Catégorie : Mouvement

Voyage à bord du vaisseau étoilé

Par temps clair, lorsque la chaîne pyrénéenne se laisse observer depuis la plaine, au milieu des sommets enneigés on distingue un point. Comme un repère qui se dresse au-dessus des montagnes du Béarn, l’Observatoire du Pic du Midi de Bigorre apparaît dans l’axe du soleil à son zénith. Juché à 2877 mètres d’altitude, il trône comme un symbole, figure emblématique de la chaîne des Pyrénées et de l’astronomie. Autrefois réservé aux seuls astronomes, il est aujourd’hui accessible au grand public et dispose même d’un restaurant et de chambres d’hôtel. Alors que les scientifiques, les yeux rivés sur des galaxies lointaines y étudient les étoiles et leurs mouvements, le chef, lui, compose avec des produits locaux une cuisine inspirée du lieu et des contraintes physiques liées à l’altitude.

Si vous êtes animés par l’espoir de découvrir la planète qui pourrait accueillir une civilisation extraterrestre, il vous faudra d’abord ravaler votre peur du vide. Un brin de courage vous sera nécessaire pour emprunter le téléphérique qui mène jusqu’à l’observatoire. En effet, celui-ci s’arrache du sol pour parcourir pas moins de 1500 mètres de dénivelé avant d’arriver à l’observatoire! Souvent suspendu entre deux sommets, le trajet offre sa petite dose d’adrénaline. Mais il donne surtout un premier aperçu de la splendeur et de la singularité de l’endroit. Car lorsque le regard se porte au loin vers le ciel, tout en haut se dévoile soudain, fragile et majestueux, l’édifice aux coupoles. Trônant en haut des cimes, ses allures rappellent une station spatiale sortie tout droit d’un film de science-fiction.

C’est une fois sur place qu’on envisage toute la détermination qu’il a fallu pour entreprendre la construction d’un tel édifice à la fin du 19e siècle. D’abord utilisé comme station météorologique, c’est au début du 20e siècle que l’astronome Benjamin Baillaud comprend les avantages stratégiques que représente un tel lieu pour l’observation des étoiles. S’amorce dès lors un projet fou : la construction d’un télescope de seulement 50 centimètres de diamètre, mais dont la réalisation prendra cependant plusieurs années. Bien plus tard, dans les années 60, c’est la NASA qui financera la construction d’un télescope de 106 centimètres de diamètre servant à l’observation de la surface de la lune en préparation de la mission Apollo.

« Le ciel ne nous est pas étranger. Nous lui devons l’existence », écrit Hubert Reeves dans son livre, Poussières d’étoiles. Voilà la phrase qui résume à elle seule la raison d’être de l’Observatoire du Pic du Midi. Car ici, le très lointain et le local se côtoient. Et si les télescopes ont les yeux tournés vers des étoiles inconnues, on n’y pense pas moins à la santé de notre planète. Par exemple, une des principales missions scientifiques consiste à étudier les changements dans la composition de l’atmosphère, et ce, pour en déterminer l’impact sur le réchauffement climatique. Puis en obtenant, en 2013, le label « réserve de ciel étoilé », initiative qui a vu le jour au Québec dans la réserve du Mont-Mégantic, l’observatoire tient à assurer sa pérennité. Ce label engage les villes aux alentours à réduire leur éclairage public afin de ne pas créer de pollution visuelle et donc garantir une meilleure observation des astres. L’effet est doublement bénéfique; il maintient la continuité de la recherche et a un impact direct sur la consommation d’énergie des villes.

Une fois sorti de la cabine du téléphérique, les premiers pas sont éprouvants. L’air commence à se faire rare et chaque pas semble rappeler la lourdeur de notre corps. C’est en empruntant un dédale de tunnels et d’escaliers qui paraissent alors interminables, que se révèle enfin le joyau de l’endroit, le télescope Bernard Lyot. Géant de deux mètres de large construit en 1980, il sert à l’observation du champ magnétique des étoiles. Éric Josselin, responsable de la recherche de l’Observatoire Midi Pyrénées, le connaît parfaitement, lui qui étudie les étoiles géantes rouges – des étoiles immenses « qui sont en fin de vie et qui seront amenées à mourir dans quelques dizaines de milliers d’années ». Dans leur champ magnétique, elles laissent des traces invisibles, des indices, qui donnent une idée de leur composition et leur évolution. Elles nous livrent, par le biais de leur mouvement interne, des informations importantes sur le fonctionnement de notre soleil et son évolution probable jusqu’à sa destruction. Elles nous permettent d’envisager l’évolution de notre planète à long terme. On les regarde avec attention, car elles ne pourraient porter dans leur sillage rien de moins que la vie!

