Étiquette : Marie-Philippe Jean

Lettre à Montréal

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Pour être complètement franche avec toi Montréal, j’ai songé deux fois à te quitter. La première fois où j’ai voulu partir, je n’avais pas l’intention d’aller bien loin… J’avais juste envie de délaisser mon appartement « pas de laveuse-sécheuse » pour louer un condo sur ta Rive-Sud. T’sé, avec des garde-robes…Le rêve. La deuxième fois, j’étais tombée amoureuse d’une autre. Une autre sans hiver, parce que tes grands froids humides et tout le gris dont tu nous enveloppes la moitié de l’année avaient réussi à éteindre le feu qui m’habitait quand je t’ai choisie y’a 8 ans. Une autre à 4 500 km d’ici. On y parle anglais, les avocats y sont toujours mûrs et on s’y nourrit de smoothies et de lumière…Te dire à quel point ça me plaisait. Mais apparemment, je suis encore là. J’ai les pieds gelés, mais je suis encore là. T’as le droit de rire.

Je n’étais qu’une ado quand on s’est rencontrées. Après 17 ans à vivre tranquillement sur le bord du fleuve, c’était de toi que j’avais envie, parce que la rumeur voulait que c’était chez toi que « ça se passait », que c’était chez toi que « tout était possible ». Ça fait que, ciao maman, bye papa, je m’en vais réaliser mes grands rêves dans un 4 et demi sur le Plateau.

Je me souviens marcher sur Saint-Denis, seule « comme une grande », en me sentant tellement petite en dedans. Je me souviens m’être dessinée un quadrilatère de sécurité, de Maisonneuve à Mont-Royal, de Saint-Denis à Papineau. Mon école, mon épicerie, mon parc, mon bar, et ne pense pas me sortir de là.

J’ai vécu des années dans cette parcelle de toi avant de réellement faire ta rencontre, avant de réellement saisir qui tu étais.

Y’a fallu qu’on me prenne par la main et qu’on me guide. Y’a fallu que ceux qui t’ont choisie avant moi me traînent sur ta ligne bleue, me fassent courir dans les côtes de Westmount, me fassent jouer dans ta montagne et refusent de s’asseoir deux fois à la même table pour que je comprenne de quoi ton coeur était fait. On a mis du temps à s’apprivoiser, toi et moi.

Aujourd’hui, comme c’est souvent le cas en amour, c’est chaque fois que je prends mes distances que je me rappelle tout ce que je ressens pour toi.

T’es pas toujours facile à vivre, admets-le. Il serait temps que tu te décides — la rue Fabre, veux-tu qu’on la monte ou qu’on la descende? Il serait aussi temps que t’arrêtes de procrastiner et que tu les termines tes grands travaux. J’ai pas de doute que ce sera beau, une fois fini. Et il faut vraiment qu’on se parle de tes sautes d’humeur, côté météo. Soit tu nous crées un peu d’espace de rangement pour nos 30 manteaux et nos 12 paires de bottes, soit tu te régularises un brin. C’est beau par contre, tes quatre saisons.

J’te fais plein de reproches quand on est ensemble, mais si tu m’entendais parler de toi quand je te quitte pour visiter l’Europe, ou nos voisins d’en bas…

Je ne me gêne pas pour leur dire que c’est chez toi qu’on mange le mieux. Parce que tes chefs ont du coeur au ventre, et le souci du travail bien fait, avec autant de minutie que de simplicité. Ils savent recevoir aussi. « On peut y manger un repas dont on se souviendra toute notre vie à chaque coin de rue » que je leur dis, aux Californiens, aux Britanniques.

Je ne me gêne pas non plus pour leur dire que ceux qui te donnent vie sont des visionnaires, des audacieux, allumés d’un feu à toute épreuve. Je me vante que bien souvent, ton art éclabousse à l’international. Je parle de ta créativité et de ta musique avec autant d’ardeur que ceux qui te font bouillonner de passion.

Et je leur avoue que t’as fait de moi et de tous ceux avec qui je te partage, des braves. Des braves qui dansent dehors à – 26 °C et qui se risquent sur tes ponts et tes trottoirs-patinoires, mais des braves qui acceptent le défi de redonner vie à des secteurs éteints et qui croient fort en leurs idées aussi.

