Catégorie : Nu

PONY – Lucy gone

Évoluant constamment dans un monde coloré où rappeurs et personnages imaginaires se côtoient sur fond naïf et enfantin, Pony rayonne, depuis quelques années déjà, dans les scènes montréalaise et internationale en tant qu’artiste visuelle. Bien ancrée dans sa sensibilité, elle défie les polarités de son univers et illustre les réalités souvent crues de ses expériences en les intégrant dans un monde ludique et joyeux aux couleurs vives et aux lignes relevant du dessin animé.

Déjà fan de son art, je voyais souvent passer ses projets sur Instagram, et voilà qu’en juin dernier, je suis tombée sur une de ses publications, honnête et bouleversante, dans laquelle elle célébrait une grande réussite personnelle : sa quatrième année sans consommer de cocaïne. Son message sans artifice nous menait dans les dédales sombres et sinueux de son passé, de son enfance torturée par la colère et l’anxiété pour finalement déboucher sur la finalité salvatrice de son parcours : sa propre renaissance – un message rempli d’espoir pour ceux qui vivent dans la détresse. Sa générosité désarmante suintait la vérité, la vulnérabilité et nous avons trouvé ça beau.

C’est un message positif et important.

Nous lui avons donc fait de la place dans nos pages pour illustrer ses propos et pousser son message encore plus loin. Et c’est dans ce même élan de dépassement, s’inspirant de la ligne directrice de ce numéro, que Pony a quitté sa zone de confort en délaissant le dessin et en s’installant littéralement au centre de son propre univers, protagoniste de sa victoire. Dans ces fresques d’une beauté qui lui est si singulière, elle y explore la dualité du bien et du mal, et surtout, la consécration de ses plus grandes batailles.

Peux-tu nous parler de ta démarche derrière le projet que tu as élaboré pour notre numéro Nu?
L’idée c’était de transposer certaines de mes illustrations en photos. Ce sont des illustrations qui ont une grande signification pour moi, qui sont représentatives d’événements ou d’états d’esprit dans ma vie, si on veut. La démarche était donc très personnelle, en lien avec des défis que j’ai eu à surmonter dans le passé.

Quels genres de défis?
Plusieurs choses, la boulimie, entre autres. Ça a duré une dizaine d’années. Contrairement à d’autres personnes qui choisiraient de ne pas en parler par peur de ce que les autres pourraient penser – parce que c’est un peu trash et pas super glorieux – pour moi, c’est ma plus grande fierté de m’être sortie de ça, d’avoir surmonté ces obstacles-là. C’est beaucoup plus important que n’importe quel prix que j’ai pu recevoir. Et ce qui me réconfortait le plus quand je vivais ces choses-là, que ce soit les troubles alimentaires ou la dépression, c’était de lire des témoignages ou de rencontrer des gens qui avaient vécu ce que je vivais et qui s’en étaient sortis.

Donc, c’est un peu comme ta façon de venir en aide à ceux qui vivent ces mêmes obstacles?
Tu te sens tellement seul et incompris quand tu vis ça parce que c’est très tabou. Oui on sait que ça existe, mais personne ne va en parler ouvertement. Tout le monde fait ça en cachette, il n’y a personne qui annonce qu’il s’en va se faire vomir lors d’un souper. (rires) Je pense que la solution pour que les gens restent le moins longtemps possible dans leur trouble – et je ne dis pas que c’est la seule solution – c’est de se sentir moins seul et de savoir qu’il y a de l’espoir. Et ça, on va y arriver en arrêtant de garder ces sujets-là tabous, en en parlant le plus possible. C’est pour ça que je tiens à en parler, même si ce n’est pas toujours beau.

Quel trouble a été le plus difficile à surmonter?
La boulimie parce que ça implique plusieurs choses qui sont toutes interreliées, dont l’anorexie et tout ce qui vient avec. Il y a beaucoup de dépendances liées à ça aussi. Les laxatifs, par exemple. J’en prenais plusieurs par jour, et j’ai fait ça longtemps. C’est super dangereux! Dans le fond je faisais tout pour me sentir le plus légère possible, c’était ça le but. C’est peut-être gross de parler de ça, mais c’est la réalité pour beaucoup de filles et beaucoup de gars. Tu ne penses jamais te rendre là, mais vient un point où tu trouves tous les moyens pour te sentir le plus vide, le plus léger possible – inexistant finalement. Les laxatifs, ça a vraiment été difficile parce que j’ai eu peur d’avoir ruiné mon système digestif à jamais. C’est comme si je l’avais abandonné et je pensais rester comme ça toute ma vie. Ça, c’était vraiment tough. Ça a pris deux ans avant que tout redevienne normal.

