Lettre à Montréal

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Pour être complètement franche avec toi Montréal, j’ai songé deux fois à te quitter. La première fois où j’ai voulu partir, je n’avais pas l’intention d’aller bien loin… J’avais juste envie de délaisser mon appartement « pas de laveuse-sécheuse » pour louer un condo sur ta Rive-Sud. T’sé, avec des garde-robes…Le rêve. La deuxième fois, j’étais tombée amoureuse d’une autre. Une autre sans hiver, parce que tes grands froids humides et tout le gris dont tu nous enveloppes la moitié de l’année avaient réussi à éteindre le feu qui m’habitait quand je t’ai choisie y’a 8 ans. Une autre à 4 500 km d’ici. On y parle anglais, les avocats y sont toujours mûrs et on s’y nourrit de smoothies et de lumière…Te dire à quel point ça me plaisait. Mais apparemment, je suis encore là. J’ai les pieds gelés, mais je suis encore là. T’as le droit de rire.

Je n’étais qu’une ado quand on s’est rencontrées. Après 17 ans à vivre tranquillement sur le bord du fleuve, c’était de toi que j’avais envie, parce que la rumeur voulait que c’était chez toi que « ça se passait », que c’était chez toi que « tout était possible ». Ça fait que, ciao maman, bye papa, je m’en vais réaliser mes grands rêves dans un 4 et demi sur le Plateau.

Je me souviens marcher sur Saint-Denis, seule « comme une grande », en me sentant tellement petite en dedans. Je me souviens m’être dessinée un quadrilatère de sécurité, de Maisonneuve à Mont-Royal, de Saint-Denis à Papineau. Mon école, mon épicerie, mon parc, mon bar, et ne pense pas me sortir de là.

J’ai vécu des années dans cette parcelle de toi avant de réellement faire ta rencontre, avant de réellement saisir qui tu étais.

Y’a fallu qu’on me prenne par la main et qu’on me guide. Y’a fallu que ceux qui t’ont choisie avant moi me traînent sur ta ligne bleue, me fassent courir dans les côtes de Westmount, me fassent jouer dans ta montagne et refusent de s’asseoir deux fois à la même table pour que je comprenne de quoi ton coeur était fait. On a mis du temps à s’apprivoiser, toi et moi.

Aujourd’hui, comme c’est souvent le cas en amour, c’est chaque fois que je prends mes distances que je me rappelle tout ce que je ressens pour toi.

T’es pas toujours facile à vivre, admets-le. Il serait temps que tu te décides — la rue Fabre, veux-tu qu’on la monte ou qu’on la descende? Il serait aussi temps que t’arrêtes de procrastiner et que tu les termines tes grands travaux. J’ai pas de doute que ce sera beau, une fois fini. Et il faut vraiment qu’on se parle de tes sautes d’humeur, côté météo. Soit tu nous crées un peu d’espace de rangement pour nos 30 manteaux et nos 12 paires de bottes, soit tu te régularises un brin. C’est beau par contre, tes quatre saisons.

J’te fais plein de reproches quand on est ensemble, mais si tu m’entendais parler de toi quand je te quitte pour visiter l’Europe, ou nos voisins d’en bas…

Je ne me gêne pas pour leur dire que c’est chez toi qu’on mange le mieux. Parce que tes chefs ont du coeur au ventre, et le souci du travail bien fait, avec autant de minutie que de simplicité. Ils savent recevoir aussi. « On peut y manger un repas dont on se souviendra toute notre vie à chaque coin de rue » que je leur dis, aux Californiens, aux Britanniques.

Je ne me gêne pas non plus pour leur dire que ceux qui te donnent vie sont des visionnaires, des audacieux, allumés d’un feu à toute épreuve. Je me vante que bien souvent, ton art éclabousse à l’international. Je parle de ta créativité et de ta musique avec autant d’ardeur que ceux qui te font bouillonner de passion.

Et je leur avoue que t’as fait de moi et de tous ceux avec qui je te partage, des braves. Des braves qui dansent dehors à – 26 °C et qui se risquent sur tes ponts et tes trottoirs-patinoires, mais des braves qui acceptent le défi de redonner vie à des secteurs éteints et qui croient fort en leurs idées aussi.

Merci de m’avoir appris le sens du partage et de la communauté, à travers ton voisinage et tous ceux qui ont su faire passer leur petite business de « commerce » à « institution ». Merci pour les grands voyages, à travers tes quartiers et ta diversité. Merci de m’avoir adoptée, et d’avoir tenu parole. C’est vrai que c’est chez toi que ça se passe, et qu’avec toi tout est possible. Je reste, promis.

Marie-Philippe

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Texte: Marie-Philippe Jean
Illustration: Annick Gaudreault

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