Merci de m’avoir appris le sens du partage et de la communauté, à travers ton voisinage et tous ceux qui ont su faire passer leur petite business de « commerce » à « institution ». Merci pour les grands voyages, à travers tes quartiers et ta diversité. Merci de m’avoir adoptée, et d’avoir tenu parole. C’est vrai que c’est chez toi que ça se passe, et qu’avec toi tout est possible. Je reste, promis.

Marie-Philippe

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Texte: Marie-Philippe Jean
Illustration: Annick Gaudreault

Hooké

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« À La pancarte, tourne à gauche, monte jusqu’au fond, et c’est la deuxième maison. »
C’est avec les indications de Fred dans mon téléphone que notre voiture sillonne les rues de Baie Saint-Paul jusqu’au lieu qui sert de chalet, et de « camp de base » pour toute la tribu de Hooké.

Fred, c’est Fred Campbell, membre fondateur de cette communauté de pêcheurs à la mouche aujourd’hui suivie et aimée partout sur la planète. Vous allez vite comprendre pourquoi…

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Samedi, 16H42.
On arrive, je les vois, ils sont quatre, vêtus de chemises de flanelle et de grandes salopettes. Les sourires de bienvenue qu’ils nous dessinent dès qu’on s’avance vers eux semblent aussi vouloir dire : « Enfin, vous êtes là! ». C’est que l’après-midi tire à sa fin, et que d’habitude, c’est dès l’aube qu’ils ont les pieds dans la rivière.

– Une journée de pêche, ça commence quand le soleil se lève, et ça se termine quand le soleil se couche!

– Oui… Mais ça dépend aussi de ce qui s’est passé le soir d’avant!

Leur hâte et leur joie se font ressentir dans tous leurs échanges. Rapidement donc, j’enfile l’uniforme de circonstance et je me retrouve à nouveau sur la route, coincée entre grands filets et cannes à pêche, cette fois avec Fred et son ami, Frank.

En chemin, j’apprends que Hooké, c’est plus, beaucoup plus qu’un rassemblement de mordus de pêche. Mon instinct me dit de les écouter attentivement, parce qu’il y a plusieurs leçons de vie qui s’apprêtent à émaner de cette conversation sans qu’ils en soient eux-mêmes tout à fait conscients. Ils parlent d’abord de leur communauté comme d’une opportunité de se réunir. Juste pour se voir. Juste pour se parler. Juste pour le fun. « On est des maniaques, mais on s’est surtout embarqué là-dedans parce qu’on aime ça… être ensemble. Ce qu’on partage d’abord et avant tout, c’est du temps » de laisser tomber Fred, dans toute son authenticité.

Et il n’y pas de critère, ni de compétition, dans le monde de la pêche à la mouche. Que t’aies 15 ou 70 ans, que t’en sois à ta première ou ta 394e fois dans tes bottillons imperméables, on veut que tu sois là. On veut savoir si tu penses que les mouches vertes attirent plus le saumon que les mouches bleues, et si t’as envie de te joindre au feu de camp qui suivra le coucher du soleil.

C’est pas plate?
Je ne peux m’empêcher de leur partager mes vieilles croyances de fille qui n’a jamais pêché de sa vie : « Pour des gars qui ont grandi dans la montagne, en ski et en snowboard, vous ne trouvez pas ça ennuyant, attendre toute la journée que ça morde? »

« Quand tu vas à la pêche, le plus important, c’est de bien choisir avec qui tu y vas. Si tu choisis du bon monde, tu vas avoir du bon temps. »

Ah ben oui.

Et c’est bien parfait, que le temps s’étire à la rivière. Ça force à lâcher prise. En fait, ça se fait tout naturellement…

Leur rythme cardiaque ralentit, leur corps tout entier se détend et leur esprit entre en communication directe avec la faune et la flore qui les entourent dès leurs premiers pas dans l’eau. Le stress de la vie n’existe plus, me confient-ils, quand ils sont armés de leur canne à pêche.

Comme des surfeurs qui lisent les vagues, ils ont appris à suivre le rythme de l’eau, à tenter de déjouer la nature, comme ils aiment le dire, pour attraper des poissons. Ils ont saisi, entre autres, qu’ils ne contrôlent pas grand-chose. Un autre bel enseignement.

Samedi, 18H15
Arrivée sur les lieux, je suis mes pêcheurs dans un champ, puis dans une forêt de fougères qui me parachute dans un autre monde et nous mène aux abords de la rivière, bordée de grands rochers et dans laquelle plongent de chauds et puissants rayons de fin de journée.

