Sayulita village-confettis

Au moment où j’écris ces lignes, cela fait 316 jours que nous avons débuté notre quête. Nous, c’est Raphaëlle et moi. Raphaëlle, c’est la photographe derrière cette série, et mon amie. Je dis « nous », mais la genèse de cette quête provient de son esprit à elle. Retournons donc au commencement, il y a 316 jours.

Dehors, c’est janvier. De ma fenêtre, on voit le blanc de la neige, le gris de l’escalier menant à la porte d’entrée, et le brun de la brique des maisons du quartier. Une palette qui fait raidir les coeurs et rondir les épaules. Une nouvelle année débute et malgré le froid qui paralyse, on se secoue pour puiser en soi tout ce qu’on a d’espoir pour choisir de nouvelles résolutions. On tente de se limiter à trois, max quatre, pour ne pas se décourager avant le printemps. Raphaëlle, elle, résume la tradition du Nouvel An en un mot – couleur.

C’est que le janvier de Raphaëlle est différent. C’est sous le soleil de Tulum et de ses banderoles de pompons qu’elle réfléchit à 2017, en regardant le rose du ciel s’écraser dans le bleu de l’océan. Sa résolution ne tenant qu’à un mot est beaucoup plus grande qu’on le croit – Raphaëlle gagne sa vie en ayant des idées et fait battre son coeur au rythme de ses éclairs de nouveaux projets. Un peu comme moi. Et il y a de ces phases où le réservoir est vide, et l’inspiration, en vacances. Mais une fois les pieds en sol mexicain, un phénomène se produit chez elle – sans prévenir, son réservoir se remplit, jusqu’à frôler le débordement. En explorant les rues arc- en-ciel, des idées toutes neuves fleurissent. À son retour, sa #RésolutionCouleur teinte tout ce qu’elle touche, des pétales de fleurs en cuisine aux épinglettes jaunes ravivant ses manteaux. L’effet est contagieux – la côtoyer me donne envie de faire briller les orangés dans mon garde-robe et tous nos rendez-vous se transforment en ateliers créatifs.

Y aurait-il un lien direct entre l’exposition aux couleurs et l’explosion de notre créativité? Les experts en marketing savent démontrer qu’en publicité, aucune couleur n’est choisie au hasard, le rouge attirant notre attention, le bleu stimulant le côté droit de notre cerveau, etc.

Mais notre quête n’est ni rationnelle ni scientifique. Ce qui nous fascine, c’est le rayon d’énergie qui nous parcourt devant le spectacle d’un coucher de soleil, et nos coeurs qui prennent de l’expansion dans la jungle, alors que nous sommes enveloppées de vert.

Filles de terrain, on retourne au Mexique, cette fois ensemble. Destination : Sayulita, ou comme on la surnomme à notre arrivée – le village-confettis. Au jour 1 de notre aventure, on raye, toutes les deux, « Visiter le Mexique lors du Día de los Muertos » de notre bucket list. C’est le 2 novembre, et le festival du Jour des morts colore chaque pouce des trois rues formant le périmètre de ce paradis en bord de mer. Les trottoirs sont bordés d’oeillets, la place publique fourmille de familles affairées à peaufiner les autels, les mains remplies d’offrandes. La musique fait danser tout le monde alors que les âmes passées de l’autre côté visitent leurs proches, comme le veut la croyance. La mort et le multicolore, ce n’est pas un duo très populaire chez nous. Mais au coeur de ces traditions, le chagrin des endeuillés s’éclipse pour faire place à la joie et la célébration de la vie, de la mort, et de tout ce qu’il y a au milieu. Les couleurs y jouent un rôle clé – elles apaisent, ravivent, rassurent et enivrent. Leur effet est puissant, bouleversant.

Quelques jours plus tard, on visite l’un des bâtiments les plus populaires du village – le petit Hotel Hafa. « Petit » n’est pas le qualificatif qu’on aurait choisi, son rouge somptueux faisant de lui la vedette de la rue, mais c’est tout à fait digne de la mythique humilité de cette communauté. Deux garçons nous accueillent et appellent leur mère du haut de l’escalier : « Maman! Elles parlent français! » Leur accent n’est ni espagnol, ni français, ni anglais, mais les trois langues s’y mélangent. Leur mère, Marcia, est, quant à elle, certainement espagnole. Notre curiosité face à leurs origines doit être perceptible puisque les trois entament le récit les ayant menés à Sayulita.

C’est dans les Caraïbes que Marcia, originaire de l’île de Majorque, fait la rencontre de Christophe, qui lui est né en France. Ensemble, ils font d’un voilier leur maison et redéfinissent leur quotidien en parcourant le globe par ses mers. Leur premier enfant, Nomme, voit le jour au Panama. Quelques années de navigation plus tard, Marco naît, en Nouvelle-Calédonie. Huit ans après, Manua, le petit dernier, fait son arrivée, alors que le clan Mignot, maintenant complet, se pose à Sayulita, près de la famille de Christophe et de l’océan.

Ils ont parcouru les coins les plus paradisiaques de la planète, la question est légitime : « Pourquoi Sayulita? » Nomme et Marco, tous les deux surfeurs poursuivant leur tour du monde en s’illustrant sur la scène internationale, lèvent les bras en signe de grande évidence : « Ici, c’est toujours la fête. Y’a des confettis partout, les pêcheurs invitent tout le monde à la plage pour partager leurs prises du jour, c’est comme une seule grande famille! » Ce qui donne à Sayulita ses couleurs, ce n’est pas que le choix décoratif, aussi harmonieux que désorganisé, c’est tous ceux, du Mexique et d’ailleurs, qui en ont fait leur chez-soi. Le langage et la gestualité des Mignot aussi, sont colorés. Les mots de Nomme, la grâce de Marcia, l’éclat de Marco se transforment en jaune doré, en magenta, en turquoise sous nos yeux écarquillés.

Transportées par cette rencontre, on se dit au revoir, et sur le chemin du retour vers la casa, on s’arrête chez Ed, un expat de Los Angeles. Ed est propriétaire de la boutique Manyana et créateur de la ligne de vêtements Quality People. Entre lui, Raphaëlle et moi, c’est un coup de coeur inexplicable – trois créatifs constamment à la recherche de soleil et d’inspiration, peut-être. Créer à L.A., là où tout le monde crée en plus de le faire en accéléré, et créer à Sayulita, c’est différent : « Il n’y a pas de structure corporative ici. On doit créer pour avoir quelque chose à présenter qui nous permettra de gagner notre vie. Et quand tu vis au paradis, tu te mets nécessairement à contempler ton environnement, à regarder les choses différemment. Beaucoup de gens viennent ici pour s’inspirer », raconte Ed. La même image nous vient en tête, – les banderoles de pompons. Aperçues partout dans les défi- lés de mode cette dernière année, c’est ici qu’on les aura vues pour la première fois, dans la rue.

Sayulita, ses couleurs et ceux qui lui donnent vie, sait remplir les réservoirs à idées à pleine capacité. On commencera par celle d’ajouter des confettis partout dans nos vies, de plus en plus convaincues que ce sont dans leurs couleurs que se cachent la magie de la création.



Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Raphaëlle Rousseau

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