Lorsqu’il parle du lieu, on sent toute l’émotion qui s’empare d’Éric Josselin, pour qui le projet de label de ciel étoilé tient particulièrement à cœur. « On peut penser que dans certains endroits, la pollution visuelle est telle qu’il n’est jamais possible d’observer les étoiles. On s’interroge alors sur la déconnexion que cela peut engendrer chez un humain qui, au cours de sa vie, n’aurait jamais eu l’occasion d’observer la Grande Ourse et ainsi s’interroger sur sa place dans l’univers. » Sans cette prise de conscience, l’activité scientifique est mise en danger. « Or, on sait que l’observation des astres est essentielle dans le développement des sciences, des mathématiques, de la physique et donc dans le développement de l’humanité dans sa globalité. »

« Les voies par lesquelles les hommes parviennent à comprendre les choses célestes me semblent aussi admirables que les choses célestes elles-mêmes », a dit Johannes Kepler dans Astronomie Nouvelle en 1609. Car les lois de la physique sur terre peuvent être transposées pour comprendre celles en action dans le ciel. Il s’exerce un va-et-vient permanent entre les lois physiques qui régissent notre vie, ici, et celles, lontaines, aux tréfonds de la galaxie. Voilà qui parle au chef chargé de la restauration des touristes venus en visite dans ce lieu d’exception. Marc Berger officie dans la cuisine de l’Observatoire depuis maintenant cinq ans. Et avec son équipe, ils doivent s’adapter aux contraintes que constitue la cuisine en altitude, à la manière de scientifiques.

C’est dans une cuisine exiguë que se préparent avec soin les repas pour les quelques privilégiés qui viennent passer une nuit sous les étoiles. On imagine aisément que la cuisine n’était pas la priorité des scientifiques lors de la construction de l’édifice. Mais ce n’est pas le seul défi que le chef doit relever.

On sait par exemple que l’eau bout aux alentours de 90 degrés à cette hauteur, ce qui entraîne évidemment des modifications dans la cuisson des aliments. Cependant pour Marc Berger, « le plus gros défi repose dans la conservation des aliments, qui est beaucoup plus courte en altitude ». Le manque d’air est aussi un obstacle, « on ne se met pas à courir pendant le service, sinon c’est sûr qu’on n’a plus d’énergie avant la fin ». Faisant fi de ces diverses contraintes, la principale exigence du chef reste d’offrir un repas exceptionnel, à la mesure du lieu. Pour cela les produits locaux sont mis à l’honneur; truite, porc noir de Bigorre et foie gras de canard se révèlent avec légèreté, comme suspendus entre deux sommets. C’est durant leur passage en salle que les plats finissent par se magnifier. Construite au bord du vide, la salle à manger dévoile, à nos pieds, les monts enneigés, au-dessus desquels les premières étoiles du crépuscule semblent se profiler.

Avoir la chance de passer un moment dans cet endroit nous ramène à notre existence, à l’humilité nécessaire pour la traverser. Là où l’air vient presque à manquer, il suffirait de tendre les doigts pour pouvoir toucher ces étoiles tant elles apparaissent avec clarté. Comme subjugué par la force fragile de ce lieu perché, on contemple les lumières artificielles des villes au loin, pensant à ne jamais redescendre.



Texte : Benjamin Martinet
Photos : Thomas Baron

Comme une longue nuit blanche

Dans le port de Matane, il y a constamment des badauds qui observent le départ et l’arrivée des bateaux. Certains débarquent de leur voiture pour jaser, d’autres restent dans l’auto, la fenêtre ouverte, pour écouter les goélands, manger un sandwich, boire un café et se remplir les poumons d’air salin. Je fais partie de ces promeneurs des quais. J’ai toujours été fascinée par les marins, depuis mes lectures d’enfance d’Hergé ou de Jules Verne. Ce qui m’impressionne, c’est le courage et le flegme avec lequel ils doivent réagir aux humeurs des fleuves et océans indomptables. Ils semblent tellement libres les marins, aussi.

