encore.

Quand j’étais jeune, mon père a eu un décollement de la rétine. C’est grave, ça peut rendre aveugle! Il est parti d’urgence en hélicoptère parce qu’on habitait à St. John’s à Terre-Neuve et il n’y avait pas d’hôpital dans le coin qui pouvait l’opérer. Ça m’avait vraiment traumatisée, c’était ma pire phobie et ça a fini par m’arriver! C’est vraiment ça qui m’a aidée à arrêter complètement, à fermer ce chapitre-là. Ça m’a fait réaliser à quel point ma santé était importante. Ça n’a pas aidé mon hypocondrie, mais chaque chose arrive pour une raison.

J’ai l’impression que depuis ce temps-là, j’arrive mieux à voir la beauté dans les expériences négatives. Je focusse moins sur le : « Ah! C’est vraiment poche que ça arrive! » Maintenant, je me demande toujours ce que cette situation-là m’a appris et comment elle peut me faire grandir.

Est-ce que le décollement de la rétine avait un lien avec la boulimie?
Il y a de bonnes chances que ce soit en lien avec la boulimie. Parce que quand on vomit, la pression se ramasse derrière les yeux. Alors, faire ça pendant dix ans, à raison de quelques fois par jour, ce n’est pas l’idéal. J’étais peut-être prédisposée génétiquement au décollement de la rétine étant donné que c’est arrivé à mon père, mais dans mon cas c’est apparu précocement parce que c’est quelque chose qui arrive généralement aux gens beaucoup plus vieux.

En travaillant sur ce projet, tu as souvent fait référence à la dualité ange/démon pour représenter tes dépendances et tes réussites. Est-ce que cette dualité existe encore en toi?
Oui c’est sûr, c’est bien ancré en moi et c’est une image super importante. Le premier tattoo que j’ai eu se trouve sur mon doigt et il souligne mes trois ans sans cocaïne. C’est écrit en arabe et ça signifie : Lucy, gone (Lucy, parti). Kendrick Lamar (le rappeur) fait référence à Lucy dans ses chansons pour parler de Lucifer. Je trouvais que c’était tellement une belle façon poétique de parler de quelque chose d’aussi sombre. C’est aussi parce j’ai été élevée dans une maison tapissée de posters de Jésus, de prières et de croix parce que ma mère est une Palestinienne catholique très religieuse.

Quand j’étais jeune, j’étais une enfant très triste et colérique, hors de contrôle. Ma mère me disait souvent que j’avais un diable en moi, comme si j’étais possédée. Ce n’était pas pour mal faire, c’était sa façon à elle de s’exprimer. Elle me le répétait souvent alors j’ai fini par associer ça, dans ma vie adulte, à mes dépendances, à mes habitudes malsaines. Le diable c’était la cocaïne, la boulimie et tout ce qui faisait en sorte que je me détruisais. J’ai toujours senti qu’il fallait que je combatte une espèce de démon intérieur.

Est-ce que tu croyais à tout ça, le concept de la religion?
J’y croyais plus jeune jusqu’à ce que je commence à me poser des questions. Et ça, je n’en parle pas souvent parce que je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon enfance. Je pense qu’inconsciemment, j’ai voulu oublier cette période-là, ce n’était pas la plus douce. Mais je me souviens, lorsque j’avais sept ans, on allait à l’église et moi je ne voulais pas y aller. J’apportais plein d’arguments pour ne pas y aller et le dernier que je me souviens d’avoir dit à ma mère c’était : « Tu dis que Dieu est partout, alors pourquoi est-ce que je devrais aller à l’église pour le voir? ».

Elle était tellement fâchée! Elle n’était plus capable de s’obstiner avec moi alors elle m’a laissée à la maison. Elle m’a donné un chapelet et m’a dit de réciter vingt-quatre Je vous salue Marie. J’en ai fait comme cinq ou six et je suis allée regarder les bonshommes à la télé après… (rires) J’ai juste arrêté d’aller à l’église. Ma mère ne m’y emmenait plus, pas parce que c’est une mauvaise mère, au contraire, mais parce qu’elle n’était plus capable de me gérer. Donc à sept ans, il y a eu une fissure, j’étais juste indomptable. Pour ma mère, la religion c’est toute sa vie, elle était orpheline et elle a été élevée par des sœurs dans un pensionnat. Si ce n’était d’elles, elle ne serait pas ici aujourd’hui. Je sais à quel point pour elle, c’est la religion qui l’a sauvée. Tu vois, ça c’est dans les bons côtés de la religion, on met beaucoup l’accent sur le négatif, mais reste qu’elle m’a transmis beaucoup de bonnes valeurs qui viennent de la religion, des valeurs humaines.

Et aujourd’hui, avec ta mère?
Ça va tellement bien! On n’a jamais eu une aussi belle relation. C’est quand j’ai eu vingt ans que ça a commencé à aller mieux. Je prends beaucoup de ce blâme-là, je n’étais pas une enfant facile. Mais je sais pourquoi aujourd’hui. J’ai eu le temps d’y réfléchir, je suis une personne très introspective et j’ai compris pourquoi j’agissais comme ça.

Qu’est-ce que tu dirais à la Pony enfant si tu pouvais être à ses côtés avec la sagesse et l’expérience que tu as maintenant?
Pour vrai, je suis encore la même petite fille, je n’ai pas changé. Je ne gardais pas les choses en dedans, je n’ai jamais été capable de me taire devant les injustices, je ne me laissais pas battre, je me battais. Par contre, si je pouvais lui parler à cette petite fille-là, je lui donnerais juste une grosse caresse, un peu d’amour. J’étais constamment en mode confrontation, je me suis rapidement bâti une carapace qui ne me permettait pas de ressentir l’amour. Je pense que c’est juste de ça que j’aurais eu besoin, un peu de douceur.

