Derrière les champignons

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texte: Ariane Bilodeau
photos: Thierry Lacasse

Le mycélium qui change le monde

Depuis toujours, il semble que les champignons suscitent tant l’admiration que la crainte des gens, qui oscillent constamment entre mycophilie et mycophobie. Nous faisons confiance aux petits champignons blancs tout propres du marché, et sommes attirés par les beaux spécimens que nous apercevons souvent en forêt vers la fin de l’été… mais nous n’oserions jamais y toucher. Nous sommes fascinés par ces organismes qui ressemblent un peu à des végétaux, un peu à autre chose, qui se nourrissent de trucs morts et de décomposition pour produire quelque chose de vivant et de délicieux.

Avant les jolies trousses de culture de champignons qu’on retrouve maintenant en épicerie, tout a commencé par un jeune entrepreneur avec un intérêt pour les champignons et surtout pour le mycélium – les intrigantes racines qui se cachent sous ceux-ci ¬– et puis par une occasion en or de tester leur pouvoir à grande échelle. En portant une nouvelle solution de détournement d’ordures ménagères à l’attention du public, Geoffroy Renaud-Grignon et Champignons Maison font leur part pour purifier la société… délicieux champignons sauvages en prime.

Une occasion d’affaires, un projet de mycoremédiation et la naissance de Champignons Maison
Titulaire d’une maîtrise en anthropologie et lauréat de la catégorie Bioalimentaire du Concours québécois en entrepreneuriat de l’Est de Montréal en 2014, Geoffroy se démarque depuis des années comme un jeune entrepreneur novateur qui sait miser sur un des grands pouvoirs de la nature pour remédier ¬à des problèmes d’ordre écologique.

Il y a quelques années seulement, une belle occasion d’affaires se présentait à lui sous la forme d’un immeuble ultra abordable pour mettre en œuvre des initiatives commerciales. Toutefois, une odeur d’huile planait autour de l’édifice, et même dans certaines parties de ce dernier. L’immeuble se trouvait en fait sur le terrain d’une ancienne station-service, ce qui avait contaminé le sol d’une manière qui semblait quasi irrémédiable. Geoffroy avait des connaissances de base en mycologie et en bioremédiation, par simple intérêt personnel, et ses recherches sur le traitement de sols donnèrent naissance à un plan d’action qui pourrait sembler, pour certains, saugrenu ou même utopique : purifier le sol par les champignons.

« C’est une solution non seulement abordable, mais qu’il est aussi possible de reproduire et qui échappe aux brevets », dit le jeune entrepreneur. Selon ses recherches, des couches jetables, qui prennent environ 150 ans à se décomposer, peuvent être réduites en humus par des pleurotes en seulement 4 mois. Ces mêmes champignons prennent aussi peu que 2 mois pour défaire des mégots de cigarette, qui prendraient autrement de 15 à 20 ans à disparaître! Ses recherches portèrent aussi à son attention un problème qui touche beaucoup de Montréalais : la contamination des sols par des hydrocarbures, et les coûts élevés associés aux méthodes habituelles de décontamination. Sachant que les pleurotes comptent parmi les champignons les plus faciles à faire pousser et les plus efficaces pour transformer les résidus commerciaux et résidentiels, Geoffroy se lança dans la culture du mycélium et de champignons comestibles en vue d’une application à grande échelle, soit la première étape de la décontamination des sols par le vivant.

Les trousses de culture de champignons
Pour financer la création d’un laboratoire de mycologie appliquée et procéder à des interventions écologiques, Geoffroy créa Champignons Maison vers la fin de l’année 2012 et lança ses fameuses trousses de cultures de champignons, utilisant le marc de café comme substrat de culture. Le café est la boisson chaude la plus consommée au Canada, et des milliers de tonnes de marc finissent chaque année au dépotoir. Champignons Maison en récupère 200 kilos par semaine, sans trop chercher. Cette initiative a fait de cette dernière la toute première entreprise québécoise à recycler le marc de café pour le transformer en champignons de spécialité. Pour Geoffroy, les trousses n’ont pas qu’une visée gastronomique, « elles rendent accessible la culture du champignon et permettent d’intégrer les utilisations du mycélium dans la culture populaire ». Elles permettent de voir le champignon dans l’ensemble de son déploiement, de comprendre son processus de croissance, puis d’être en mesure de le reconnaître dans la nature.

Des projets à revendre
Les projets d’application de mycélium de Champignons Maison se multiplient. Tantôt, on conclut un partenariat avec la Ville de Montréal pour revaloriser des frênes détruits par le redoutable agrile du frêne. Les arbres réduits en copeaux sont mélangés à du mycélium, et ceux coupés en rondins permettent de faire de véritables totems, sur lesquels de beaux champignons pousseront à la vue et à la portée du grand public. La jeune entreprise organise aussi régulièrement des ateliers théoriques et pratiques gratuits sur l’implantation de champignons comestibles à l’aide de mycélium, ainsi que sur les différentes associations bénéfiques entre plantes et champignons. Ces ateliers, à mi-chemin entre aménagement paysager et bioremédiation, servent à créer un espace de culture dans les jardins collectifs de la ville, tout en éduquant et en sensibilisant la population quant aux diverses utilités des fameuses racines de champignons. Comme une quantité importante de mycélium est nécessaire pour mener à bien de tels projets, Champignons Maison invite les participants à apporter des matériaux permettant de nourrir le nouvel organisme (carton, jute, café, feuilles de thé). On assiste donc au détournement de beaucoup de résidus domestiques. « Le produit final n’est même pas un déchet ¬– c’est un ajout que tu remets dans le sol et qui est déjà prêt à redonner à la communauté », déclare Geoffroy. Tel un cheval de Troie, le mycélium est prélevé par les participants et intégré à leur environnement et à leur quotidien, où il peut ensuite continuer de leur apporter de délicieux champignons comestibles.

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Et qu’est-ce que Geoffroy et l’équipe de Champignons Maison nous réservent pour l’avenir? Peut-être aurons-nous l’occasion de bientôt goûter au MycoBurger, un substitut de viande semblable au tempeh qui enchantera tant végétariens qu’omnivores. On nous prépare aussi un sirop d’érable dense et crémeux, préparé avec des décoctions de champignons médicinaux (tels le reishi et le chaga, deux champignons aux propriétés exceptionnelles) – il suffit d’en ajouter une toute petite quantité dans notre café chaque matin et hop! on en tire tous les bienfaits. À suivre!

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