Pour ce reportage, j’espérais prendre le large, avoir la tignasse en broussaille à cause du nordet, me retrouver entourée d’eau, de ciel et de pêcheurs. Mais selon Pierre Cantin, propriétaire d’un crevettier, je n’allais peut-être pas apprécier le voyage… Même si j’ai le pied marin, le printemps, le fleuve est agité et il fait froid. Et puis le bateau part au moins cinq jours et je n’ai pas tout ce temps… On a donc choisi de se voir au quai, quand le bateau allait rentrer d’un voyage.

Samedi 21 avril, fin d’après-midi, au téléphone : « Le bateau arrive ce soir », me dit monsieur Cantin. C’est enfin le moment! J’écris tout de suite à Marie-Eve la photographe, tout emballée. Maudit que j’aime ça partir à l’aventure!

Marie et moi sommes sur le quai des pêcheurs à 21 h 15; seules avec des goélands qui passent d’un nuage à l’autre, et nos tuques d’hiver à pompon. Il y a quelques bateaux désertés à quai, le temps est humide et froid, la marée est basse, ça sent un peu le goémon. On se parle en frissonnant, parce que nous sommes transies, mais aussi excitées de rencontrer l’équipage.

Quelques minutes plus tard, M. Cantin arrive sur le quai pour accueillir les gars et fixer les amarres quand ce sera le temps. Entrée prévue du bateau au port de Matane : entre 21 h 30 et 22 h. Nous discutons avec lui en ne lâchant pas trop l’horizon des yeux. Il parle de son bateau : le Helen M. Cadegan. Un chalutier de 65 pieds construit en Nouvelle-Écosse par une famille Cadegan. Le bateau porte le nom de la grand-mère. Cette femme était pianiste. D’où la note de musique qui orne la proue.

Une petite lumière blanche finit par pointer au loin. C’est celle du chalutier noir qui avance doucement vers le port. La lenteur du bateau rend son arrivée solennelle. Il y a trois hommes sur le pont : Yves Côté, second, Pierre Côté, homme de pont et Herman Bouffard, homme de pont et cuisinier. Le capitaine, Réjean Côté, est aux commandes. Le bateau se range contre le quai, les hommes lancent les amarres à M. Cantin pour qu’il les attache aux bittes.

Les gars et le capitaine débarquent du bateau. On discute un peu et je suis étonnée de voir à quel point ils n’ont pas l’air fatigués même s’ils ont travaillé dur pendant plusieurs jours et nuits. Il est environ 22 h, les hommes rentrent à la maison voir leurs femmes et reviendront tôt demain pour le débarquement de la crevette.

Il y a 47 000 livres de crevettes nordiques dans la cale, dans des poches de 25 livres chacune, sur un lit de glace. Toutes ces crevettes seront acheminées à l’usine de transformation qui se trouve juste devant le quai des pêcheurs. On se donne rendez-vous à 6 h au bateau pour que nous puissions observer le débarquement et ensuite visiter le chalutier.

Dimanche, 22 avril, avant que mon cadran sonne (trop énervée). Je me fais un café, j’enfile mes vêtements les plus chauds, j’apporte un cahier, un crayon et je roule vers le quai. Le soleil se lève, la ville est encore endormie. Il y a une pièce qui ressemble à du Strauss à la radio. C’est beau. Au quai des pêcheurs, il y a beaucoup plus de vie qu’hier soir. Ça fourmille. On voit mieux les bateaux parce que la marée est haute; ils sont maintenant à la hauteur du quai.

Il y a un homme dans la cale du chalutier. Il dépose des poches de crevettes bien rouges dans des bacs de plastique. Les bacs sont ensuite soulevés par un bras mécanique pour sortir de la cale, puis se déplacent sur un tapis roulant jusqu’à l’intérieur de l’usine. Là, les crevettes seront cuites et triées selon des catégories. Cette chorégraphie dure quelques heures.