Si tu n’étais pas passée par là, est-ce que ton art serait ce qu’il est aujourd’hui? En ferais-tu tout court?
C’est sûr que je ferais de l’art parce que ce qui m’a toujours allumée, c’est la créativité. J’ai toujours eu beaucoup d’imagination. Quand j’étais jeune, j’avais peur de beaucoup de choses! Ma plus grande peur, puisque j’étais dans un contexte religieux, c’était l’Apocalypse. Tout ce qui était biblique me terrifiait. Je me souviens d’avoir lu quelques pages de l’Apocalypse à neuf ans et pour moi c’était vraiment ça qui allait se passer. Même plus vieille, si j’entendais par exemple un son ou une mélodie qui sonnait classique et dont je n’arrivais pas à identifier la source, je pensais que c’était un des signes avant-coureurs de l’Apocalypse. (rires) Mais je ne changerais ma vie pour rien au monde, parce que ça a fait de moi qui je suis maintenant. Il me reste encore beaucoup d’années à vivre et j’ai choisi ce que j’allais en faire!

Est-ce que toute cette anxiété-là t’est nécessaire pour créer? Si tu ne te tournes pas vers ce qui a été difficile dans ta vie, est-ce que tu manques d’inspiration?
Oh my god, au contraire! Je comprends que ça existe, et je sais que c’est comme ça pour plusieurs personnes. J’étais comme ça avant aussi. C’était une de mes craintes irrationnelles, j’avais peur de n’avoir plus rien à dire si je ne vivais plus de difficultés. Je pensais à toutes les rock star déchues et tous les grands artistes, à quel point ils souffraient, parce que souvent c’est un genre de trait commun d’être torturé, et je me demandais : « Ok, est-ce que c’est vraiment ça mon moteur? » Et justement, je tiens à dire que non, tellement pas, au contraire! Je suis mille fois plus créative et imaginative depuis que je suis en santé physiquement et psychologiquement. Si j’avais su à quel point ça allait être positif pour ce que je suis capable d’accomplir, ça m’aurait peut-être influencée à être plus radicale par rapport à ma guérison. Je déteste vraiment ce mythe-là parce que ça te force à avoir peur, peur de tout.

Derrière le projet que tu as réalisé pour Dînette, on sent qu’il y a quelque chose de vraiment dark, comment fais-tu pour prendre ces idées-là et les tourner en quelque chose de complètement ludique, à la limite comique?
Je n’ai pas le choix, c’est ça ma dualité. Quand je compare l’art que je faisais quand j’étais plus jeune à celui que je fais aujourd’hui, bien que ça se ressemble beaucoup avec les couleurs poppy qui sont très importantes pour moi et l’aspect cartoon qui vient dédramatiser le propos, il y a vraiment un contraste, c’était plus dark. Mes illustrations étaient plus trash si on veut. Mais à un moment donné j’ai réalisé que mes trucs commençaient à marcher, le monde aimait ça. J’ai vraiment eu une réflexion à propos du message que j’envoyais et même de celui que je renforçais en moi. Je me suis mise à faire des choses plus cute, un peu trop cute peut-être, pendant un bout de temps – on est toujours en évolution, c’est normal – et je me limitais à cause de mes démons. Mais il y a environ deux ans, j’ai réalisé que je ne pouvais pas vraiment m’empêcher de parler de ça. Je ne me censurais plus, mais je faisais extra attention, même si je n’en avais pas vraiment envie. Mais il y a un juste milieu, et c’est tout un travail que de découvrir comment s’exprimer, et en ce moment, je focusse beaucoup plus sur le genre de message que je veux communiquer et comment envoyer un message dans le monde, toujours en valorisant l’authenticité et la vulnérabilité.

Voues-tu ton art qu’au dessin?
Si j’ai une idée dans la tête, je veux juste la sortir. Ça pourrait être sous forme de film, de chanson, de peinture, n’importe quoi. C’est pour ça que pour ce projet-ci, j’ai choisi la photo et j’adore ça. Peu importe le médium, l’important c’est le message. L’illustration, pour moi en ce moment, c’est ma zone de confort, même si ce n’est pas si confortable et naturel pour moi. Extérioriser des idées, penser à des concepts, ça c’est vraiment naturel. Et puis j’ai mon univers à moi, alors c’est reconnaissable.

Qu’est-ce qu’on voit dans le futur de Pony?
J’ouvre un espace temporaire qui, en fait, va être un test pour un espace permanent, une boutique à Montréal, un endroit où je peux faire ce que je veux, des expos, des installations d’art, des collaborations avec mes amis, ça va être fou! Il y a aussi des collaborations vraiment cool qui s’en viennent. Mais principalement, je veux évoluer en tant qu’artiste et en tant qu’être humain, en général. Ce qu’on a fait ensemble est un très bon exemple. Je sais ce que je dois faire, je dois explorer différents médiums comme la photo justement, conceptualiser des idées, réaliser un clip, faire un court-métrage peut-être! Je pense qu’il ne faut pas rester trop confortable dans un truc. Je ne veux absolument pas me limiter, je veux continuer d’explorer, de grandir, de trouver différentes façons d’exprimer les idées qui m’habitent, et éventuellement, trouver la paix intérieure. (rires)

Texte : Hélène Mallette
Photos : Julien Laperrière
Retouche : Visual Box
Mise en beauté : Léa Bégin

Voyage à bord du vaisseau étoilé

Par temps clair, lorsque la chaîne pyrénéenne se laisse observer depuis la plaine, au milieu des sommets enneigés on distingue un point. Comme un repère qui se dresse au-dessus des montagnes du Béarn, l’Observatoire du Pic du Midi de Bigorre apparaît dans l’axe du soleil à son zénith. Juché à 2877 mètres d’altitude, il trône comme un symbole, figure emblématique de la chaîne des Pyrénées et de l’astronomie. Autrefois réservé aux seuls astronomes, il est aujourd’hui accessible au grand public et dispose même d’un restaurant et de chambres d’hôtel. Alors que les scientifiques, les yeux rivés sur des galaxies lointaines y étudient les étoiles et leurs mouvements, le chef, lui, compose avec des produits locaux une cuisine inspirée du lieu et des contraintes physiques liées à l’altitude.

Si vous êtes animés par l’espoir de découvrir la planète qui pourrait accueillir une civilisation extraterrestre, il vous faudra d’abord ravaler votre peur du vide. Un brin de courage vous sera nécessaire pour emprunter le téléphérique qui mène jusqu’à l’observatoire. En effet, celui-ci s’arrache du sol pour parcourir pas moins de 1500 mètres de dénivelé avant d’arriver à l’observatoire! Souvent suspendu entre deux sommets, le trajet offre sa petite dose d’adrénaline. Mais il donne surtout un premier aperçu de la splendeur et de la singularité de l’endroit. Car lorsque le regard se porte au loin vers le ciel, tout en haut se dévoile soudain, fragile et majestueux, l’édifice aux coupoles. Trônant en haut des cimes, ses allures rappellent une station spatiale sortie tout droit d’un film de science-fiction.