On sent qu’il y a un message positif dans ton art, est-ce que tu crois que cette époque difficile, mais formatrice, est derrière toi, est-ce que tu la regardes avec un certain recul maintenant?
Oui, je l’ai ce recul-là. Ça ne fait pas si longtemps en fait. La vérité c’est que c’est grâce au fait que j’ai eu un décollement de la rétine il y a environ un an et demi. Avant que ça arrive, j’avais souvent des rechutes de boulimie par moments, ce n’était pas au quotidien, mais ça pouvait arriver une fois par mois à cause du stress. Même si j’essayais de bien manger, si ça allait trop bien ou trop mal, ça m’arrivait encore.

Quand j’étais jeune, mon père a eu un décollement de la rétine. C’est grave, ça peut rendre aveugle! Il est parti d’urgence en hélicoptère parce qu’on habitait à St. John’s à Terre-Neuve et il n’y avait pas d’hôpital dans le coin qui pouvait l’opérer. Ça m’avait vraiment traumatisée, c’était ma pire phobie et ça a fini par m’arriver! C’est vraiment ça qui m’a aidée à arrêter complètement, à fermer ce chapitre-là. Ça m’a fait réaliser à quel point ma santé était importante. Ça n’a pas aidé mon hypocondrie, mais chaque chose arrive pour une raison.

J’ai l’impression que depuis ce temps-là, j’arrive mieux à voir la beauté dans les expériences négatives. Je focusse moins sur le : « Ah! C’est vraiment poche que ça arrive! » Maintenant, je me demande toujours ce que cette situation-là m’a appris et comment elle peut me faire grandir.

Est-ce que le décollement de la rétine avait un lien avec la boulimie?
Il y a de bonnes chances que ce soit en lien avec la boulimie. Parce que quand on vomit, la pression se ramasse derrière les yeux. Alors, faire ça pendant dix ans, à raison de quelques fois par jour, ce n’est pas l’idéal. J’étais peut-être prédisposée génétiquement au décollement de la rétine étant donné que c’est arrivé à mon père, mais dans mon cas c’est apparu précocement parce que c’est quelque chose qui arrive généralement aux gens beaucoup plus vieux.

En travaillant sur ce projet, tu as souvent fait référence à la dualité ange/démon pour représenter tes dépendances et tes réussites. Est-ce que cette dualité existe encore en toi?
Oui c’est sûr, c’est bien ancré en moi et c’est une image super importante. Le premier tattoo que j’ai eu se trouve sur mon doigt et il souligne mes trois ans sans cocaïne. C’est écrit en arabe et ça signifie : Lucy, gone (Lucy, parti). Kendrick Lamar (le rappeur) fait référence à Lucy dans ses chansons pour parler de Lucifer. Je trouvais que c’était tellement une belle façon poétique de parler de quelque chose d’aussi sombre. C’est aussi parce j’ai été élevée dans une maison tapissée de posters de Jésus, de prières et de croix parce que ma mère est une Palestinienne catholique très religieuse.

Quand j’étais jeune, j’étais une enfant très triste et colérique, hors de contrôle. Ma mère me disait souvent que j’avais un diable en moi, comme si j’étais possédée. Ce n’était pas pour mal faire, c’était sa façon à elle de s’exprimer. Elle me le répétait souvent alors j’ai fini par associer ça, dans ma vie adulte, à mes dépendances, à mes habitudes malsaines. Le diable c’était la cocaïne, la boulimie et tout ce qui faisait en sorte que je me détruisais. J’ai toujours senti qu’il fallait que je combatte une espèce de démon intérieur.

Est-ce que tu croyais à tout ça, le concept de la religion?
J’y croyais plus jeune jusqu’à ce que je commence à me poser des questions. Et ça, je n’en parle pas souvent parce que je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon enfance. Je pense qu’inconsciemment, j’ai voulu oublier cette période-là, ce n’était pas la plus douce. Mais je me souviens, lorsque j’avais sept ans, on allait à l’église et moi je ne voulais pas y aller. J’apportais plein d’arguments pour ne pas y aller et le dernier que je me souviens d’avoir dit à ma mère c’était : « Tu dis que Dieu est partout, alors pourquoi est-ce que je devrais aller à l’église pour le voir? ».