Pierre Côté vient nous voir sur le quai, tout sourire. C’est le fils du capitaine. Il aura bientôt 33 ans et il en est à sa troisième saison de pêche à temps plein. Il a fait son premier voyage à 9 ans. « Je n’ai pas l’impression d’aller travailler quand je sors au large », dit-il.

Je lui demande de me décrire 24 heures sur un bateau pêche et je prends conscience de tout le travail qu’il y a derrière la livre de crevettes fraîches que j’aime mettre sur ma table : « En 24 heures, le chalut est levé 5 à 6 fois, donc aux 2 heures, 2 heures et demie. Nous prenons 2 000 livres de crevettes par levée de chalut, ça prend 1 h 30 à trier. Ça nous laisse une heure de repos entre chaque levée de filet ».

Le bateau Helen M. Cadegan se rend dans trois zones : Estuaire, Sept-Îles et Anticosti. La saison de pêche débute en avril et peut se terminer en décembre. Un voyage de pêche dure de 5 à 7 jours… Une semaine qui passe comme une longue nuit blanche.

« Mon moment préféré, c’est à 4 h 30 du matin, quand le soleil se pointe, qu’on est en train de trier et que ça commence à sentir le bacon sur le pont. Manger, ça tient le moral des troupes! Avoir un bon cook, ça paraît! », raconte Pierre.

Le rôti de porc d’Herman fait des heureux : « Je le fais cuire lentement au four pendant plusieurs heures avec des patates, du navet, et un poulet rond (entier). C’est très bon! Je fais aussi de la morue, du saumon, du baloney. J’essaie de varier les menus. Au déjeuner, on mange des oeufs, des toasts, du bacon, des saucis- ses et parfois des crêpes. Le midi, je sers un gros repas et le soir, chacun se fait un petit lunch simple. On ne mange pas aux heures habituelles. On mange quand on peut! Et quand ça brasse beaucoup, on mange moins et je fais réchauffer des repas surgelés. »

Quand ça brasse…

Les femmes de marins doivent angoisser à la maison quand elles voient des moutons sur l’eau… « Quand elles appellent pour avoir des nouvelles, on dit toujours qu’il fait bien beau! », confie Pierre.

Pierre nous propose de visiter le bateau. On commence par la cabine de pilotage du capitaine avec tous les instruments de navigation. Un mélange de matériel moderne et traditionnel. Ensuite on descend à l’aide d’une échelle dans la cuisine et la chambre avec les quatre couchettes. C’est un petit espace pour quatre hommes. Comme un mini chalet soumis au tangage. Il y a deux couchettes à bâbord, et deux à tribord. Elles sont superposées. Pierre dort en bas, sous le lit d’Herman. Il s’est fait un mur d’oreillers qui l’empêche de rouler dans son lit à cause du mouvement du bateau. Ça coupe aussi un peu le son du moteur.

« Ça prend une bonne capacité d’adaptation pour être pêcheur. Il faut aussi avoir une excellente santé et un bon caractère parce qu’on vit proches les uns des autres. On travaille, on dort, on mange, on rit, on discute ensemble. Je suis capitaine depuis 35 ans et je pars au large heureux, même après tout ce temps. J’aime mon métier! », dit Réjean, le capitaine.

On se rend ensuite sur le pont arrière. Je regarde ces hommes, je les écoute parler. Ils sont forts, mais humbles, aventuriers, mais prudents, authentiques, solidaires, travaillants. Ce sont, en quelque sorte, des superhéros. Pierre Côté dit d’ailleurs : « C’est noble de nourrir les gens! »

Réjean affirme qu’il ira au large tant que sa santé le permettra. Le père et le fils ont la même étincelle dans l’œil quand ils parlent de leur métier. T’as raison Renaud : C’est pas l’homme qui prend la mer / C’est la mer qui prend l’homme.

Texte : Mélanie Gagné
Photos : Marie-Eve Campbell

The wave

The Wave (la vague) est une formation géologique dont la splendeur fait la renommée des déserts sauvages du nord de l’Arizona. Elle témoigne comme nulle autre de la puissance de la nature et du temps.