C’est une fois sur place qu’on envisage toute la détermination qu’il a fallu pour entreprendre la construction d’un tel édifice à la fin du 19e siècle. D’abord utilisé comme station météorologique, c’est au début du 20e siècle que l’astronome Benjamin Baillaud comprend les avantages stratégiques que représente un tel lieu pour l’observation des étoiles. S’amorce dès lors un projet fou : la construction d’un télescope de seulement 50 centimètres de diamètre, mais dont la réalisation prendra cependant plusieurs années. Bien plus tard, dans les années 60, c’est la NASA qui financera la construction d’un télescope de 106 centimètres de diamètre servant à l’observation de la surface de la lune en préparation de la mission Apollo.

« Le ciel ne nous est pas étranger. Nous lui devons l’existence », écrit Hubert Reeves dans son livre, Poussières d’étoiles. Voilà la phrase qui résume à elle seule la raison d’être de l’Observatoire du Pic du Midi. Car ici, le très lointain et le local se côtoient. Et si les télescopes ont les yeux tournés vers des étoiles inconnues, on n’y pense pas moins à la santé de notre planète. Par exemple, une des principales missions scientifiques consiste à étudier les changements dans la composition de l’atmosphère, et ce, pour en déterminer l’impact sur le réchauffement climatique. Puis en obtenant, en 2013, le label « réserve de ciel étoilé », initiative qui a vu le jour au Québec dans la réserve du Mont-Mégantic, l’observatoire tient à assurer sa pérennité. Ce label engage les villes aux alentours à réduire leur éclairage public afin de ne pas créer de pollution visuelle et donc garantir une meilleure observation des astres. L’effet est doublement bénéfique; il maintient la continuité de la recherche et a un impact direct sur la consommation d’énergie des villes.

Une fois sorti de la cabine du téléphérique, les premiers pas sont éprouvants. L’air commence à se faire rare et chaque pas semble rappeler la lourdeur de notre corps. C’est en empruntant un dédale de tunnels et d’escaliers qui paraissent alors interminables, que se révèle enfin le joyau de l’endroit, le télescope Bernard Lyot. Géant de deux mètres de large construit en 1980, il sert à l’observation du champ magnétique des étoiles. Éric Josselin, responsable de la recherche de l’Observatoire Midi Pyrénées, le connaît parfaitement, lui qui étudie les étoiles géantes rouges – des étoiles immenses « qui sont en fin de vie et qui seront amenées à mourir dans quelques dizaines de milliers d’années ». Dans leur champ magnétique, elles laissent des traces invisibles, des indices, qui donnent une idée de leur composition et leur évolution. Elles nous livrent, par le biais de leur mouvement interne, des informations importantes sur le fonctionnement de notre soleil et son évolution probable jusqu’à sa destruction. Elles nous permettent d’envisager l’évolution de notre planète à long terme. On les regarde avec attention, car elles ne pourraient porter dans leur sillage rien de moins que la vie!

Lorsqu’il parle du lieu, on sent toute l’émotion qui s’empare d’Éric Josselin, pour qui le projet de label de ciel étoilé tient particulièrement à cœur. « On peut penser que dans certains endroits, la pollution visuelle est telle qu’il n’est jamais possible d’observer les étoiles. On s’interroge alors sur la déconnexion que cela peut engendrer chez un humain qui, au cours de sa vie, n’aurait jamais eu l’occasion d’observer la Grande Ourse et ainsi s’interroger sur sa place dans l’univers. » Sans cette prise de conscience, l’activité scientifique est mise en danger. « Or, on sait que l’observation des astres est essentielle dans le développement des sciences, des mathématiques, de la physique et donc dans le développement de l’humanité dans sa globalité. »

« Les voies par lesquelles les hommes parviennent à comprendre les choses célestes me semblent aussi admirables que les choses célestes elles-mêmes », a dit Johannes Kepler dans Astronomie Nouvelle en 1609. Car les lois de la physique sur terre peuvent être transposées pour comprendre celles en action dans le ciel. Il s’exerce un va-et-vient permanent entre les lois physiques qui régissent notre vie, ici, et celles, lontaines, aux tréfonds de la galaxie. Voilà qui parle au chef chargé de la restauration des touristes venus en visite dans ce lieu d’exception. Marc Berger officie dans la cuisine de l’Observatoire depuis maintenant cinq ans. Et avec son équipe, ils doivent s’adapter aux contraintes que constitue la cuisine en altitude, à la manière de scientifiques.

C’est dans une cuisine exiguë que se préparent avec soin les repas pour les quelques privilégiés qui viennent passer une nuit sous les étoiles. On imagine aisément que la cuisine n’était pas la priorité des scientifiques lors de la construction de l’édifice. Mais ce n’est pas le seul défi que le chef doit relever.

On sait par exemple que l’eau bout aux alentours de 90 degrés à cette hauteur, ce qui entraîne évidemment des modifications dans la cuisson des aliments. Cependant pour Marc Berger, « le plus gros défi repose dans la conservation des aliments, qui est beaucoup plus courte en altitude ». Le manque d’air est aussi un obstacle, « on ne se met pas à courir pendant le service, sinon c’est sûr qu’on n’a plus d’énergie avant la fin ». Faisant fi de ces diverses contraintes, la principale exigence du chef reste d’offrir un repas exceptionnel, à la mesure du lieu. Pour cela les produits locaux sont mis à l’honneur; truite, porc noir de Bigorre et foie gras de canard se révèlent avec légèreté, comme suspendus entre deux sommets. C’est durant leur passage en salle que les plats finissent par se magnifier. Construite au bord du vide, la salle à manger dévoile, à nos pieds, les monts enneigés, au-dessus desquels les premières étoiles du crépuscule semblent se profiler.

