Catégorie : Portrait

Guillaume de l’Isle

guillaume_14hr

Texte: Marie des Neiges Magnan
Photos: Valeria Bismar

À Montréal, nous sommes très chanceux en ce qui concerne la gastronomie. On retrouve d’excellents chefs et des restaurants fabuleux qui nous attirent même les regards d’ailleurs. Cet intérêt pour la bonne bouffe se voit aussi dans nos foyers. Depuis les dernières années les émissions de cuisine, les blogues, les magazines et les livres de recettes se multiplient. Les gens cultivent de plus en plus le désir de cuisiner, de recevoir à la maison et d’exceller en la matière. Cette quête de perfectionnement passe nécessairement par une attention particulière aux outils de travail. L’intérêt pour les couteaux de qualité s’est donc vu grandir à Montréal, que ce soit de la part des cuisiniers du dimanche, des foodies ou des chefs.

Guillaume L’émouleur 
En matière de couteaux, Guillaume de L’Isle est devenu la référence à Montréal. Il est arrivé à point nommé dans un marché grandissant où il s’est taillé une place de choix. Sa boutique de couteaux, L’Émouleur, a maintenant pignon sur rue depuis 6 ans. Pourtant, on pourrait dire que c’est le hasard qui l’a mené là. Cherchant un gagne-pain d’étudiant, Guillaume s’est mis à vendre des couteaux. Ses études en microbiologie terminées, il ne se voyait pas passer sa vie dans un laboratoire. Il avait envie de trouver un emploi qui le passionnerait et la fibre entrepreneuriale avait toujours été présente en lui.

guillaume_26hr

Comme son emploi d’étudiant lui avait permis de prendre connaissance du marché du couteau haut de gamme, l’idée lui est venue d’avoir sa propre entreprise dans le domaine.

La réputation de la qualité des couteaux japonais bourdonnait de plus en plus à ses oreilles et en entrant en contact avec les chefs des restaurants, la demande se concrétisait davantage. Voulant offrir les meilleurs couteaux à ses clients, l’importation du Japon est devenue la solution, et c’est ainsi que son entreprise est née. Selon lui, il n’existe pas de couteaux de meilleure qualité que ceux-ci, forgés et aiguisés à la main. Pour débuter dans le domaine, Guillaume a décidé de se fier à l’opinion des chefs. Il leur a fait essayer plusieurs couteaux et a pris bonne note de leurs commentaires. Selon lui, ce qui est bon pour un professionnel l’est tout autant pour un amateur. L’Émouleur s’en tient à l’essentiel, la qualité la plus importante d’un couteau demeure le fait qu’il soit tranchant, c’est aussi simple que ça. De fil en aiguille, son expertise s’est affûtée à force de poser des questions tant aux chefs qu’aux fabricants. Le couteau semble être dorénavant un objet dont il connaît tous les secrets.

Quelques années plus tard, il a maintenant une quinzaine de fournisseurs avec qui il a fait connaissance lors de ses multiples voyages au Japon. Il a d’ailleurs été frappé par leur courtoisie ainsi que par l’acharnement et la précision qu’ils mettent au travail.

Les couteaux, des pièce de collection 
Les couteaux, il les voit comme des oeuvres d’art. Les artisans mettent plusieurs mois, voire plusieurs années à les fabriquer. C’est pourquoi ce n’est pas qu’une boutique qu’il tient, mais une collection précieuse de couteaux. L’Émouleur semble leur accorder toute l’importance qu’ils méritent. Dans son petit local de la rue Laurier, les couteaux sont accrochés au mur dans un présentoir qui leur donne toute leur prestance.

guillaume_11hr

 

Chaque couteau est unique. Ils sont faits à la main spécifiquement pour L’Émouleur avec des matériaux de grande qualité. Les manches sont faits, entre autres, de corne de buffle, d’ivoire de mammouth, d’ébène et de turquoise. Il lui arrive même de codesigner certaines pièces. Pour ce qui est de la fabrication, c’est très long. Le processus s’amorce avec un lingot d’acier qui doit être étendu, martelé, aplati et forgé à la main. La finition et l’aiguisage sont très importants et c’est ce qui fait la qualité tranchante. Finalement, le look du couteau demeure purement esthétique : un fini d’acier plié, martelé ou rustique. Il s’empresse de dire que c’est la lame centrale le plus important et qu’il en fait certainement part à ses clients. Le tranchant résulte de la finesse de cette lame. Le design reste secondaire, l’important pour lui est que son client soit satisfait de son utilisation. Il n’y a pas à dire, autant ses couteaux sont des oeuvres d’art et des pièces de collection, il n’en demeure pas moins que Guillaume ne priorisera rien d’autre que l’efficacité et la qualité du couteau. Comme à ses clients, il a pris le temps de nous montrer la différence entre un bon et un excellent couteau. Le son à peine perceptible à la coupe, la finesse des tranches, la minceur de la lame et finalement, la qualité de la coupe. Il nous fallait pas plus d’un morceau de carotte pour nous convaincre!