Il y a 150 millions d’années, la cadence des marées et courants tourbillonnants du grand océan primordial a façonné ces énormes et gracieux murs de grès de Navajo. Ce sont les forces de la nature qui, dans la ténacité de leur mouvement perpétuel, ont sculpté ce mégalithe, au fil des âges, un grain à la fois. Cette structure en roc massif a pris forme grâce aux forces persistantes de la nature en mouvement. Cette nature, comme en témoigne The Wave, nous apprend qu’avec le temps, elle peut créer des merveilles.

Cette pensée hantait mon esprit alors que nous parcourions les six kilomètres de plateau désertique roussi qui mènent à The Wave. Je ne dirais pas que c’était la plus facile des ascensions, mais elle était très certainement la bienvenue! Ma copine Laysea et moi nous réjouissions de pouvoir nous dégourdir les jambes après de longues journées à rouler vers l’Est – notre premier grand road trip en tant que couple.

Deux semaines plus tôt, j’avais pris la décision de quitter ma vie confortable, encore, et de paqueter l’entièreté de mon existence dans une vieille caravane, encore, pour aller vivre en nomade, encore. La première fois que j’ai fait le grand saut, j’avais fini par vivre deux ans seul sur la route; assurément les deux années les plus formatrices de ma vie, avant d’éprouver le besoin de ralentir et de me caser un peu. Quand j’y pense, je n’ai jamais eu l’impression que de se caser revenait au même que de ralentir. Le rythme effréné de la ville me donnait le sentiment de nager à contre-courant. Il n’en fallait pas plus pour que le désir insatiable de retourner vivre sur la route, en toute liberté, se refasse sentir; mais cette fois-ci, ce serait en compagnie d’une complice, quelqu’un qui partage la piqûre du voyage et la soif de vivre qui m’habitent. Notre traversée du pays nous mènerait d’ouest en est, jusqu’à la Floride, où vit sa famille.

Il faisait froid, le jour où nous avons marché jusqu’à The Wave. Les vents et les pluies de la veille avaient fait place à un ciel bleu et ensoleillé. Afin d’assurer la protection de cette merveille naturelle, un permis spécial est requis pour s’y rendre. Il peut être difficile à obtenir, mais sans lui, les randonneurs s’exposent à des sanctions sévères. Et il n’y a pas de véritable sentier menant à The Wave, mais les rangers du bureau des permis vous indiqueront le chemin à coups d’expressions vagues du genre « tournez à droite après le gros rocher », ce qui ajoute à l’aventure, selon moi.

Fossile du temps
Se tenir debout entre les murs de pierre voûtés de The Wave est une expérience sans égal. Les murs vous entourent, vous entraînent comme si les eaux ayant submergé l’endroit jadis revenaient à la charge juste pour vous saluer. On peut presque ressentir l’énergie qui arpente les immenses murs autour de soi. J’étais subjugué par la force brute qui émanait du roc, par la grâce sauvage de la nature, fossilisée par le temps. Mes doigts parcouraient les murs de grès, explorant leurs textures, admirant à la fois leur force et leur délicatesse. Il y avait une fragilité en cet instant. En ces lieux. En moi. Tôt ou tard, tout ça redeviendra poussière.

Les forces à l’origine de The Wave et de nos vies paraissent bien faibles lorsqu’on les mesure en jours. La nature semble tranquille au premier coup d’œil, mais donnez-lui du temps, laissez l’énergie circuler librement, et de l’univers naîtront monts et merveilles.



Texte et photos : Michael Weybret

Cinéma en nature

L’hiver a été long et le soleil a mis du temps à poindre au bout de l’horizon. On n’y croyait presque plus, mais l’air s’est finalement réchauffé juste assez pour nous donner espoir que les soirs d’été sont juste au coin de la rue.

Fromages d’ici nous a mis au défi d’amener une activité intérieure à l’extérieur et de préparer deux recettes bien fromagées sur le feu, en pleine nature. C’est sur une terre agricole léguée de génération en génération que nous avons installé notre set-up parfait; un champ, un vieux pick-up avec des amis dans la boîte arrière, d’autres dans une Westfalia, des lanternes et des couvertures sur l’herbe, et un feu de camp pour cuisiner. Tour à tour, nous avons tous exploré la vieille grange précaire et intrigante qui siégeait comme un vieux rêve en haut de la colline. En ses murs de planches écartelées et chambranlantes, nous avons découvert deux vieux bassins pour bouillir l’eau d’érable. Le propriétaire nous a dit qu’il s’en servait encore chaque année, même s’ils étaient vieux de 140 ans!