Avoir la chance de passer un moment dans cet endroit nous ramène à notre existence, à l’humilité nécessaire pour la traverser. Là où l’air vient presque à manquer, il suffirait de tendre les doigts pour pouvoir toucher ces étoiles tant elles apparaissent avec clarté. Comme subjugué par la force fragile de ce lieu perché, on contemple les lumières artificielles des villes au loin, pensant à ne jamais redescendre.



Texte : Benjamin Martinet
Photos : Thomas Baron

Entre ciels et terres

Ce n’est pas la première fois que l’on s’aventure en Islande, ni même la seconde, pourtant, l’excitation de retrouver ce pays qui a vu naître notre passion commune pour la photographie était grande, pleine de promesses. Ce voyage grandissait dans nos esprits depuis de longs mois déjà. Les conditions extrêmes, la lumière rasante des courtes journées, le rêve ultime de pouvoir observer pour la première fois les aurores boréales durant les longues nuits, la violence des éléments. C’est empreint de cet imaginaire que l’on se fait du Nord que nous avons, pendant 15 jours, suivi la route 1 — accrochés à l’hiver, stoppés par les tempêtes, illuminés par les nuits vertes, aveuglés par le blizzard et poussés par les vents — pour aller au bout du monde.

Le vrai défi de ce voyage, c’était de composer avec la météo, les routes qui s’ouvrent et se ferment, les nuits sans sommeil à attendre les aurores, les tempêtes qui ne préviennent pas. Très vite, l’itinéraire que l’on avait imaginé s’est fait balayer par l’hiver pour laisser place à une progression au jour le jour, quelque chose de beaucoup plus instinctif. Il y a ici cette notion d’évaluer les risques, de tâter le terrain, de surveiller les prévisions — Passera? Ou ne passera pas? — avec pour seul et même but d’avancer.

D’abord le sud, ses chutes et ses glaciers. Les fjords de l’Est, isolés. Mývatn et la géothermie. Nous progressons dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur l’île, mais il fallait faire un détour, étirer le voyage et rouler à s’en brûler les yeux pour voir se dessiner, pas à pas, l’endroit où tout a commencé. Voilà déjà plusieurs jours que nos journées sont rythmées par la neige et nos nuits ponctuées d’aurores boréales. Jusqu’ici, nous nous sommes frayé un chemin, souvent agrippés à la route, avec une visibilité malmenée par le blizzard.

« Lokað vegur » — « route fermée ». Aux portes des fjords de l’Ouest, la tempête sévit sur le tronçon de la route 61 qui traverse le col Steingríms- fjarðarheiði. À mesure que le temps passe, les naufragés de la route s’agglutinent dans la petite salle de la station-service d’Holmavik — village qui, par bien des aspects, a des airs de bout du monde, mêlant un côté simple, austère et dramatique à la fois. Il y a ceux qui rebroussent chemin, et ceux qui s’accrochent à l’espoir que la route rouvre. Parce que les fjords de l’Ouest en hiver, ça se mérite.

Entre terre ferme et vent enragé surgissent les spectaculaires fjords de l’Ouest, montagnes qui laissent entrer un bout d’océan. Dans le ciel, d’épais nuages dansent autour des pics vertigineux. Il est à peine midi et pourtant, le soleil est déjà presque absent. Ce demi-jour, particulier aux pays nordiques, plane dans les airs et laisse s’égarer une aura énigmatique. Le vent souffle, la noirceur du ciel est reflétée par l’eau et les vagues viennent s’écraser à nos pieds. L’endroit ne s’était encore jamais exprimé, à nos yeux, si beau et si dramatique.

Chaque côte, chaque falaise livre une nouvelle perspective de ce paysage déchiré et complexe. Au loin s’avance dans les eaux sombres le Kirkjufell, pic volcanique abrasé par les glaciers. La nuit venue, nous revenons au pied de la montagne, à la fois perplexes et bouillonnants à l’idée de voir quelque chose ce soir.

Une épaisse couche de nuages s’est installée tout autour du volcan et laisse entrevoir au loin un ciel coloré de vert. C’est sûr, elles ne sont pas loin! Un changement dans l’air est perceptible. Les fortes rafales de vent transportent le froid mordant, un son sourd se répand et soudain, la neige. Il ne faut pas longtemps pour qu’elle recouvre notre voiture, et anéantisse l’espoir de pouvoir observer l’aurore qui se jouait au loin. Après avoir balayé l’ouest, la tempête qui s’abattait sur nous depuis une trentaine de minutes s’est enfin essoufflée, et à travers un amas de nuages en mouvement commence l’un des spectacles les plus imprévisibles qui soient.

Au bout de la nuit, au creux de l’obscurité, quand même l’océan devient silencieux et que tout le monde dort, elle apparaît. On ressent une certaine poussée d’adrénaline à observer ce phénomène insaisissable et en perpétuelle mouvance. Cette impression qu’à tout moment, elle peut danser ici, juste à côté et la minute suivante, s’évanouir aussi vite qu’elle est apparue.

De grands arcs fluorescents ondulent au-dessus de nos têtes. Très vite, le phénomène s’intensifie et illumine tout le ciel. « Wouah, j’sais même plus vers où pointer l’appareil. C’est FOU. » D’un côté, une traînée dont il est quasiment impossible d’en déterminer le début et la fin déchire le ciel en deux. De l’autre, le Kirkjufell encore couronné de nuages est encerclé par les aurores qui flottent comme en apesanteur tout autour de lui. Vision surréaliste et puissante qui, en ces courts instants, marque nos esprits.

Les formes se font et se défont comme si le vent faisait voler un morceau de tissu. Dès lors, libre à chacun d’imaginer ce qu’il veut, une silhouette, un animal, un esprit. Rares sont les fois où, durant ce voyage, j’ai pu observer une aurore aussi distinctement, au point d’en étudier ses mouvements, ses formes et ses lumières.

Il y a quelque chose de fou dans ce pays. C’est soit beau, soit surprenant. Tu peux te promener partout et te retrouver seul avec le son du silence, le monde à tes pieds.



Texte et photos : Un Cercle, @uncercle
Pauline Barré et Mickael Samama

La Brume de l’Oregon

Vendredi matin, 7 heures.

Mathieu et moi passons la porte du café NEVER, sur la rue Belmont, à Portland. Après une journée dans les airs pour atteindre la côte Ouest et une courte nuit dans un logement Airbnb qu’on aura encore à découvrir à la lumière du jour, on a rendez-vous avec Ian et Beyth.

