La relation amour-haine en cuisine

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amourhaine

Il a de ces photos sur l’art de la table comme dans les magazines ou à la télé qui nous donnent envie de rêver, de devenir chef, de recevoir, de découvrir de nouvelles saveurs, de nouveaux aliments. Et parfois, bien sûr, il y a la vraie de vraie vie dans ma cuisine. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai longtemps entretenu cette relation amour-haine avec la bouffe et tout ce qui l’entoure. Rien de grave, rien de rationnel, rien qui pourrait me faire faire une psychose surle-champ, mais j’ai juste parfois des petites frustrations lorsque je suis à l’épicerie, lorsque j’ouvre mon frigo ou que je commence à suivre une recette, un genre de petit sentiment qui me freine…

J’aurais aimé avoir un cours au secondaire, comme dans l’ancien temps, qui expliquait comment cuisiner, comment faire monter un oeuf en neige. Mes premières meringues n’auraient sans doute pas eu l’air d’une bouette blanche venue des enfers de la Terre pour m’enlever le goût à jamais d’en refaire. J’aurais aimé apprendre des trucs culinaires en économie familiale au lieu d’apprendre à faire une béchamel qui ne goûte rien, ou à coudre une paire de boxers. Doux Jésus que ç’aurait été plus praticopratique dans ma vie de cuisinière! J’ai aussi des fois l’impression qu’essayer une nouvelle recette, surtout quand je reçois, augmente mon stress de vingt-deux crans, parce qu’il faut :

  • Trouver la recette (en prenant en considération les allergies et les intolérances)
  • Comprendre la liste des ingrédients
  • « Googler » ceux qu’on ne connaît pas
  • Faire la liste d’épicerie
  • Surveiller le budget (c’est plate, mais c’est vrai)
  • Trouver les ingrédients dans l’épicerie
  • Voir si on a tous les outils pour faire la recette (le moule à charnières de 5 po et 3/4, le tamis, le robot culinaire, un coupe-tarte)
  • Bien organiser le temps pour que tout arrive chaud, que rien ne colle
  • Ne pas avoir l’air d’une poule pas de tête devant la visite
    ET
  • Prendre le temps de se mettre cute et d’avoir l’air détendue pour l’évènement

C’est souvent cette liste qui m’empêche de foncer, de sauter; j’ai la trouille sans bon sang, je ne voudrais surtout pas essayer quelque chose et être obligée de commander une pizza parce que c’est raté ou que ça goûte l’épouvante. Pour moi, recevoir ou faire à manger ce n’est pas juste une question de se nourrir, c’est aussi investir dans un moment de bonheur. Je ne voudrais surtout pas que les autres soient déçus, ou devoir m’obstiner avec les enfants pour qu’ils mangent, en plus d’avoir à passer une heure à laver la vaisselle d’un souper qui n’a pas fait sourire mes convives.

Après 7 ans dans une cuisine, l’amour commence tranquillement à voler de la place à la haine. J’utilise les outils de ma génération quand je veux comprendre une technique; je cherche sur YouTube pour voir une madame du New Jersey monter un oeuf en neige, je comprends mieux le mouvement, la façon de faire, ça me donne du courage pour continuer et me sentir moins cruche. Avec le temps, j’ai appris à miser sur mon côté Pinterest, sur le côté convivial de manger, parce que je suis une fille de souvenirs dans une cuisine. Je ne suis plus freinée comme avant, je n’hésite plus à présenter un classique si je suis trop nerveuse ou qu’il y a trop de monde.

L’automne dernier, j’ai reçu, pour la fête de mon fils, trente personnes; je ne dormais plus tellement j’étais nerveuse en préparant le menu. J’ai finalement décidé de faire une grosse sauce à spaghetti, une belle salade César et j’ai proposé un bar à pain comme au resto sur le barbecue à briquettes avec différents pains, différentes garnitures pour ajouter une petite douceur. Un 15 minutes de préparation bien investi pour ajouter du Pinterest dans mon souper traditionnel. Je n’avais pas envie de passer la soirée dans la cuisine, j’avais envie d’être avec mes invités, de les voir interagir et de profiter de la fête. Quand je regardais ma famille jaser en flippant le pain autour du barbecue j’étais tellement heureuse d’être avec eux. C’était simple, mais tellement parfait pour moi.

Je sais maintenant que manger un pâté de foie gras en étant frustrée ou trop fatiguée, ce n’est pas plus agréable que de manger des bons bagels et des petits pâtés à la dernière minute autour d’un feu de foyer avec ceux qu’on aime et qui nous font du bien. Pas besoin d’être parfait, pas besoin de coûter cher, pas besoin de flasher, juste besoin d’être bien pour que ça goûte le nirvana…

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Texte: Geneviève Jetté
Illustration: Éliane Berdat

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