guillaume_06hr

Un travail de coeur
Ce désir d’offrir le meilleur, on le sent dans toute son entreprise. Il préfère, dit-il, bâtir une petite entreprise d’exception plutôt que l’inverse. Sa compagnie grandit constamment, mais elle est limitée par le temps que prend la confection d’un couteau, et c’est de cette façon que Guillaume aime sa business. Il préfère tout faire lui-même afin de contrôler la qualité : de l’accueil des clients jusqu’à l’entretien et l’aiguisage des couteaux, en passant par le choix des pièces. Pour lui, il est important de prendre le temps de recevoir ses clients, de leur montrer et de leur faire essayer les couteaux. Après tout, cet outil de travail peut durer toute une vie. Il faut aiguiser ceux-ci à peu près une fois par année, un service qu’il offre à ses clients pour s’assurer que ce soit bien fait.

On a vite compris comment Guillaume est devenu la référence en matière de couteau haut de gamme à Montréal. D’une part, il est le seul à importer et tenir des couteaux de si grande qualité et d’autre part, il prône l’excellence et la rigueur, deux valeurs qui le définissent aussi très bien en tant qu’individu.

guillaume_25hr

L’ÉMOULEUR
1081, avenue Laurier Ouest
Montréal, Québec
H2V 2L2
514. 813. 3135
guillaume.delisle@gmail.com

Hooké

a_mc0791

« À La pancarte, tourne à gauche, monte jusqu’au fond, et c’est la deuxième maison. »
C’est avec les indications de Fred dans mon téléphone que notre voiture sillonne les rues de Baie Saint-Paul jusqu’au lieu qui sert de chalet, et de « camp de base » pour toute la tribu de Hooké.

Fred, c’est Fred Campbell, membre fondateur de cette communauté de pêcheurs à la mouche aujourd’hui suivie et aimée partout sur la planète. Vous allez vite comprendre pourquoi…

a_mc1053

Samedi, 16H42.
On arrive, je les vois, ils sont quatre, vêtus de chemises de flanelle et de grandes salopettes. Les sourires de bienvenue qu’ils nous dessinent dès qu’on s’avance vers eux semblent aussi vouloir dire : « Enfin, vous êtes là! ». C’est que l’après-midi tire à sa fin, et que d’habitude, c’est dès l’aube qu’ils ont les pieds dans la rivière.

– Une journée de pêche, ça commence quand le soleil se lève, et ça se termine quand le soleil se couche!

– Oui… Mais ça dépend aussi de ce qui s’est passé le soir d’avant!

Leur hâte et leur joie se font ressentir dans tous leurs échanges. Rapidement donc, j’enfile l’uniforme de circonstance et je me retrouve à nouveau sur la route, coincée entre grands filets et cannes à pêche, cette fois avec Fred et son ami, Frank.

En chemin, j’apprends que Hooké, c’est plus, beaucoup plus qu’un rassemblement de mordus de pêche. Mon instinct me dit de les écouter attentivement, parce qu’il y a plusieurs leçons de vie qui s’apprêtent à émaner de cette conversation sans qu’ils en soient eux-mêmes tout à fait conscients. Ils parlent d’abord de leur communauté comme d’une opportunité de se réunir. Juste pour se voir. Juste pour se parler. Juste pour le fun. « On est des maniaques, mais on s’est surtout embarqué là-dedans parce qu’on aime ça… être ensemble. Ce qu’on partage d’abord et avant tout, c’est du temps » de laisser tomber Fred, dans toute son authenticité.

Et il n’y pas de critère, ni de compétition, dans le monde de la pêche à la mouche. Que t’aies 15 ou 70 ans, que t’en sois à ta première ou ta 394e fois dans tes bottillons imperméables, on veut que tu sois là. On veut savoir si tu penses que les mouches vertes attirent plus le saumon que les mouches bleues, et si t’as envie de te joindre au feu de camp qui suivra le coucher du soleil.

C’est pas plate?
Je ne peux m’empêcher de leur partager mes vieilles croyances de fille qui n’a jamais pêché de sa vie : « Pour des gars qui ont grandi dans la montagne, en ski et en snowboard, vous ne trouvez pas ça ennuyant, attendre toute la journée que ça morde? »

« Quand tu vas à la pêche, le plus important, c’est de bien choisir avec qui tu y vas. Si tu choisis du bon monde, tu vas avoir du bon temps. »

Ah ben oui.