C’est un appel peu de temps après le Nouvel An qui aura initié cette aventure en Oregon. Au bout du fil, Mathieu laisse tomber qu’il a envie d’aller explorer l’État qu’on surnomme Misty Paradise et dont les images habillent nos tableaux Pinterest, pour ce numéro brumeux. Appuyant mon téléphone entre mon épaule et mon oreille, je lançais déjà des recherches pour réserver des vols avant même qu’il ne termine sa première phrase.

Portland, Oregon, fait partie de ces destinations qu’on aime sans réellement connaître, mais qu’on juge parfois trop loin pour y réserver de courtes va- cances. Ça nous prenait une mission, un projet, pour enfin y déposer les pieds et transformer une simple attirance en réelle histoire d’amour. Ce que je m’apprête à vous raconter aura l’air ro- mancé, mais promis-juré-bisou, tout ce que vous lirez n’est que le récit de deux amis partis chasser la brume et capturer l’essence d’une région mythique coincée entre l’État de Washington et la Californie.

Sans le savoir, notre première rencontre avec des gens de la ville, organisée en trois courriels et deux tex- tos suite à une recherche Google destinée à mettre le doigt sur le « meilleur café de Portland », allait don- ner le ton à tout ce qui suivra. Ian et Beyth sont deux des têtes créatrices de Never Coffee Lab. Dans une ville où l’on compte presque autant de cafés que d’ha- bitants, le leur trône au sommet des palmarès de tous les blogues fouillés avant le départ. En y entrant, on devine déjà un peu pourquoi – les splash de couleur sur les murs, les tasses de céramique inspirées de leur menu où figurent des boissons fumantes, colo- rées et caféinées tantôt à base de fleur d’oranger et de gingembre, tantôt à base de sel marin et de dulce de leche… À peu près tout démontre que l’équipe a trouvé une recette de succès bien spéciale. Le nom choisi me rend assez curieuse pour que j’en demande l’origine à Ian. « NEVER, c’est provocateur, et c’est bon joueur aussi. Bien qu’on prenne notre travail au sérieux – on dit à la blague qu’on représente la 7e vague de café. C’est de l’autodérision. On veut s’amu- ser et rendre le café accessible à tous. »

Rendre le café accessible… N’y a-t-il rien de plus ac- cessible qu’un café? Oui, mais… À Portland, l’industrie fleurit et se peaufine grâce à la proliférante culture du travailleur autonome et au climat (ici, chaque bulle- tin météo indique « 12 degrés avec risque d’averses », une prévision favorable pour un café fumant). Les en- trepreneurs du café n’ont donc d’autre choix que de se démarquer, et ils le font en précisant leur offre et en recherchant les meilleurs mélanges et single-origin (café provenant d’un seul endroit) du monde. Les me- nus des cafés ici ne sont pas sans rappeler les cartes de vin. Chez NEVER, on déconstruit et démocratise tout ça avec des cafés rehaussés de sirops naturels de grande qualité et d’ingrédients bien connus de leur clientèle. Beyth se souviens entre autres du café latté à la patate douce concocté par Ariel, derrière le comp- toir, juste avant l’Action de grâce. Un pied de nez au Pumpkin Spice Latte.

En quittant ceux avec qui on aurait pu passer la jour- née, je leur avoue que leur décor me rappelle le monde de Peter Pan – Neverland… Avec un sourire en coin, Ian me chuchote qu’à ce jour, jamais Zac, le fondateur de NEVER, et Peter Pan, n’ont été vus au même en- droit en même temps…

C’est la première fois que nous voyageons ensemble, Mathieu et moi, mais dès les premières heures, je comprends qu’on fait partie du même groupe – celui des organisés, des préparés, des prêts à tout. Armés de cartes et de notes dans un document qui ne fait pas moins de cinquante pages, notre horaire des quatre prochains jours est ridiculement ambitieux – on est aussi du type qui ne veut rien manquer. Notre déci- sion de profiter de notre première matinée à Port- land pour faire une tournée de ses plus beaux cafés est donc bien peu stratégique en termes de quantité de caféine jugée raisonnable pour un être humain, mais complètement efficace pour affronter tout ce qui figure à l’agenda.

Ces arrêts dans une série de coffee shops sont aussi l’occasion d’observer le quotidien de cette ville et de se mélanger à ceux qui l’habitent. Dans chacun des quartiers, bien qu’ils aient tous leur rythme et leur couleur, on remarque des thrift shops, de vieux camions Ford devant lesquels Mathieu s’extasie chaque fois et des enseignes qui semblent avoir traversé les époques. Les maisons sont colorées, un brin défraîchies – avec un peu d’imagination, on pourrait croire que nous avons traversé la bonne porte pour voyager jusque dans les seventies. Mais ce n’est qu’au premier coup d’oeil que Portland semble figée dans le temps, parce qu’au fil des conversations aussi riches que spontanées avec des étrangers, son avant-gardisme et ses idées progres- sistes brillent fort.

L’odeur de café se marie à celle de l’air humide ty- pique de la région et nous rappelle que tout près de la ville, des chutes d’eau colossales, de longues et larges plages, des forêts denses et des caps sableux nous attendent.

À Portland, le grand dehors inspire et stimule l’es- prit des chefs, artistes et entrepreneurs. C’est le constat que Mathieu et moi avons fait après avoir pris place aux tables de chez Tusk et Navarre, des restaurants où les produits locaux dominent tous les plats; et suite à nos moments passés avec les âmes derrière OLO Fragrance.

Il y a quelque chose de bien spécial dans l’idée de rencontrer les visages derrière des entreprises qui font partie de notre quotidien en l’enjolivant, en le simplifiant.

« Regarde, OLO Fragrance, c’est là! » C’est en rou- lant que j’ai reconnu le nez en néon dans la vitrine d’Heather Sielaff. On s’arrête. En poussant la porte de sa boutique atelier, je me dis que le silence qui y règne et la lumière qui y pénètre ne semblent avoir été invités que pour accentuer les effluves de cèdre et d’eau de rose qui flottent dans l’air.

