Décibels

Dès ma montée dans l’entrée exiguë, j’ai vite compris pourquoi les gars avaient choisi de louer ce chalet-là : petit, en bois rond, perdu en plein milieu de nulle part avec un lac privé en prime. Eusse été la belle saison, je n’aurais pas été surprise de les interrompre dans une saucette baignée de soleil, de rires et de sauts qui éclaboussent partout. Mais l’étendue d’eau reste immobile sous les arbres gelés et les décibels s’échappent déjà du petit refuge, même si les fenêtres sont bien fermées.

Et bientôt, la musique se mêle aux effluves de repas copieux, composés d’ingrédients frais, de bières de microbrasseries soigneusement sélectionnées et d’une quantité plus qu’appréciable de fromages d’ici – l’ingrédient chouchou, la pierre angulaire de tout bon repas de band. Car il faut le préciser : ce sont de fins palais.

Une soupe à l’oignon parfumée recouverte de fromage fumé grésillant embaume bien vite la mai-son et réchauffe autant l’ambiance que les esprits créatifs. Puis, demain, une rassembleuse et gargantuesque cassolette d’œufs avec du fromage en grains et du fromage râpé par-dessus sonnera le dernier repas entre amis du week-end avant le retour au quotidien.

Je la connais bien cette ambiance; il y a plus de quinze ans que j’orbite autour de ce quintette qui partage une passion commune de jouer de la musique. Quinze ans. C’est ce que moi j’en connais, à titre de « blonde du chanteur », mais eux, ça fait plus de 20 ans qu’ils nourrissent cette fraternité désarmante; un noyau solide, un tout, un peu comme un couple à cinq dont je ne connaîtrai jamais parfaitement la synergie. En ouvrant la porte qui donne sur l’entrée, une vague de son me submerge, la caisse claire résonne jusque dans mes os et fait rebondir mes pas un peu plus haut qu’à l’habitude. Je n’y peux rien, c’est comme lorsqu’on tambourine le genou pour réveiller le réflexe rotulien; à chaque attaque sur les peaux tendues de la batterie, mes muscles sursautent et me donnent l’impression de marcher sur la lune.

J’aurais beau crier, ils ne m’entendraient pas. Le son est beaucoup trop fort et c’est précisément ce qui leur permet de s’abandonner.

Je m’aventure un peu plus loin jusqu’au cœur de cette maisonnée que je ne connais pas, où mes musiciens retrouvés répètent une mesure jusqu’à en trouver la version parfaite. Ils m’attendaient, alors la surprise n’est pas si grande. Je suis venue en renfort. Je brandis la boîte d’ingrédients manquants que je devais leur apporter; c’est que ce week-end annuel ne faillira pas à la tradition; on célèbre la musique, l’amitié, mais aussi la cuisine. On me libère de mes provisions et bientôt on m’embrasse comme une des leurs en me graciant de mes surnoms préférés qui n’existent que pour eux; Mamallette, Malletchki, qu’importe, cette reconnaissance m’émeut toujours un peu plus qu’il le faut.

Ça fait à peine une minute que je suis arrivée et, déjà, je constate que leur habituel concours de répartie sans public est commencé depuis longtemps. Un feu roulant d’anecdotes humoristiques qui s’enfilent les unes après les autres; des histoires savamment ficelées et, disons-le, souvent romancées, montent à la surface pour le bien du temps retrouvé.

 

On ressasse la vieille boîte à histoires et on en extirpe les centaines d’heures passées dans la van, en tournée, un peu partout dans le monde. Je les imagine dormir tête contre tête, bercés par les interminables kilomètres d’autoroute de l’Europe de l’Est, ou alignés comme des sardines sur le sol froid de vieux squats allemands abandonnés.

Le plancher craque, le feu crépite, les yeux brillent. Bien vite, le quotidien reprendra les rênes, le travail, la famille, les enfants.

Mais pour l’instant, ce moment leur appartient. Je les laisserai bientôt, je m’en retournerai braver les nouveaux flocons alors qu’ils replongeront dans leur univers. J’envie les murs qui s’empliront de leurs rires, de leurs nouvelles mélodies secrètes, de leur bonheur. Mais comme un dessert qu’on déguste lentement, je reste encore quelques petites minutes à les regarder. Ils sont si beaux dans leur amitié.



Texte : Hélène Mallette
Photos : Mathieu Lachapelle

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