Elle était tellement fâchée! Elle n’était plus capable de s’obstiner avec moi alors elle m’a laissée à la maison. Elle m’a donné un chapelet et m’a dit de réciter vingt-quatre Je vous salue Marie. J’en ai fait comme cinq ou six et je suis allée regarder les bonshommes à la télé après… (rires) J’ai juste arrêté d’aller à l’église. Ma mère ne m’y emmenait plus, pas parce que c’est une mauvaise mère, au contraire, mais parce qu’elle n’était plus capable de me gérer. Donc à sept ans, il y a eu une fissure, j’étais juste indomptable. Pour ma mère, la religion c’est toute sa vie, elle était orpheline et elle a été élevée par des sœurs dans un pensionnat. Si ce n’était d’elles, elle ne serait pas ici aujourd’hui. Je sais à quel point pour elle, c’est la religion qui l’a sauvée. Tu vois, ça c’est dans les bons côtés de la religion, on met beaucoup l’accent sur le négatif, mais reste qu’elle m’a transmis beaucoup de bonnes valeurs qui viennent de la religion, des valeurs humaines.

Et aujourd’hui, avec ta mère?
Ça va tellement bien! On n’a jamais eu une aussi belle relation. C’est quand j’ai eu vingt ans que ça a commencé à aller mieux. Je prends beaucoup de ce blâme-là, je n’étais pas une enfant facile. Mais je sais pourquoi aujourd’hui. J’ai eu le temps d’y réfléchir, je suis une personne très introspective et j’ai compris pourquoi j’agissais comme ça.

Qu’est-ce que tu dirais à la Pony enfant si tu pouvais être à ses côtés avec la sagesse et l’expérience que tu as maintenant?
Pour vrai, je suis encore la même petite fille, je n’ai pas changé. Je ne gardais pas les choses en dedans, je n’ai jamais été capable de me taire devant les injustices, je ne me laissais pas battre, je me battais. Par contre, si je pouvais lui parler à cette petite fille-là, je lui donnerais juste une grosse caresse, un peu d’amour. J’étais constamment en mode confrontation, je me suis rapidement bâti une carapace qui ne me permettait pas de ressentir l’amour. Je pense que c’est juste de ça que j’aurais eu besoin, un peu de douceur.

Si tu n’étais pas passée par là, est-ce que ton art serait ce qu’il est aujourd’hui? En ferais-tu tout court?
C’est sûr que je ferais de l’art parce que ce qui m’a toujours allumée, c’est la créativité. J’ai toujours eu beaucoup d’imagination. Quand j’étais jeune, j’avais peur de beaucoup de choses! Ma plus grande peur, puisque j’étais dans un contexte religieux, c’était l’Apocalypse. Tout ce qui était biblique me terrifiait. Je me souviens d’avoir lu quelques pages de l’Apocalypse à neuf ans et pour moi c’était vraiment ça qui allait se passer. Même plus vieille, si j’entendais par exemple un son ou une mélodie qui sonnait classique et dont je n’arrivais pas à identifier la source, je pensais que c’était un des signes avant-coureurs de l’Apocalypse. (rires) Mais je ne changerais ma vie pour rien au monde, parce que ça a fait de moi qui je suis maintenant. Il me reste encore beaucoup d’années à vivre et j’ai choisi ce que j’allais en faire!

Est-ce que toute cette anxiété-là t’est nécessaire pour créer? Si tu ne te tournes pas vers ce qui a été difficile dans ta vie, est-ce que tu manques d’inspiration?
Oh my god, au contraire! Je comprends que ça existe, et je sais que c’est comme ça pour plusieurs personnes. J’étais comme ça avant aussi. C’était une de mes craintes irrationnelles, j’avais peur de n’avoir plus rien à dire si je ne vivais plus de difficultés. Je pensais à toutes les rock star déchues et tous les grands artistes, à quel point ils souffraient, parce que souvent c’est un genre de trait commun d’être torturé, et je me demandais : « Ok, est-ce que c’est vraiment ça mon moteur? » Et justement, je tiens à dire que non, tellement pas, au contraire! Je suis mille fois plus créative et imaginative depuis que je suis en santé physiquement et psychologiquement. Si j’avais su à quel point ça allait être positif pour ce que je suis capable d’accomplir, ça m’aurait peut-être influencée à être plus radicale par rapport à ma guérison. Je déteste vraiment ce mythe-là parce que ça te force à avoir peur, peur de tout.