Heather, qui a appris seule à transformer sa connais- sance des huiles essentielles en entreprise de fra- grances présentant des produits délicats à mi-chemin entre les huiles et les parfums traditionnels, fait main- tenant équipe avec son mari, Jonathan, un musicien qui a longtemps fait carrière dans le café.

Chaque objet d’art et chaque plante bordant les confections d’Heather ont été soigneusement choi- sis par le couple dont le bon goût est indiscutable. Mathieu et moi parcourons l’espace en lisant les étiquettes identifiant les entonnoirs qu’on renverse pour sentir « Dark Wave », « Wood », « Forêt » et « Lightning Paw ». En lisant les ingrédients, mes yeux s’arrêtent sur « Mountain Air ».« Vous avez fait ça comment, embouteiller l’air des montagnes? », que j’ose demander.

« Créer des fragrances, c’est un peu comme peindre. Un artiste peut peindre une forêt, mais il peut peindre l’amour ou la tristesse aussi… Il y a une partie de notre travail qui consiste à évoquer un sentiment, ou un moment, par un mélange d’odeurs. » Heather ajoute à cette explication aussi logique que poétique qu’elle peut mettre des semaines, voire des mois, à trouver la manière de capturer l’essence aromatique d’un souve- nir ou d’un lieu. Charmé par tout ce qu’il touche, voit, sent et entend chez OLO Fragrance, Mathieu repart avec « Wood ». Si vous le croisez prochainement, ap- prochez-vous, il sent les soirées sur le bord du feu, verre de whisky à la main.

Le document de voyage de Mathieu qui vit maintenant sur le siège arrière de notre voiture déborde d’images de grands rochers et de cascades, et on est prêts à les voir en grandeur nature.

Pour cette partie du périple, je me laisse guider par son excitation, et lui par mes indications. En Oregon, plusieurs merveilles se cachent, et les trouver est une aventure réservée aux plus déterminés d’entre nous. Sous chacune des images du document de repérage de Mathieu, on trouve des indices dignes des chasses au trésor.

Premier arrêt : Cannon Beach. Le vent est fort, les vagues aussi, et la plage est quasi déserte. Des condi- tions parfaites pour un duo venu chasser le brouillard. L’immensité des rochers et de l’océan devant nous me fait sentir toute petite et cette pensée me dit qu’il y a peut-être un lien à faire entre l’humilité et le calme qui habitent les gens d’ici et la nature qui les entourent. Se réveiller au son des vagues, c’est reposant, et n’aper- cevoir que rarement la cime des hauts cèdres qui nous entourent, ça permet de relativiser un peu sur la grandeur de ce que nous sommes et l’importance de ce qui nous préoccupe.

L’arrêt suivant, on l’atteint en escaladant une dune de sable pour atteindre le sommet de Cape Kiwanda, ou comme on l’a surnommé, « la Lune ». Devant nous, un océan turquoise. Sous nos pieds, une palette de jaune et d’orangé. Quand la réalité dépasse tout ce qu’on a pu voir sur Instagram. Sans trop penser à la quantité de caféine consommée depuis notre arrivée, on a même profité d’une petite plateforme gazonneuse à flanc de montagne pour s’asseoir et boire un espresso. On appelle ça « rendre l’ordinaire extraordinaire », je crois.

Bien qu’on soit en plein marathon jusqu’à faire exploser notre compteur à « Wow! », on prend le temps, par- tout, de s’asseoir et de ressentir nos épaules s’abaisser et nos mentons se relever. La respiration est automati- quement plus lente, plus consciente, près de l’eau.

L’eau – l’élément de l’Oregon, qui offre de multiples spectacles de chutes d’eau à toute heure du jour. Vêtus d’imperméables et de bottes prêtes à être couvertes de boue, on les chasse, une par une, fascinés par leur proximité, leur son, leur puissance.

Nos journées sont longues et se brouillent, on a be- soin de l’autre pour valider ce qu’on a fait en ma- tinée et la veille. Rapidement, le coucher de soleil devient notre ennemi, le seul responsable de la fin de nos expéditions quotidiennes. Il y a beaucoup à voir, alors on a fait de la valise de la voiture notre table de pique-nique de choix pour partager des barres aux bleuets et gingembre confit que Mathieu avait soi- gneusement rangées dans ses bagages – on mange sur le pouce, mais on sait très bien le faire!

BAGBY HOT SPRINGS

Alors qu’on se stationne pour entreprendre la courte marche menant aux mystiques Bagby Hot Springs, le lichen fluo sur les arbres et les petits brillants au sol me font confesser à Mathieu ma théorie selon la- quelle quelques fées habitent dans le coin… Rien de ce qui nous entoure ne semble réel – pas plus que les gens en peignoir en pleine forêt, bien que leurs habits nous confirment que nous marchons dans la bonne direction.

C’est la vapeur qui s’échappe de ce qui, à prime abord, a l’air d’une cabane de bois bien ordinaire qui nous fait accélérer le pas vers ce « spa » naturel et rudimen- taire, ouvert jour et nuit. Les yeux ronds, et soudaine- ment muets, on se fait vite remarquer par des habitués qui devinent qu’on en est à notre première visite.

Alors qu’on choisit un bassin de bois et qu’on cherche comment le remplir d’eau chaude, l’homme qui flotte dans le sien à notre droite nous vient en aide. Ryan. Avec un grand sourire et un air bon-enfant, il se pré- sente brièvement et se lance, nu et maintenant debout dans son bain, dans les explications de base pour pro- fiter des installations de l’endroit. La scène est sur- réelle. À ma gauche, j’entends un homme murmurer « mais ne m’écoutez pas, je viens ici seulement depuis vingt ans! ». Distraits par Ryan, on n’avait pas porté attention à l’autre homme, plus âgé et équipé d’une petite radio portative, qui, lui aussi, nous proposait ses conseils.

En quittant l’endroit, je regarde quelques fois derrière moi, comme si je doutais de l’existence véritable de cette réserve naturelle.