Le clou de la soirée : un film en noir et blanc projeté directement sur un mur extérieur de la grange, au son des criquets qui s’élève dans la brunante. Les derniers rayons du jour, des fromages de chez nous, des feux de Bengale pour illuminer nos rires qui s’entremêlent et la fumée du feu qui imprègne nos vêtements et nos cheveux. Pas besoin de grand-chose pour créer des moments magiques.



Texte : Hélène Mallette
Photos : Nicolas Blais

Jo Gros Dard

On avait une heure trente de char à faire ensemble pour se rendre chez Apiculture Sirois dans les Cantons-de-l’Est. L’autre Melissa (la photographe) conduisait, alors moi, mon rôle, c’était de ne pas être trop plate à côté d’elle.

– Comme tout le monde, t’as vu le film L’été de mes onze ans, j’imagine?
– Euh… Oui. Mais pourquoi tu me demandes ça?
– Macaulay Culkin meurt à la fin à cause des abeilles! – Shit, c’est vrai…

C’est là que j’ai appris que ma belle amie serait capable de partager sa crème glacée avec une abeille tellement elle n’a pas peur des mouches à miel, mais que sa plus grande phobie est de se faire piquer. Paradoxal? « C’est parce que je ne me suis jamais fait piquer, alors je ne sais pas si je suis allergique. » Ouan. Bon point… Inutile de vous dire que la discussion a bifurqué vers des sujets plus jojo jusqu’à ce qu’on arrive à destination.

Une quinzaine de ruches visibles de la route, une belle grande maison, la forêt derrière, ainsi que Jonathan qui nous accueille tout sourire dans le beau milieu tout ça : on était bien arrivées. Et, d’emblée, on a été rassurées : Jo a dit qu’il avait des EpiPen chez lui, juste à côté.

« Je revenais avec des vers de terre dans mes poches. »
Jonathan a toujours été fasciné par les insectes. Enfant, il adorait être dehors. Il dit que sa blonde Marie-Michèle – qui l’accompagne dans cette aventure – est pareille, il paraît qu’elle parle même aux grenouilles. Sauf que Jonathan, lui, a une relation avec le miel qui ne date pas d’hier. Beat that : tous les matins depuis qu’il a dix ans, il commence sa journée en prenant une cuillerée de miel. Dans sa tête de ti-gars, grâce à ça, il ne tombera jamais malade. La question qui pique : est-il déjà tombé malade? Ben rare.

« Je regarde des abeilles sur Youtube. »
Ça fait trois ans que Jonathan a son entreprise; six qu’il tripe sur les abeilles. Il a fait ses débuts avec une formation pour monsieur madame tout le monde chez Apiculture Patenaude et il a d’abord acheté une seule colonie, juste pour voir s’il serait capable de la multiplier, et savoir s’il aimait vraiment ça. « Il tripait solide », précise sa blonde. Depuis, il lit tout ce qu’il peut sur les abeilles. Il assure la reproduction. Il en mange, dans les deux sens du terme. Je me suis d’ailleurs trouvé un peu drôle de lui demander si les vidéos d’abeilles étaient, en quelque sorte, sa porn. « Attends! Je me sers même de mon Apple TV pour regarder ça en gros sur ma tivi! » (On a bien ri.) Et le nom des produits Jo Gros Dard? Un brainstorm avec des chums, sur un coin de bar. Il fallait que ce soit accrocheur, comme les saucisses Ils en fument du bon de l’ami Felipe Saint-Laurent.

« J’ai perdu ma mère l’an dernier. »
On dit toujours « un jour » ou, le bon vieux classique : « à ma retraite ». Mais l’an dernier, Suzanne, la maman de Jonathan est décédée. Elle avait 62 ans, ça faisait un an qu’elle était retraitée. Une perte immense pour ses proches. D’une tristesse pour elle aussi, qui n’a pas pu profiter de sa retraite. Un déclic pour son fils. Après avoir été mécanicien, barman, restaurateur, il appuierait un peu plus fort sur l’accélérateur de la machine à rêves. Il n’aurait plus seulement des abeilles chez son ami à Saint-Damase, mais plusieurs ruches sur un terrain qui lui appartiendrait. L’objectif : se spécialiser dans la vente de colonies et travailler en collaboration avec des chefs de la région passionnés qui, dans leurs créations culinaires, utiliseraient son miel sauvage.