Derrière le projet que tu as réalisé pour Dînette, on sent qu’il y a quelque chose de vraiment dark, comment fais-tu pour prendre ces idées-là et les tourner en quelque chose de complètement ludique, à la limite comique?
Je n’ai pas le choix, c’est ça ma dualité. Quand je compare l’art que je faisais quand j’étais plus jeune à celui que je fais aujourd’hui, bien que ça se ressemble beaucoup avec les couleurs poppy qui sont très importantes pour moi et l’aspect cartoon qui vient dédramatiser le propos, il y a vraiment un contraste, c’était plus dark. Mes illustrations étaient plus trash si on veut. Mais à un moment donné j’ai réalisé que mes trucs commençaient à marcher, le monde aimait ça. J’ai vraiment eu une réflexion à propos du message que j’envoyais et même de celui que je renforçais en moi. Je me suis mise à faire des choses plus cute, un peu trop cute peut-être, pendant un bout de temps – on est toujours en évolution, c’est normal – et je me limitais à cause de mes démons. Mais il y a environ deux ans, j’ai réalisé que je ne pouvais pas vraiment m’empêcher de parler de ça. Je ne me censurais plus, mais je faisais extra attention, même si je n’en avais pas vraiment envie. Mais il y a un juste milieu, et c’est tout un travail que de découvrir comment s’exprimer, et en ce moment, je focusse beaucoup plus sur le genre de message que je veux communiquer et comment envoyer un message dans le monde, toujours en valorisant l’authenticité et la vulnérabilité.

Voues-tu ton art qu’au dessin?
Si j’ai une idée dans la tête, je veux juste la sortir. Ça pourrait être sous forme de film, de chanson, de peinture, n’importe quoi. C’est pour ça que pour ce projet-ci, j’ai choisi la photo et j’adore ça. Peu importe le médium, l’important c’est le message. L’illustration, pour moi en ce moment, c’est ma zone de confort, même si ce n’est pas si confortable et naturel pour moi. Extérioriser des idées, penser à des concepts, ça c’est vraiment naturel. Et puis j’ai mon univers à moi, alors c’est reconnaissable.

Qu’est-ce qu’on voit dans le futur de Pony?
J’ouvre un espace temporaire qui, en fait, va être un test pour un espace permanent, une boutique à Montréal, un endroit où je peux faire ce que je veux, des expos, des installations d’art, des collaborations avec mes amis, ça va être fou! Il y a aussi des collaborations vraiment cool qui s’en viennent. Mais principalement, je veux évoluer en tant qu’artiste et en tant qu’être humain, en général. Ce qu’on a fait ensemble est un très bon exemple. Je sais ce que je dois faire, je dois explorer différents médiums comme la photo justement, conceptualiser des idées, réaliser un clip, faire un court-métrage peut-être! Je pense qu’il ne faut pas rester trop confortable dans un truc. Je ne veux absolument pas me limiter, je veux continuer d’explorer, de grandir, de trouver différentes façons d’exprimer les idées qui m’habitent, et éventuellement, trouver la paix intérieure. (rires)

Texte : Hélène Mallette
Photos : Julien Laperrière
Retouche : Visual Box
Mise en beauté : Léa Bégin

Dompter le roc

Nous nous étions levés avant le soleil pour rejoindre Jonathan qui voulait nous montrer son endroit préféré, un lieu secret qu’il avait découvert au cœur de la nature pour faire du « bloc » : de l’escalade sur une formation rocheuse, sans cordes ni harnais. Alors que nous marchions derrière lui dans un sillon d’herbes hautes gorgées de rosée qui s’inclinaient comme pour nous saluer, la nature se faisait de plus en plus dense. Si on nous avait dit que les éléments extérieurs ne pouvaient atteindre cette capsule naturelle secrète, nous l’aurions cru; ni la pluie, le vent ou le brouillard nous avaient suivis et même la lumière peinait à traverser le feuillage épais.

Sur fond de silence feutré commençait à se dessiner une fresque sonore au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans l’épaisse forêt; le gargouillis continu du ruisseau s’accentuait pour accompagner le bruit des branches qui craquent et de l’humus qui amortit nos pas consciencieux de ne pas déranger la pureté qui nous entoure. Fougères, lichen et champignons colorés se multipliaient au fil de notre avancée, puis devant nous, tel un gros dinosaure doux, elle se trouvait juste là, la formation rocheuse dont Jonathan nous avait parlé – une grosse roche déposée sur deux autres, vestiges d’une culbute minéralogique datant de quelques milliers d’années. Faisant trois mètres sur cinq mètres environ, on devine la difficulté que présente l’escalade de ce bloc naturel

Mais contrairement à l’escalade, Jonathan nous explique que faire du bloc ne consiste pas à grimper d’immenses flancs de montagne, mais plutôt d’arriver à monter une petite formation plusieurs fois pour arriver à la prise finale, ou même, à la chevaucher. Et ce, sans équipement spécifique, ni cordes, ni harnais, ni casque. Juste à mains nues. Le défi se trouve dans l’ascension éprouvante qui nécessite habileté mentale, force physique et esprit d’analyse aiguisé puisqu’il faut visualiser son parcours avant de grimper.