La liste de Mathieu est maintenant remplie de crochets, mais un lieu reste à découvrir, et son enthousiasme est contagieux : God’s Thumb, une haute colline de gazon qui surplombe l’océan et qui ne figure pas sur Google Maps. Derrière le volant, il me lit les indications pour s’y rendre : « Au bout de la route, on verra une boîte aux lettres à notre gauche… On passe devant et on saute par-dessus la roche près de la barrière de fer… On continue et on tourne à droite, juste avant la petite maison blanche… Ce sera bouetteux, j’pense. »

Oui. C’est couverts de boue jusqu’aux joues qu’on suit les étapes de ce parcours, qui n’a rien d’une randonnée traditionnelle, jusqu’au sommet qu’on atteint seuls, à l’heure bleue. Debout sur cette étroite pointe, on voit la forme de pouce en l’air qui aura baptisé cette montagne gazonneuse, un symbole de félicitations pour les braves, j’imagine.

Pendant la descente, on entend au loin plusieurs rires éclater en canon. On les suit. Devant nous, des hamacs pendent entre les arbres et des jeunes s’y balancent, les vêtements pleins de boue, comme les nôtres.

« Vous vous installez pour la nuit? », de leur crier Mathieu. « Non! On prend juste une petite pause! », répond tout de suite un membre du groupe à la chevelure longue et décoiffée, alors qu’il se laisse tomber vers l’arrière dans son hamac, comme s’il faisait ça tous les jours.

Finalement, jamais nous n’aurons vu notre logement Airbnb à la lu- mière du jour pendant notre périple en Oregon. Lors de votre pro- chaine aventure, rappelez-vous que les courageux armés de café fumant et d’imperméables avant l’aube sont toujours, toujours récompensés.

Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Mathieu Lachapelle

Les îles Féroé

Nos talons se cramponnent de leur mieux dans un gazon verdoyant, luttant contre le vertige qui nous soulève avec autant de force que ce vent puissant venu de l’Atlantique. Guidés par l’infini qui défile sous nos yeux, nos regards finissent par plonger le long d’une falaise abrupte, lacérée par les vagues azur que l’on devine glaciales. On se sent soudain très loin, petits, et surtout, exaltés. C’est qu’il y a peu d’endroits dans le monde qui chamboulent les sens comme les îles Féroé. Ce petit archipel de 18 îles sculptées dans la lave millénaire émerge des eaux, à mi-chemin entre l’Islande, la Norvège et le nord de l’Écosse. Mais au-delà de ses paysages façonnés par une nature colossale, c’est par sa culture culinaire singulière que l’archipel s’attire aujourd’hui une curiosité internationale. Portrait d’un bout du monde où un terroir improbable prend racine dans la pierre, l’eau et l’air salin.

ÉPIQUES PAYASAGES

Au premier coup d’œil, lorsque l’avion perce les nuages pour entamer sa descente, un panorama minéral se dessine, montagneux, vertical, irréel, comme une carte postale pastichée. Dramatiques et épiques, des crêtes vertigineuses et des fjords sinueux strient la lande pour un effet jurassique in- touché par l’homme. En ses creux, des maisons de pêcheurs rouges, vertes et bleues forment de co- quets hameaux côtiers aux pâturages tachetés de moutons désinvoltes. Les îles Féroé se révèlent tout en contraste.

UNE CULTURE DE SURVIE

Les 50 000 habitants de cet archipel isolé ont un rapport bien particulier à la tradition, catalyseur collectif qui protège l’identité de cette province danoise autonome. Ici, on parle le féringien, on vit principalement de pois- son, et on célèbre des rites séculaires avec fierté. Mais surtout, on apprête une cuisine nordique émergente, an- crée dans un terroir à la merci des éléments. Les condi- tions extrêmes des Féroé ont donné naissance à une culture culinaire propulsée par l’instinct de survie, les Féringiens intégrant à leur alimentation toute créature et verdure provenant de la terre, de la mer et des airs.

Comme le reste de la Scandinavie, qui n’a droit qu’à très peu de jours de beau temps chaque année, le plus grand défi agricole est de conserver des denrées pour la saison froide. Historiquement, c’est en salant, fumant, ou en faisant sécher et fermenter les aliments qu’on traversait l’hiver. Malgré le fait qu’aux Féroé on ne soit jamais à plus de 5 km de la mer, la température invariablement froide (entre -5 et 15 degrés Celsius à longueur d’an- née) empêche l’eau de pouvoir suffisamment s’évaporer naturellement pour en extraire le sel de la mer, et donc préserver les victuailles par salaison. Les Féringiens ont donc développé une méthode de préservation des viandes et poissons sans sel, unique aux extrémités les plus reculées du territoire nordique : le ræst.

LE RAEST, FERMENTATION FÉRINGIENNE

Si l’industrie du poisson est encore à ce jour l’une des plus importantes de l’archipel, l’élevage de moutons est au cœur des activités pastorales fami- liales. On y dénombre d’ailleurs davantage de mou- tons que d’humains(!). Certains fermiers, gardiens de la tradition du ræst, fermenteront une viande de mouton ou d’agneau jusqu’à neuf mois ou feront sécher le poisson, surtout de la morue, pendant deux à trois mois. C’est dans un hjallur, un séchoir de salaison dont les murs laissent suffisamment passer le vent marin, que cette méthode singulière s’orchestre. On saura qu’une patte d’agneau est à point lorsqu’une épaisse couche bleutée aura saisi la chair attendrie par le temps, telle une noble pour- riture qui enrichit un grand cru. Mais ce qui est particulièrement fascinant dans la méthode du ræst féringien, c’est que la viande est salée naturelle- ment par la bise très saline qui embaume l’archipel.

Méthode ancrée dans la survivance, le ræst perdure et se raffine aujourd’hui, pour le pur plaisir des pa- lais. Mais il faut savoir que les saveurs puissantes et singulières qui se révèlent au premier contact des papilles déstabiliseront certains gourmets, comme elles en exalteront d’autres. C’est que le goût de la viande maturée à l’air libre n’offre quasi aucun point de référence gustatif. On catégorise d’ailleurs cette préparation dans la grande famille de l’uma- mi, cinquième saveur, typique aux protéines fer- mentées. Au nez, un amalgame de parfum d’étable, de laine, de fromage bleu. En bouche, une saveur brute, bestiale, avec un brin d’herbe fraîche dont s’est longuement nourri l’ovin.