« Je dois m’assurer qu’il y ait toujours une reine. »
Jonathan fait le tour de ses ruches au moins une fois par semaine. Il doit s’assurer qu’il n’y a pas d’intrus, comme des papillons de nuit, ou le varroa, un acarien parasite. Il dit allo à ses abeilles avec de la boucane, une façon de leur signifier sa présence. Comme lors d’un feu de forêt, les abeilles sentent aussitôt la fumée et, par instinct, se gavent de miel. En milieu naturel, elles savent qu’elles devront reconstruire leur nid de gelée royale ailleurs et veulent éviter les pertes. Mais Jonathan précise : contrairement à ce que certains disent, la boucane ne les endort pas, elle ne fait que les engourdir un peu, ce qui les rend moins agressives. Moins de risques pour lui de se faire piquer; moins de risques pour elles de se faire écraser. Et si, parmi les 60 000 abeilles d’une ruche, la reine n’y est plus, le dard des mâles servira à féconder une nouvelle reine.

« On n’a pas encore d’enfants, mais on a des abeilles. »
Jonathan et Marie-Michèle sont beaux à pleurer. En attendant de devenir parents, ils ont chacun leurs ruches préférées. Les pâles travaillent de manière plus ordonnée, selon Marie-Michèle. Les p’tites foncées travaillent plus vite, pense Jonathan. Il aime prendre soin de ses bêtes. « Aweille, viens-t’en », me dit-il; il veut que je comprenne le buzz. Son trip, c’est ouvrir la ruche. Le buzz le détend. Dans un avenir rapproché, il souhaiterait le faire vivre à plus de visiteurs. « On a d’autres objectifs à accomplir avant, mais, regarde, depuis tantôt, on voit des cyclistes passer sur la route! Ils pourraient s’arrêter ici, tout comme les familles de passage dans les Cantons, et j’ouvrirais les ruches comme je le fais avec vous. » Bref, on serait bien loin de la simple dégustation de miel, à nous l’expérience sensorielle!

Ce n’est d’ailleurs qu’à la toute fin de cette expérience – dans la mouvance des abeilles qui continuent leur travail, et celui des fleurs sauvages dansant doucement dans le vent, et desquelles les bêtes s’envoleront, chargées de pollen – que j’ai remarqué le tatouage de Jonathan sur son bras.

Suzanne.

Elle, elle ne bougera jamais de là, accompagnant son fils dans chacun de ses mouvements.


Texte : Melissa Maya Falkenberg
Photos : Melissa St-Arnauld

Entre ciels et terres

Ce n’est pas la première fois que l’on s’aventure en Islande, ni même la seconde, pourtant, l’excitation de retrouver ce pays qui a vu naître notre passion commune pour la photographie était grande, pleine de promesses. Ce voyage grandissait dans nos esprits depuis de longs mois déjà. Les conditions extrêmes, la lumière rasante des courtes journées, le rêve ultime de pouvoir observer pour la première fois les aurores boréales durant les longues nuits, la violence des éléments. C’est empreint de cet imaginaire que l’on se fait du Nord que nous avons, pendant 15 jours, suivi la route 1 — accrochés à l’hiver, stoppés par les tempêtes, illuminés par les nuits vertes, aveuglés par le blizzard et poussés par les vents — pour aller au bout du monde.

Le vrai défi de ce voyage, c’était de composer avec la météo, les routes qui s’ouvrent et se ferment, les nuits sans sommeil à attendre les aurores, les tempêtes qui ne préviennent pas. Très vite, l’itinéraire que l’on avait imaginé s’est fait balayer par l’hiver pour laisser place à une progression au jour le jour, quelque chose de beaucoup plus instinctif. Il y a ici cette notion d’évaluer les risques, de tâter le terrain, de surveiller les prévisions — Passera? Ou ne passera pas? — avec pour seul et même but d’avancer.