On se regarde tous en riant :

« Ouais, ça fait partie de la pêche de se laisser impressionner par la beauté de la nature chaque fois! »

Ces gars-là ont tous été initiés à ce sport traditionnel par leur père ou leur grand-père. À cette époque, on pêchait pour se nourrir. Aujourd’hui, on le fait pour jouer. Les truites, saumons, brochets et autres prises de la tribu sont donc tous relâchés après avoir été remerciés pour la dose d’adrénaline.

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C’est un sport, mais c’est aussi un art, la pêche à la mouche. Il faut les voir minutieusement façonner leurs mouches avec leurs grandes mains « C’est de l’artisanat masculin! », de me préciser Frank, champion incontesté de la mouche selon le reste du groupe. Après une partie de roche-papier-ciseaux qui détermine qui aura la chance d’être le premier à lancer sa ligne, je suis Fred de près pour observer ses mouvements, grands, fins, fluides, une technique qui confirme son expérience, un style tellement personnel.

J’ai gardé tout ça en dedans, mais je vous le dis à vous, la gorge me serrait un peu d’émotion de les voir ne faire qu’un avec leur environnement, et d’avoir la chance d’observer de leur sensibilité, de leur talent, de leur passion.

Samedi, 20H30
Ce que j’ai vite compris de l’expérience Hooké, c’est que la journée est loin de se terminer au moment de sortir de l’eau. Direction campement pour manger tous ensemble sur le bord du feu. Avec la simplicité pour thématique, on assemble quelques ingrédients pour rapidement offrir un repas à tout le groupe et profiter de la présence de chacun tout au long de la soirée – quelques pains grillés sur des bâtons, des tomates fraîches arrosées d’huile et accompagnées de basilic,
cuites directement sur la braise, des fromages de la Laiterie de Charlevoix offerts par pêcheur Philippe, des pommes cuites dans la braise pour dessert, quelques bières, de la musique country comme trame de fond, et on obtient, je pense, la recette du bonheur. Du moins, celle de Hooké, et elle aura su me plaire profondément.

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HOOKE.CA

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Texte: Marie-Philippe Jean
Photos: Tamy Emma Pepin
Drone: Benjamin Rochette

Anne Dardick de Dot & Lil

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Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Valeria Bismar

L’édifice de la rue Fullum, à Montréal, accueillant le magasin d’exposition et l’atelier de fabrication de Dot & Lil ressemble à tous les autres espaces industriels du quartier — de la brique, des escaliers de fer, et à l’intérieur, de larges couloirs gris et une longue série de portes numérotées. Mais derrière la porte 208, un autre monde, celui d’Anne Dardick, cerveau de Dot & Lil. Les époques s’y confondent et on remarque au premier coup d’oeil que chaque coin de l’espace a été réfléchi et soigneusement décoré pour s’harmoniser aux objets qu’il présente — des tasses-bougies, des savons, des huiles… Ici, on imagine et fabrique à la main des produits pour le corps, le bain et la maison.
« Café, thé? Aimerais-tu choisir ta tasse? »

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Chaussée de ballerines et faisant valser sa grande chevelure, Anne est l’incarnation de son lieu — délicate, chaleureuse, dont la beauté rappelle celle des stars hollywoodiennes d’une autre ère. D’ailleurs, l’origine du nom Dot & Lil provient de Dorothy et Lillian Gish, deux soeurs actrices qui ont connu la célébrité au temps du cinéma muet.

Anne est aujourd’hui une prolifique entrepreneure de 28 ans dont les produits sont appréciés partout au pays et aux États-Unis, mais ce n’est pas ce qui était écrit sur le plan initial…

C’est en se retrouvant sans emploi en 2008 qu’elle et sa soeur se lancent dans le projet de produire des baumes à lèvres avec quelques ingrédients maison. Le « fait-maison » ça les connaît — « Ma mère faisait ses propres cornichons! » Dans la maison victorienne du Plateau-Mont-Royal où elle a grandi, on cultivait une passion pour le vintage, et tout ce qui se retrouvait sur la table avait été cuisiné de A à Z.