Préparer la surface
Il y a plus de cinq ans déjà que Jonathan brosse et soigne cette paroi rocheuse, qu’il a découverte par hasard, comme si elle était sienne. Avec une brosse métallique, il la dénude amoureusement de ses débris et de l’excédent de mousse qui y pousse. Il saupoudre allégrement les fissures avec une poudre blanche, la magnésite, pour assécher la pierre et augmenter l’adhérence des prises naturelles que son œil aguerri a su discerner sur cette surface poreuse. Il en enduit ses mains.

Alors que la magnésie nous neige dessus, il nous explique les bases. Il enfile ensuite ses chaussures spéciales dans lesquelles ses orteils sont recroquevillés, compactés et surélevés de façon à faire du pied un membre entier, paré à s’accrocher. Les semelles sont plus minces et molles que celles des chaussures ordinaires, ce qui permet au pied de ressentir les variations de la surface, de percevoir les petits accrocs dont certains deviendront des prises.

L’ascension
Et il s’élance sous notre regard à la fois curieux, obnubilé et inquiet, doutant de l’efficacité du crash pad, son matelas de réception servant de filet de sécurité en cas de chute. La bête minérale se laisse apprivoiser, se laisse monter. Le lichen épais qui la recouvre lui donne l’apparence d’un gros animal vert et laineux, docile et bienveillant menant Jonathan vers son « rétablissement », terme pour définir la prise finale du parcours.

Parce qu’il semble réellement y avoir cette com- plicité entre le grimpeur et la surface; les mains de Jonathan s’immiscent dans les crevasses les plus subtiles, qui elles s’entrouvrent à lui, ap- privoisées, avec une confiance qu’il a durement gagnée. Il se suspend telle une araignée, comme si de rien n’était, comme s’il ne pesait qu’une plume. Ses muscles, qui obéissent à sa pensée, se contractent maintenant comme dans une danse calculée et tout en lenteur.

Témoins de cet effort exténuant, on arrive à voir tous ses muscles se réorganiser, révélant la topographie secrète de son corps entier. Un rappel frappant : le corps humain est une machine redoutable à laquelle on peut tout enseigner. Sa peau, ses veines, ses ligaments, son pouls qui tambourine derrière la peau de sa gorge, la sueur qui suinte et qui finit par perler dans les crevasses; tout son corps est en symbiose, chaque membre supportant l’autre.

Le souffle court et bruyant, le corps qui ne ré- pond qu’à l’instinct et à l’adrénaline, Jonathan défie maintenant la gravité, puis attaque la paroi en surplomb, les membres vers les plafonds rocheux et le dos au sol. Un moment intense qui, en se répétant, a fini par sculpter son corps avec précision, de la même manière que la paroi rocheuse dévoile ses sillons exigus. Plus rien n’a d’importance, il suffit de s’agripper, de tenir bon et d’avancer. Et lorsque ses bras ne peuvent plus tenir, il se jette par terre en position accroupie pour amortir sa chute, tombant immanquablement sur ses pieds, habile et léger comme un chat.

Et cette chorégraphie se poursuit plusieurs minutes, voire plusieurs heures, jusqu’à ce qu’un des deux ait gagné sur l’autre; l’humain ou la pierre. Avec son expérience, Jonathan, lui, aurait sans doute pu continuer toute la journée, mais nos estomacs ne demandaient pas mieux que de faire la pause pour se rassasier; c’est aussi éprouvant pour Jonathan de grimper que pour nous de le regarder se tordre et se suspendre dans tous les sens, tel un acrobate, ou même de comprendre comment il fait pour y arriver!

Nous l’avons donc mis au défi de cuisiner un couscous facile à réaliser, une recette qui se fait avec presque rien et dont tous les ingrédients s’apportent facilement dans un sac à dos. Ses doigts agiles et puissants s’agrippaient maintenant à une patate douce alors qu’il en coupait des cubes pour les faire tomber dans le chaudron; contraste marquant entre le bloc rocheux et la chair orangée qui se fendait sous la lame de son couteau.

