Jo Gros Dard

On avait une heure trente de char à faire ensemble pour se rendre chez Apiculture Sirois dans les Cantons-de-l’Est. L’autre Melissa (la photographe) conduisait, alors moi, mon rôle, c’était de ne pas être trop plate à côté d’elle.

– Comme tout le monde, t’as vu le film L’été de mes onze ans, j’imagine?
– Euh… Oui. Mais pourquoi tu me demandes ça?
– Macaulay Culkin meurt à la fin à cause des abeilles! – Shit, c’est vrai…

C’est là que j’ai appris que ma belle amie serait capable de partager sa crème glacée avec une abeille tellement elle n’a pas peur des mouches à miel, mais que sa plus grande phobie est de se faire piquer. Paradoxal? « C’est parce que je ne me suis jamais fait piquer, alors je ne sais pas si je suis allergique. » Ouan. Bon point… Inutile de vous dire que la discussion a bifurqué vers des sujets plus jojo jusqu’à ce qu’on arrive à destination.

Une quinzaine de ruches visibles de la route, une belle grande maison, la forêt derrière, ainsi que Jonathan qui nous accueille tout sourire dans le beau milieu tout ça : on était bien arrivées. Et, d’emblée, on a été rassurées : Jo a dit qu’il avait des EpiPen chez lui, juste à côté.

« Je revenais avec des vers de terre dans mes poches. »
Jonathan a toujours été fasciné par les insectes. Enfant, il adorait être dehors. Il dit que sa blonde Marie-Michèle – qui l’accompagne dans cette aventure – est pareille, il paraît qu’elle parle même aux grenouilles. Sauf que Jonathan, lui, a une relation avec le miel qui ne date pas d’hier. Beat that : tous les matins depuis qu’il a dix ans, il commence sa journée en prenant une cuillerée de miel. Dans sa tête de ti-gars, grâce à ça, il ne tombera jamais malade. La question qui pique : est-il déjà tombé malade? Ben rare.

« Je regarde des abeilles sur Youtube. »
Ça fait trois ans que Jonathan a son entreprise; six qu’il tripe sur les abeilles. Il a fait ses débuts avec une formation pour monsieur madame tout le monde chez Apiculture Patenaude et il a d’abord acheté une seule colonie, juste pour voir s’il serait capable de la multiplier, et savoir s’il aimait vraiment ça. « Il tripait solide », précise sa blonde. Depuis, il lit tout ce qu’il peut sur les abeilles. Il assure la reproduction. Il en mange, dans les deux sens du terme. Je me suis d’ailleurs trouvé un peu drôle de lui demander si les vidéos d’abeilles étaient, en quelque sorte, sa porn. « Attends! Je me sers même de mon Apple TV pour regarder ça en gros sur ma tivi! » (On a bien ri.) Et le nom des produits Jo Gros Dard? Un brainstorm avec des chums, sur un coin de bar. Il fallait que ce soit accrocheur, comme les saucisses Ils en fument du bon de l’ami Felipe Saint-Laurent.

« J’ai perdu ma mère l’an dernier. »
On dit toujours « un jour » ou, le bon vieux classique : « à ma retraite ». Mais l’an dernier, Suzanne, la maman de Jonathan est décédée. Elle avait 62 ans, ça faisait un an qu’elle était retraitée. Une perte immense pour ses proches. D’une tristesse pour elle aussi, qui n’a pas pu profiter de sa retraite. Un déclic pour son fils. Après avoir été mécanicien, barman, restaurateur, il appuierait un peu plus fort sur l’accélérateur de la machine à rêves. Il n’aurait plus seulement des abeilles chez son ami à Saint-Damase, mais plusieurs ruches sur un terrain qui lui appartiendrait. L’objectif : se spécialiser dans la vente de colonies et travailler en collaboration avec des chefs de la région passionnés qui, dans leurs créations culinaires, utiliseraient son miel sauvage.

« Je dois m’assurer qu’il y ait toujours une reine. »
Jonathan fait le tour de ses ruches au moins une fois par semaine. Il doit s’assurer qu’il n’y a pas d’intrus, comme des papillons de nuit, ou le varroa, un acarien parasite. Il dit allo à ses abeilles avec de la boucane, une façon de leur signifier sa présence. Comme lors d’un feu de forêt, les abeilles sentent aussitôt la fumée et, par instinct, se gavent de miel. En milieu naturel, elles savent qu’elles devront reconstruire leur nid de gelée royale ailleurs et veulent éviter les pertes. Mais Jonathan précise : contrairement à ce que certains disent, la boucane ne les endort pas, elle ne fait que les engourdir un peu, ce qui les rend moins agressives. Moins de risques pour lui de se faire piquer; moins de risques pour elles de se faire écraser. Et si, parmi les 60 000 abeilles d’une ruche, la reine n’y est plus, le dard des mâles servira à féconder une nouvelle reine.

« On n’a pas encore d’enfants, mais on a des abeilles. »
Jonathan et Marie-Michèle sont beaux à pleurer. En attendant de devenir parents, ils ont chacun leurs ruches préférées. Les pâles travaillent de manière plus ordonnée, selon Marie-Michèle. Les p’tites foncées travaillent plus vite, pense Jonathan. Il aime prendre soin de ses bêtes. « Aweille, viens-t’en », me dit-il; il veut que je comprenne le buzz. Son trip, c’est ouvrir la ruche. Le buzz le détend. Dans un avenir rapproché, il souhaiterait le faire vivre à plus de visiteurs. « On a d’autres objectifs à accomplir avant, mais, regarde, depuis tantôt, on voit des cyclistes passer sur la route! Ils pourraient s’arrêter ici, tout comme les familles de passage dans les Cantons, et j’ouvrirais les ruches comme je le fais avec vous. » Bref, on serait bien loin de la simple dégustation de miel, à nous l’expérience sensorielle!

Ce n’est d’ailleurs qu’à la toute fin de cette expérience – dans la mouvance des abeilles qui continuent leur travail, et celui des fleurs sauvages dansant doucement dans le vent, et desquelles les bêtes s’envoleront, chargées de pollen – que j’ai remarqué le tatouage de Jonathan sur son bras.

Suzanne.

Elle, elle ne bougera jamais de là, accompagnant son fils dans chacun de ses mouvements.


Texte : Melissa Maya Falkenberg
Photos : Melissa St-Arnauld

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