QUE MANGER, DANS LES ILES FÉROÉ

Au-delà de la viande fermentée, la diète féringienne se compose principalement de poissons et fruits de mer de saison, d’agneau bio et de quelques légumes racines tenaces, comme la pomme de terre, le chou-rave, le na- vet et la rhubarbe. Le climat imprégnera de ses rigueurs chaque légume qui pousse – s’il n’a pas été balayé par le vent avant d’atteindre maturité. Les légumes germeront ici avec tant de lenteur qu’ils ont le temps de se gorger d’arômes : on se targue même d’y récolter des navets aussi juteux et sucrés qu’une poire mûre (ce qu’on peut seconder!).

Cette pantry limitée, radicalement saisonnière, force les chefs féringiens à faire usage d’ingéniosité pour ap- prêter tout ingrédient disponible à portée de main. Les algues sauvages au goût de truffe sont incorporées au menu, et des herbes indigènes comme l’Angélique sont utilisées comme aromate. Autrefois, les oiseaux de mer étaient à la base de l’alimentation des Féringiens. Encore aujourd’hui, on chasse en fin d’été le jeune fulmar dodu, gibier grégaire vivant à flanc de falaises qui, lorsque dé- logé de son nid par le vent, n’arrive plus à y remonter. L’oisillon engraissé est alors attrapé par les pêcheurs avec des filets avant qu’il ne se noie, et savouré comme plat de saison grandement attendu.

POUR UNE CUISINE NORDIQUE NOUVELLE

Mais ce qu’il faut savoir, c’est que la gastronomie férin- gienne commence à peine à émerger en tant que mani- festation culturelle fédératrice. La cuisine des Féroé s’est toujours mitonnée à la maison, et les denrées lo- cales étaient produites en quantité trop artisanale pour répondre à la demande des restaurateurs. Il y a 10 ans, presque rien de local ne se retrouvait sur les tablées gour- mandes des Féroé; on se fiait par dépit (et par réflexe) à l’importation pour s’approvisionner.

Il aura fallu l’arrivée en scène d’un chef pionnier ins- pirant pour que le vent gastronomique tourne. Leif Sørensen, signataire du Manifeste pour la Nouvelle Cui- sine nordique aux côtés de René Redzepi du restaurant Noma (à Copenhague), est revenu vers son archipel natal pour s’en réapproprier le terroir. Sa mission : l’accoler à une vision scandinave à la fois unificatrice et autonome, mais surtout, proche de ses ingrédients locaux. Il remit le producteur au centre de l’écosystème culinaire, et fit un pont entre créativité et tradition. On découvrit tout à coup de nouvelles façons de raconter la gastronomie locale au travers de ses coutumes alimentaires, véritables prismes faisant briller la qualité d’ingrédients incompa- rables, cueillis, chassés ou pêchés dans un périmètre de quelques kilomètres seulement. Il n’aura fallu attendre que quelques années pour qu’une poignée de jeunes chefs armés de fierté emboîte le pas à Sørensen.

UNE SCÈNE GASTRONOMIQUE BOUILLONNANTE

Depuis peu, Tórshavn, la capitale, a vu sa scène gastro- nomique exploser, accueillant maintenant son premier étoilé Michelin, le KOKS, et un groupement d’établis- sements pittoresques habitant d’anciennes maisons de pêcheurs près du port. Au Barbara Fish House on savoure les arrivages du jour en formule immersive : le menu dégustation se partage à la DIY, comme ce poisson frit entier qu’il faut décortiquer soi-même, ou cette théière de bouillabaisse généreuse. À l’adresse voisine, le Ræst, premier restaurant des Féroé à se consacrer entièrement à la méthode de fermentation traditionnelle, sert un pain au boudin coiffé de rillettes de morue séchée en entrée, plat inspiré des souvenirs de jeunesse du chef Kári Kristiansen. Il puise dans les recettes que sa mère et sa grand-mère apprêtaient à la maison pour livrer une expérience culinaire des plus simples et authentiques, protégée des aléas du temps et des tendances. Et ce qui scelle notre douce fascination pour cette cuisine de proximité, c’est qu’elle ne peut être vécue qu’en son territoire. Il faut venir aux îles Féroé pour explorer ses saveurs.

UNE CUISINE À ÉCHELLE HUMAINE

La cuisine des Féroé, domestique comme gastro- nomique, a pour dénominateur commun une vision intrinsèquement durable et responsable. L’agricul- ture industrielle est presque impossible à implanter, et même ses entreprises d’exportation de produits de la mer, telle que Kósin, misent sur des certifica- tions rigoureuses pour respecter l’écosystème en place. C’est que les Féringiens ont un rapport très particulier aux ressources et à l’environnement. Une portion importante des habitants est autosuffisante sur le plan alimentaire.

Ils sont fermiers, chasseurs et pêcheurs à leurs heures, comme ce couple de professionnels et éle- veurs de moutons qui se plaisent à accueillir en leur cuisine convives et étrangers qui veulent bien vivre un souper typiquement familial des Féroé. Le heimablídni, nouvelle tradition de l’art de re- cevoir, est un repas chez l’habitant qui permet de s’infiltrer dans un cadre intimiste, et surtout, de capturer l’essence de la mentalité féringienne. Dès votre arrivée, on servira un verre de schnaps à boire communalement, re-rempli jusqu’à ce que chacun ait étanché sa soif (ou réchauffé son go- sier), un geste qui donne le ton à une convivialité désarmante.

C’est que cette nature indomptée, combative, a sculpté le caractère des Féringiens, patients et optimistes. La « loi du plus fort » qui régule l’ar- chipel depuis le 9e siècle a imposé aux habitants la nécessité de suivre le rythme naturel des choses. En fin de repas, on acceptera de prendre le temps de laisser le soleil se coucher sans allumer les lumières, pour laisser le crépuscule nous apaiser doucement, une forme de hygge (art de vivre da- nois centré sur le bien-être partagé et douillet) bien local.

C’est dans cet état d’esprit de baroudeur qu’il faut approcher les îles Féroé, avec résilience, ouverture, spontanéité, et beaucoup de sim- plicité. Puisqu’on ne se sera jamais assez prêt pour apprécier l’ampleur de ses paysages romanesques, la complexité de sa table, l’affa- bilité de ses habitants. En quittant ce fief vol- canique imprévisible où les éléments règnent en maître, on se dit qu’il y a bien quelque chose à apprendre des Féroé. Que peut-être tout ce qu’il nous faut pour vivre a toujours été là, juste sous nos yeux.