Autour du couscous fumant qui se gorgeait de bouillon, Jonathan nous a fait l’éloge de ce sport en pleine effervescence qui le ramène à son instinct, à ses réflexes primaires. Quand il grimpe, il laisse tout derrière; il contre l’inertie, l’enlise- ment. C’est un véritable épicentre d’énergie qui secoue le corps comme l’esprit, qui lui procure un sentiment de liberté ultime, dans lequel il apprend à manœuvrer son corps, à étudier ses propres mouvements, mais surtout, qui l’immerge dans une solitude qui n’a rien de lassant.

Texte : Hélène Mallette
Photos : Mathieu Lachapelle

Rêveries – Les Jardins Floramama

Le village de Frelighsburg est un tout petit coin dans la région de Brome-Missisquoi. Comptant 1000 habitants et des poussières, le mode de vie y est au ralenti. On s’y sent bien, comme si le temps s’était arrêté, comme si on entrait dans un dôme protégé du rythme effréné de nos vies enracinées dans la culture des likes, du temps qui manque pour tout et des relations platoniques au comble de l’individualisme. À Frelighsburg on lâche prise, on dépouille notre esprit de cette lourdeur qui nous enlise et on la laisse aux portes du village – pour vivre. Tout simplement.

On sent cette béatitude chez les habitants, une espèce rare de belles âmes en quête du moment présent, qui font vivre les plus vieux bâtiments, des gens qui se connaissent tous ou presque, une communauté qui bat au rythme du même cœur, un village comme il ne s’en fait plus.

Et quand on monte la côte et qu’on s’enfonce un peu dans la verdure, on débouche sur la ferme florale Les Jardins Floramama, où Chloé Roy, fondatrice, nous attend avec une partie de sa famille. Une ferme florale, au beau milieu de ce microparadis; ben oui, ça a du sens.

Les fleurs se multiplient aux abords d’une vieille grange et s’étendent loin dans les champs. Glaïeuls, œillets d’Inde, dianthus et renoncules pavent le chemin gazonné jusqu’au bout du terrain en nous faisant faire des détours par les différentes serres qui, comme des poules couveuses, abritent d’autres espèces ainsi que des plantes potagères. Chaque variété possède son temps de gloire où, comme dans une chorégraphie calculée, elles fleurissent les unes après les autres.

Quand j’ai vu Chloé pour la première fois, elle était affairée dans la grange; sa beauté naturelle m’a happée : c’est comme si elle était ses fleurs et que ses fleurs étaient elle, un genre de symbiose ineffable qu’on ne lit que dans les histoires. Son visage était doux et bienveillant. Sa peau, lisse comme un pétale, prenait les teintes pêche et rosées des zinnias posés sur le comptoir. Ses membres délicats me faisaient penser à de belles tiges fières et fortes et même ses cheveux légèrement frisés, gage d’humidité, sans doute, imitaient les vrilles de ses plantes. Je n’aurais pas été surprise de découvrir de petites feuilles naître au creux de ses coudes.

Pas étonnant que ce soit de concert avec la nature que notre horticultrice cultive ses fleurs; aux Jardins Floramama, on mise sur une culture écologique et tous les intrants (plants, semences, produits nécessaires au bon fonctionnement de la ferme) sont certifiés biologiques. On soutient la biodiversité des espèces qui y vivent, on prend soin des sols et on entretient la culture de l’entreprise à échelle humaine; une philosophie qui enchante autant que les fleurs elles-mêmes.

Chloé crée des bouquets fermiers et arrangements floraux naturels, délicats et empreints de romantisme avec des variétés de fleurs qu’on ne trouve pas chez le fleuriste du coin. Bien que la ferme ne soit pas accessible au grand public, les fleurs, elles, font leur chemin depuis leur lit jusque dans divers marchés, et égayent d’une beauté désarmante, mariages et autres évènements.

Aussi rares que magnifiques, certaines des variétés sont également comestibles. Dans un élan de curiosité, et complètement vendus à l’idée d’intégrer ces parfums délicats dans des plats, nous avons préparé des recettes mettant en lumière le fruit des efforts de Chloé; scones à la centaurée, gelée de monarde, suçons aux fleurs séchées et crème chantilly infusée aux fleurs (de menthe et basilic), servie avec des fraises d’automne. Toutes ces douceurs enchanteresses ne pouvaient être immortalisées ailleurs qu’ici, dans ce qu’il y a de plus pur et de plus vrai.