Anne porte un souvenir très clair de la première fois où elle a goûté du macaroni au fromage du commerce, à 9 ans, chez la voisine — « Je trouvais que c’était la meilleure chose au monde parce que je n’avais jamais goûté à un mets transformé! » Évidemment, ce goût pour le contenu de la boîte de carton fût assez éphémère et la tradition de « faire soi-même » se transmit naturellement de mère en fille — après les baumes à lèvres, les savons… Rapidement, le petit projet des soeurs Dardick prend de l’expansion, surtout dans le coeur d’Anne qui soudainement ne se voit plus faire autre chose que de faire croître la petite compagnie.

Quelque temps plus tard, sa soeur déménagea à Los Angeles, continuant de la soutenir à distance jusqu’à doucement lui laisser reprendre la gestion complète de Dot & Lil. À l’époque, la vague de petites entreprises artisanales montréalaises n’en était qu’à ses débuts — le geste était risqué, le saut était épeurant, mais c’est la passion qui l’emporta et mena Anne à embrasser le rôle de chef d’entreprise.

Maintenant entourée d’une équipe de quatre personnes, dont son amie Doriane, à ses côtés depuis le secondaire, Anne peut davantage se concentrer à l’élaboration de nouveaux produits. Si les artistes ont un sens de l’observation aiguisé, elle a également dû développer son odorat pour faire naître des mélanges olfactifs aussi enivrants qu’authentiques.

On associe souvent de façon naturelle des odeurs à des moments, comme tout ici marie le passé et le présent, est-ce que des souvenirs forts guident ta création?

« Absolument. La description associée au savon Orange sanguine a fait pleurer ma mère. Sa famille est italienne, et son père est venu au Canada alors qu’il avait peut-être 20 ans. Si aujourd’hui on importe beaucoup de fruits et de légumes, ce n’était pas le cas à l’époque. Des oranges sanguines, ça n’existait pas ici, mais toute son enfance ma mère a entendu l’histoire des oranges sanguines et de leur couleur provenant du village où mon grand-père avait grandi. Plus tard, ils en ont trouvé, et mon grand-père a réuni toute la famille pour en faire la dégustation… Ma mère a beaucoup aimé que cette histoire m’inspire un produit. »

Je me suis fait prendre au jeu en posant mon nez sur le lait pour le bain Avoine et miel. Des frissons m’ont parcouru le corps : « Ça sent mon enfance…Mais je n’arrive pas à identifier le souvenir… » Anne m’explique que ça émane probablement des subtiles notes d’amande. « C’est ça! Les croissants aux amandes le samedi après-midi! »
Prends-tu des notes de certaines odeurs
parfois?

« Oui! Il y a un quartier à Los Angeles qui sent toujours la même chose, ça fait trois ans que je tente de le décrire, je n’y arrive pas encore et je trouve ça très frustrant! Je crois que c’est un arbre, ou une boutique qui porte une odeur particulière… J’ai tout de même créé une fragrance inspirée de cette ville, ça sent le jasmin la nuit, alors j’en ai incorporé beaucoup. Les voyages et mes expériences personnelles m’influencent… »

L’hiver québécois, qu’est-ce qu’il t’inspire?
« Je ne suis pas amatrice de sports extérieurs… Je trouve ça dommage, ça nous permet d’apprécier l’hiver québécois! Mais il y a aussi tout un aspect cocooning, réconfort, à l’hiver que je trouve superbe. Être chez moi et recevoir, je trouve ça très important. Et il n’y a pas de meilleur endroit qu’à la maison pour faire le plein d’énergie. »

Les grands froids encouragent aussi la redécouverte de l’art du bain, hautement maîtrisé par Anne qui rehausse cette indulgence en opacifiant son eau d’un lait de bain comme le ferait Cléopâtre, de bougies aux odeurs harmonieuses, et d’un verre de vin, parce que pourquoi pas. Prendre soin de soi, c’est prendre soin des autres. À deux portes du magasin d’exposition se trouve l’atelier, où tout est assemblé et emballé. Sur la table près des fenêtres, une sélection de tasses vintage dont la plupart ont été choisies par la mère d’Anne est exposée. Notre hôtesse enfile un tablier, noue ses cheveux et embaume la pièce d’une indéniable odeur de lilas en faisant réchauffer cire et huiles essentielles pour les verser dans les tasses qui se transforment en bougies sous nos yeux. Son sourire nous laisse deviner qu’elle a un faible pour ce produit.

 

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Au moment de partir et de refermer la porte derrière moi, j’ai cru pendant un court instant que tout cet univers tenait de l’imaginaire, comme un rêve. Mais Anne est bien réelle, à notre plus grand bonheur.

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