L’importance des choses importantes

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La majorité du monde que je connais aurait viré sul’ top de partir en voyage dans les déserts américains. Mais moi je partais seule et je filais pas grosse dans mes shorts. J’étais fébrile, j’avais tellement hâte, mais j’avais aussi peur.

Et le matin où j’ai franchi le seuil de ma maison pour me rendre à l’aéroport, j’ai eu BEAUCOUP peur. Peur de me faire kidnapper, peur de m’étouffer sur une bouchée de quelque chose et que personne soit là pour me faire la manœuvre de Heimlich, peur de faire un arrêt cardiaque en plein désert, une péritonite en plein vol, une labyrinthite aiguë au volant, une pierre au rein dans le fin fond d’un canyon. Ce qui me faisait encore plus peur? Les scorpions. Les maudits scorpions.

J’avais déjà fait un road trip du genre avec Mathieu v’là dix ans, aux mêmes endroits et je n’avais jamais eu peur des scorpions. J’étais trop occupée à m’inquiéter des serpents, des coyotes et d’une potentielle visite extraterrestre en pleine nuit dans le désert de Taos. Mais cette fois, toutes mes anxiétés s’étaient jumelées ensemble pour se matérialiser en scorpion. Si tu t’étais promené dans mon historique Google, t’aurais pu y lire Are there scorpions in Arizona?, Are there scorpions in Utah?, What to do if I get stung by a scorpion?. J’avais même pris soin de me promener sur un forum avec 99 histoires de piqûres de scorpions – je les ai toutes lues. Je peux même te dire quelle espèce est la plus mortelle aux États-Unis (Bark Scorpions), les symptômes, et surtout, quoi faire en cas de piqûre (juste de même, pour les prévoyants : il faut prendre des Bénadryl et se rendre à l’hôpital au PC).

Malgré tout, j’avais envie de sentir le soleil sur ma peau, d’avancer sur des milliers de kilomètres désertiques comme dans les films, de rejouer les mêmes albums jusqu’à ce que je me souvienne de toutes les paroles, de regarder les étoiles couchée sur le dos, mais surtout, d’explorer les choses à mon rythme, suivre mes envies et surtout mon instinct.

C’est avec les mains moites, les yeux un peu mouillés et les poches pleines de bisous de ma petite famille que je me suis pitchée dans le vide. Pour vivre. Vivre des choses, des émotions, vivre le vide et le sentiment paradoxal que rien ne pouvait m’atteindre. Faire de la route jusqu’à l’écoeurantite aiguë, m’asseoir longtemps sur le bord d’un gros caillou rouge mesurant des kilomètres de long et assez haut pour se tuer si t’es cave et que tu fais pas attention. C’est ça aussi, le vide. J’avais les deux pieds dedans. Rien ne te rend plus humble que de réellement comprendre à quel point t’es petit et que tout ce qui t’entoure, cette immensité, est là depuis des millions d’années. Que si tu glisses, tu meurs, pis c’est toute. Que tout va continuer pareil même si tu te fracasses les 206 os en bas du ravin. Ça faisait un peu peur. Mais j’étais bien. Le vide. Une poignée de touristes avec des selfie sticks et deux hippies qui jouent de la flûte de pan au coucher du soleil, OK, mais le vide quand même.

Je suis partie de Montréal pour me rendre à Denver en avion. J’ai peur de l’avion. J’ai peur de paniquer et de virer folle à un point tel qu’on ait besoin de me piquer par derrière avec une seringue de calmants dans la jugulaire, j’ai peur d’avoir mal au cœur et de vomir (j’ai la phobie de vomir by the way), peur qu’un vulgaire ballon à l’hélium se pogne dans une des turbines et que l’avion saute, peur que l’avion s’écrase, que les deux pilotes tombent dans les pommes en même temps et que je doive conduire l’avion moi-même, peur que le gilet de sauvetage en dessous de mon banc (que j’ai touché avant le décollage pour être certaine qu’il soit bien là) soit défectueux ou soit genre de format XXL et qu’il glisse par-dessus mon corps pour me laisser sombrer au fond de l’océan comme une vieille crotte.

J’ai décollé en catastrophe parce que le pont Champlain était fermé et que je suis arrivée en retard. J’ai juste eu le temps de m’acheter mon traditionnel nécessaire à vol d’avion (bretzels, M&M’s, bouteille d’eau pétillante) et j’ai pris le vol AC7705 en direction de Denver. Le plan : passer deux jours à Denver et louer un VUS pour faire la route qui traverse un des plus beaux paysages du monde, le désert qui traverse l’Utah, l’Arizona et le Nevada pour me rentre tranquillement à Las Vegas, où Mathieu venait me rejoindre. Pas pire plan, quand même.

Je dois avouer que mes premières heures en sol américain ont été imprégnées d’un drôle de sentiment. C’était ben weird. Être toute seule. J’adore être toute seule, mais là j’étais vraiment toute seule. Et surtout, je pouvais décider de TOUT. Des activités, de comment j’allais occuper mon temps, de ce que j’allais manger, à quelle heure j’allais me lever. VERTIGE. Je marchais dans les rues de Denver en m’efforçant de regarder ce qui m’entourait plutôt que de regarder par terre. Ça fait déjà un bout de temps que je me suis rendu compte de ça; je regarde toujours par terre quand je marche. Et en vélo aussi. Ça donne mal au cœur. Mais moi je suis toujours occupée à regarder autre chose. C’est comme si mon cerveau voulait analyser tous les dangers potentiels qui pourraient se trouver sur ma route : crachat, caca de chien, vitre cassée, cornet renversé, gomme fondue, clou rouillé pointé vers le haut, gouttes de sang, flaque de vomi, rigole de pipi et seringue souillée. Je travaillais fort pour regarder les bâtiments, les gens, partout. Cette pratique franchement ardue a tôt fait de m’envoyer, comme une catin pas de tonus, les deux genoux sur l’asphalte, direct en avant d’une terrasse bondée. Débarque humiliante. J’avais pas vu que le trottoir finissait là. Ben coudonc.

Je me suis plantée. J’ai perdu l’équilibre, un peu, devant le néant. J’ai perdu mes repères, perdu le contrôle. Pis c’était pas grave. Ça m’a pris ça pour comprendre l’importance de l’équilibre. Pas juste sur mes deux jambes ou d’une bonne gestion du regard – un peu en avant, un peu à gauche, un peu à droite, t’sé, le gros bon sens, là – l’équilibre tout court. Ça allait me servir, ça.

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Texte : Hélène Mallette
Photo :  Mathieu Lachapelle

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