La brunante était imminente, il fallait à tout prix capter l’essence du moment féérique, quasi surréel, que nous étions en train de vivre avant que les derniers rayons du soleil passent sous l’horizon; une lumière douce et dorée qui s’accroche aux cheveux, qui illumine les visages, qui se réfracte avec poésie à travers notre pot de gelée aux fleurs. Les criquets et les cigales qui se font la cour, les effluves floraux se mélangeant au parfum de la pelouse humide. Quel beau paradoxe : l’éternel combat entre documenter ou vivre une expérience, tout lâcher, se laisser envoûter.

Tout au long de notre exploration des lieux, j’ai été frappée par toutes les preuves tangibles de l’harmonie parfaite entre l’humain et la nature qui règnent à la ferme de Chloé : des plantes grimpantes qui s’immiscent dans la fenêtre sans carreaux de la grange aux plants d’ail qui ornent les tablettes en séchant tranquillement, des insectes qui vont et viennent à leur guise, parcourant la grange d’un bout à l’autre, jusqu’à Cala, la compagne canine de Chloé, qui nous suivait partout en posant sa patte sur notre cuisse comme pour nous quémander des caresses.

La voiture de collection qui trône au milieu des herbes comme un trophée, les pétales qui sèchent sur de grands panneaux, les bouquets suspendus, les bicyclettes des enfants posées contre le mur, la toile blanche dressée sur le mur de la grange destinée aux soirées cinéma en plein air, les bottes pleines de boue attendant patiemment qu’on les enfile; tout est en suspens, tout bouge à une vitesse incroyablement lente et apaisante.

Nous sommes repartis une fois le soleil couché, apercevant les lumières de Noël accrochées sur la petite cabane, et celles qui avaient trouvé leur chemin jusque dans le salon de la maison familiale. Elles créaient, à elles seules, une ambiance charmante, presque magique. Oh, Frelighsburg, comme tu nous enchantes!



Texte : Hélène Mallette
Photos : Nicolas Blais et Mathieu Lachapelle

Défaire ses noeuds

Je suis coupable d’aller partout en voiture. J’habite à Montréal, à quelques coups de pédale ou deux stations de métro du centre-ville, je sais. Je bois mon café dans une tasse réutilisable et je n’achète pas d’eau en bouteille, j’essaie.

Je ne suis pas insensible face à l’enjeu écologique de la conduite en solo, je suis hypersensible face à… tout. La proximité humaine commandée par les voyages en autobus de la STM raccourcit ma respiration, me serre la gorge. Je suffoque, je panique, je veux débarquer, je veux ma voiture – c’est mon refuge. L’instant où, à la fin de la journée, je referme la porte de chez moi pour me retrouver seule dans le silence, c’est mon favori…

Jusqu’à ce que se glisse sous cette même porte un sentiment de solitude qui s’agrippe à mes jambes et trace son chemin jusqu’à mon ventre pour y former un noeud… Cet inconfort, c’est le grand paradoxe de la vie urbaine – des milliers d’âmes qui se bousculent, mais qui demeurent anonymes, de l’étranger dans la file au café, jusqu’au voisin, dont on ne connaît que les habitudes télévisuelles : les murs sont faits de papier de soie.

Quitter l’île de Montréal, j’y ai rêvé souvent. M’exiler là où « tout le monde se connaît » pour vrai. Leur emprunter du lait que je ne bois pas, juste pour dire bonjour.

Pour le moment, je pars pour les Îles-de-la-Madeleine.

Trois jours aux Îles avec Math pour comprendre ce qui cause le changement dans l’œil de ceux qui en reviennent, comme s’ils avaient mis la main sur le lot d’une chasse au trésor.

À notre sortie de l’aéroport, le vent, personnage principal des Îles-de-la-Madeleine, nous accueille avec toute sa force. Les Îles n’ont rien à cacher; dès nos premiers kilomètres sur leurs routes, elles nous dévoilent leurs dunes sablonneuses, leurs larges plages, leur ciel ambivalent, leurs champs verts et dorés. Devant nous, tellement d’éléments, mais honnêtement, tout ce que mon cerveau accepte de percevoir, c’est le grand vide, le grand rien, et à nouveau, j’ai un nœud dans le ventre.

C’est Émile, Madelinot et vieil ami d’école de Mathieu, aujourd’hui à la tête de la salle de spectacles Au Vieux Treuil, qui m’a aidée à le dénouer en mettant le doigt dessus : « T’as le vertige horizontal », qu’il me dit, sourire en coin. Avec une pointe de tristesse, mais d’autodérision aussi, je constate que ma vision a besoin d’ajustement et ma tête d’un peu de temps pour encaisser la grandeur de l’horizon.

