Forger l’avenir – Portrait d’un forgeron iconoclaste

Rien ne laisse présager que dans ce petit garage rudimentaire du quartier Saint-Sauveur à Québec, se trame une révolution des traditions loin d’être tranquille, élaborée à grands coups de marteau. C’est que ce petit garage est une forge bien cachée où travaille Thomas Lefebvre, artisan forgeron.

MARTELER LES STÉRÉOTYPES
Au premier abord, on s’imagine pénétrer la tanière d’un ouvrier figé dans le temps, un monument immuable au progrès, gardien des traditions métallurgiques les plus sacrées. La réalité est toute autre; nul besoin d’être un Viking moderne pour savoir forger avec puissance et dextérité. Thomas est différent. Ne vous laissez pas flouer par la suie qui enduit ses mains marquées de brûlures, il vous surprendra par sa mine pensive, analytique, posée. C’est un créatif qui révolutionne, entre deux tisons, un métier bien plus progressif qu’on ne le pense : « Je refuse de me cloîtrer dans des méthodes de travail qui sont confortables ou prévisibles. Ce que j’aime, c’est l’expérimentation. » Portrait d’un artisan qui a soif de renouveau.

DE FABRICANT À CONCEPTEUR
Et que fait un forgeron, en 2019? Thomas est d’abord un fabricant, passionné par l’objet durable, bien fait, fonctionnel, mais aussi esthétiquement intéressant. Là où il se démarque, c’est dans son appétit insatiable de toujours explorer de nouvelles méthodes : « Je suis tout sauf un puriste. Des essais et des erreurs, c’est nécessaire à tous les métiers. Je me garde toujours une demi-journée par semaine pour faire de l’élaboration technique. » Moins chers que le bois noble qu’il a appris à façonner lors de ses études en lutherie, l’acier inoxydable, le bronze et l’acier brut sont devenus ses canevas de prédilection. Couplé au fait que son père était aussi forgeron, il est bien vite tombé dans la marmite.

FORGER SON STYLE
Depuis maintenant huit ans, Thomas travaille en solo, battant le fer sur des commandes pragmatiques (escaliers, portes de foyer, etc.), autant que des objets créatifs (ses cuillères à cocktail torsadées sont à couper le souffle). Sa touche, il l’a découverte en jouant avec les contrastes : « Y’a peu de personnes qui fabriquent des objets utilitaires en stainless de la façon dont je les fais, qui conservent un brut de forge où l’on reconnaît les coups de marteau, mais qui sont polis et faciles à nettoyer. » Son populaire décapsuleur est un bon exemple de texture fruste où l’on sent sa présence dans la matière : « J’aime pas les objets parfaits, j’aime quand ils ont des imperfections qui forment un tout cohérent. C’est comme les gens; nos visages ne sont pas symétriques et c’est ce qui donne du caractère, ce qui nous rend humains et uniques. » Et c’est toute la force de l’artisanat, de nous rappeler, par l’objet, la présence de l’autre.

JOINDRE LES RANGS DE FABRIQUE 1840
En plus d’être un fabricant-concepteur hors pair, Thomas est un intellectuel du fait main. Il s’intéresse beaucoup à l’évolution de son métier et à la place qu’occupe aujourd’hui l’artisan dans l’inconscient collectif. « Lors de la révolution industrielle, le rôle du forgeron était intimement lié à celui d’ingénieur. Les machines étaient développées par des forgerons multidisciplinaires », explique-t-il. Puis les années 70 et l’apogée du design industriel ont fait ombrage à leur travail : « Le mouvement des métiers d’art a complètement perdu l’intérêt de la population à cause de l’abondance d’objets bon marché reproduits mécaniquement. » Mais depuis quelques années resurgissent un intérêt foisonnant et une demande toujours plus grande pour les objets faits main. Et Thomas est fier de contribuer à faire entrer sa discipline dans la modernité.

L’un des nouveaux acteurs sur la scène locale qui contribue à redorer l’image des artisans, c’est Fabrique 1840 dont fait partie Thomas. Cette boutique en ligne propulsée par Simons se veut la figure de proue du fait main canadien en offrant des objets design sélectionnés avec soin. Son mantra : valoriser le savoir-faire local pour encourager son économie, et célébrer l’autonomie créative et de production des artisans. « Je suis bien content d’avoir été approché par Fabrique 1840. Chaque artisan sur cette plateforme amène quelque chose de son métier, ce peut être quelque chose qui était en train de se perdre ou qui était inconnu du public », explique Thomas. Un véritable vent de fraîcheur a soufflé sur l’offre de commerce en ligne, tissant des liens toujours plus étroits entre le consommateur avisé et l’artisan passionné.


INNOVATION PERPÉTUELLE
En parcourant les recoins de son atelier, une pièce singulière pique la curiosité. « C’est une pelle à jardinage sur laquelle je travaille! » s’exclame Thomas. En s’y attardant, on remarque que ce n’est en fait qu’une feuille de métal repliée sur elle-même. Un objet qu’il développe d’ailleurs pour Fabrique 1840 qui prévoit lancer une collection spéciale sur l’autonomie alimentaire au printemps. Entre les mains de Thomas, nos potagers n’auront jamais eu aussi fière allure.

Ce jeune forgeron impétueux est allumé d’une flamme loin d’être ordinaire. Il nous confirme que l’artisanat est tourné vers l’avant, contribuant à rendre notre monde moderne un peu plus humain.



Découvrez les objets de Thomas Lefebvre sur Fabrique 1840 à fabrique1840.com. La collection exclusive sur l’autonomie alimentaire, « Le design au service de l’assiette », sera offerte en avril 2019.

Texte : Catherine Martel
Photos : Mathieu Lachapelle

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