D’abord le sud, ses chutes et ses glaciers. Les fjords de l’Est, isolés. Mývatn et la géothermie. Nous progressons dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur l’île, mais il fallait faire un détour, étirer le voyage et rouler à s’en brûler les yeux pour voir se dessiner, pas à pas, l’endroit où tout a commencé. Voilà déjà plusieurs jours que nos journées sont rythmées par la neige et nos nuits ponctuées d’aurores boréales. Jusqu’ici, nous nous sommes frayé un chemin, souvent agrippés à la route, avec une visibilité malmenée par le blizzard.

« Lokað vegur » — « route fermée ». Aux portes des fjords de l’Ouest, la tempête sévit sur le tronçon de la route 61 qui traverse le col Steingríms- fjarðarheiði. À mesure que le temps passe, les naufragés de la route s’agglutinent dans la petite salle de la station-service d’Holmavik — village qui, par bien des aspects, a des airs de bout du monde, mêlant un côté simple, austère et dramatique à la fois. Il y a ceux qui rebroussent chemin, et ceux qui s’accrochent à l’espoir que la route rouvre. Parce que les fjords de l’Ouest en hiver, ça se mérite.

Entre terre ferme et vent enragé surgissent les spectaculaires fjords de l’Ouest, montagnes qui laissent entrer un bout d’océan. Dans le ciel, d’épais nuages dansent autour des pics vertigineux. Il est à peine midi et pourtant, le soleil est déjà presque absent. Ce demi-jour, particulier aux pays nordiques, plane dans les airs et laisse s’égarer une aura énigmatique. Le vent souffle, la noirceur du ciel est reflétée par l’eau et les vagues viennent s’écraser à nos pieds. L’endroit ne s’était encore jamais exprimé, à nos yeux, si beau et si dramatique.

Chaque côte, chaque falaise livre une nouvelle perspective de ce paysage déchiré et complexe. Au loin s’avance dans les eaux sombres le Kirkjufell, pic volcanique abrasé par les glaciers. La nuit venue, nous revenons au pied de la montagne, à la fois perplexes et bouillonnants à l’idée de voir quelque chose ce soir.

Une épaisse couche de nuages s’est installée tout autour du volcan et laisse entrevoir au loin un ciel coloré de vert. C’est sûr, elles ne sont pas loin! Un changement dans l’air est perceptible. Les fortes rafales de vent transportent le froid mordant, un son sourd se répand et soudain, la neige. Il ne faut pas longtemps pour qu’elle recouvre notre voiture, et anéantisse l’espoir de pouvoir observer l’aurore qui se jouait au loin. Après avoir balayé l’ouest, la tempête qui s’abattait sur nous depuis une trentaine de minutes s’est enfin essoufflée, et à travers un amas de nuages en mouvement commence l’un des spectacles les plus imprévisibles qui soient.

Au bout de la nuit, au creux de l’obscurité, quand même l’océan devient silencieux et que tout le monde dort, elle apparaît. On ressent une certaine poussée d’adrénaline à observer ce phénomène insaisissable et en perpétuelle mouvance. Cette impression qu’à tout moment, elle peut danser ici, juste à côté et la minute suivante, s’évanouir aussi vite qu’elle est apparue.

De grands arcs fluorescents ondulent au-dessus de nos têtes. Très vite, le phénomène s’intensifie et illumine tout le ciel. « Wouah, j’sais même plus vers où pointer l’appareil. C’est FOU. » D’un côté, une traînée dont il est quasiment impossible d’en déterminer le début et la fin déchire le ciel en deux. De l’autre, le Kirkjufell encore couronné de nuages est encerclé par les aurores qui flottent comme en apesanteur tout autour de lui. Vision surréaliste et puissante qui, en ces courts instants, marque nos esprits.

Les formes se font et se défont comme si le vent faisait voler un morceau de tissu. Dès lors, libre à chacun d’imaginer ce qu’il veut, une silhouette, un animal, un esprit. Rares sont les fois où, durant ce voyage, j’ai pu observer une aurore aussi distinctement, au point d’en étudier ses mouvements, ses formes et ses lumières.

Il y a quelque chose de fou dans ce pays. C’est soit beau, soit surprenant. Tu peux te promener partout et te retrouver seul avec le son du silence, le monde à tes pieds.



Texte et photos : Un Cercle, @uncercle
Pauline Barré et Mickael Samama