On a rencontré Émile au Café de la Grave, abri mythique pour les Madelinots et idéal pour les touristes en quête de connexion avec l’essence même des Îles-de-la-Madeleine. Certains se souviennent de l’époque où les pêcheurs s’aggloméraient au comptoir pour raconter leurs aventures, d’autres vous diront qu’il fut un temps où l’on s’y réfugiait pour se réchauffer les mains près du poêle à bois, disparu depuis. Mes souvenirs à moi seront teintés des sourires réconfortants et de l’enthousiasme entrepreneurial de Marie- Josée et Marie-Frédérique, deux grandes amies aujourd’hui partenaires d’affaires avec leurs mamans, Micheline et Nathalie. Quatre femmes pour succéder aux quatre hommes qui assuraient auparavant la gestion du Café, résidence secondaire de tous – Claude, Henri, Jean-Marc et Fernand. Je m’attache à l’histoire comme je m’attache à tout le monde ici, en quatre secondes. Je ressors du café avec une tasse souvenir. Une fan.

Les grands espaces et l’air salin font leur travail et le rythme cardiaque de Mathieu et moi ralentit, notre pas aussi. « Ça doit être cool, chiller », laisse tomber Mathieu en conduisant. Ça me fait rire. On est ici pour réapprendre comment faire, je crois.

Tout au long de notre visite, un ange, Léa, veille sur notre bonheur en coloriant notre séjour de rencontres et de paysages. Son travail s’étire jusqu’à partager son quotidien et ses amies, avec nous. Ce sont cinq filles armées de chaudrons de moules, de salades et de pains frais que nous avons regardé entrer dans notre chalet avec aisance. Mathieu me jette un regard amusé alors qu’on accueille Léa, Laurence, Marie-Pier, Andréanne et Tanya, chez nous. Et en une soirée avec elles… J’ai tout compris.

Un fascinant mélange de fougue et de douceur vit en chacune d’elles, à l’image de l’océan qui se déchaîne, puis se rendort à quelques pieds de nous. En discutant avec elles et en me laissant bercer par la voix d’Andréanne qui se fond à celle de Laurence qui multiplie les hits en jouant de la guitare, mon cœur prend de l’expansion. Ici, les âmes sont libres et les tracas partent au vent comme nos casquettes. C’est donc ça qui a changé dans l’œil de tous ceux qui reviennent des Îles; soudainement, un laisser- aller sincère, un bonheur facile retrouvé.

C’est avec ce nouveau cœur grand ouvert que les explorations se sont poursuivies. On a visité l’Île d’Entrée, qui, je suis persuadée, est née d’un rêve de pêcheur qui souhaitait marier le vert de l’Irlande aux falaises orangées du Portugal. On a rencontré l’incomparable Ben à Ben, expression familière signifiant « le fils de… », dans son Fumoir d’Antan, où l’odeur de poisson fumé s’est collée à nos chandails de laine pendant des jours et des jours. On a mangé, mangé, et encore mangé chez Marie-Josée, qui a cuisiné tous les plats typiques des Îles : des zéplans (éperlans) au pot en pot (prononcé potte-en-potte) en passant par les galettes de morue et l’effiloché de loup marin, juste pour nous recevoir à sa table dans sa maison ancestrale, entourée de sa famille et de ses amis. On a pris des photos, on a remarqué l’absence de clôtures, on a trouvé ça beau.

Aux Îles, on a revécu nos seize ans, on a fait battre nos jambes vite juste pour le plaisir de courir sans objectif et on a bu, des récits, des bières, des cafés… Parce qu’on a pris le temps de le faire.

Tout ce qu’on y a vu et ressenti, on l’a mis dans nos valises, et on l’a ramené à la maison pour application future. L’absence de clôtures, la nature comme unique guide, l’intimité dans l’immensité, la promiscuité désirée, c’est enviable, enivrant.

Le matin de notre départ, on est parti se balader en kayak sur l’océan avec nos amies. Nos amies qui, il y a 72 heures, étaient encore des inconnues. Pourtant, c’est avec la gorge serrée d’émotions que je leur ai dit au revoir, emplie d’un sentiment semblable à celui qui nous envahit quand on quitte les amies du camp de vacances, après un été d’aventures, de premières amours et de guimauves grillées.



Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Mathieu Lachapelle