Et c’est bien parfait, que le temps s’étire à la rivière. Ça force à lâcher prise. En fait, ça se fait tout naturellement…

Leur rythme cardiaque ralentit, leur corps tout entier se détend et leur esprit entre en communication directe avec la faune et la flore qui les entourent dès leurs premiers pas dans l’eau. Le stress de la vie n’existe plus, me confient-ils, quand ils sont armés de leur canne à pêche.

Comme des surfeurs qui lisent les vagues, ils ont appris à suivre le rythme de l’eau, à tenter de déjouer la nature, comme ils aiment le dire, pour attraper des poissons. Ils ont saisi, entre autres, qu’ils ne contrôlent pas grand-chose. Un autre bel enseignement.

Samedi, 18H15
Arrivée sur les lieux, je suis mes pêcheurs dans un champ, puis dans une forêt de fougères qui me parachute dans un autre monde et nous mène aux abords de la rivière, bordée de grands rochers et dans laquelle plongent de chauds et puissants rayons de fin de journée.

On se regarde tous en riant :

« Ouais, ça fait partie de la pêche de se laisser impressionner par la beauté de la nature chaque fois! »

Ces gars-là ont tous été initiés à ce sport traditionnel par leur père ou leur grand-père. À cette époque, on pêchait pour se nourrir. Aujourd’hui, on le fait pour jouer. Les truites, saumons, brochets et autres prises de la tribu sont donc tous relâchés après avoir été remerciés pour la dose d’adrénaline.

a_mc0792

C’est un sport, mais c’est aussi un art, la pêche à la mouche. Il faut les voir minutieusement façonner leurs mouches avec leurs grandes mains « C’est de l’artisanat masculin! », de me préciser Frank, champion incontesté de la mouche selon le reste du groupe. Après une partie de roche-papier-ciseaux qui détermine qui aura la chance d’être le premier à lancer sa ligne, je suis Fred de près pour observer ses mouvements, grands, fins, fluides, une technique qui confirme son expérience, un style tellement personnel.

J’ai gardé tout ça en dedans, mais je vous le dis à vous, la gorge me serrait un peu d’émotion de les voir ne faire qu’un avec leur environnement, et d’avoir la chance d’observer de leur sensibilité, de leur talent, de leur passion.

Samedi, 20H30
Ce que j’ai vite compris de l’expérience Hooké, c’est que la journée est loin de se terminer au moment de sortir de l’eau. Direction campement pour manger tous ensemble sur le bord du feu. Avec la simplicité pour thématique, on assemble quelques ingrédients pour rapidement offrir un repas à tout le groupe et profiter de la présence de chacun tout au long de la soirée – quelques pains grillés sur des bâtons, des tomates fraîches arrosées d’huile et accompagnées de basilic,
cuites directement sur la braise, des fromages de la Laiterie de Charlevoix offerts par pêcheur Philippe, des pommes cuites dans la braise pour dessert, quelques bières, de la musique country comme trame de fond, et on obtient, je pense, la recette du bonheur. Du moins, celle de Hooké, et elle aura su me plaire profondément.

a_mc1200

 

HOOKE.CA

///

Texte: Marie-Philippe Jean
Photos: Tamy Emma Pepin
Drone: Benjamin Rochette

Anne Dardick de Dot & Lil

Dot&Lil05

Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Valeria Bismar

L’édifice de la rue Fullum, à Montréal, accueillant le magasin d’exposition et l’atelier de fabrication de Dot & Lil ressemble à tous les autres espaces industriels du quartier — de la brique, des escaliers de fer, et à l’intérieur, de larges couloirs gris et une longue série de portes numérotées. Mais derrière la porte 208, un autre monde, celui d’Anne Dardick, cerveau de Dot & Lil. Les époques s’y confondent et on remarque au premier coup d’oeil que chaque coin de l’espace a été réfléchi et soigneusement décoré pour s’harmoniser aux objets qu’il présente — des tasses-bougies, des savons, des huiles… Ici, on imagine et fabrique à la main des produits pour le corps, le bain et la maison.
« Café, thé? Aimerais-tu choisir ta tasse? »

Dot&Lil03 Dot&Lil02

Chaussée de ballerines et faisant valser sa grande chevelure, Anne est l’incarnation de son lieu — délicate, chaleureuse, dont la beauté rappelle celle des stars hollywoodiennes d’une autre ère. D’ailleurs, l’origine du nom Dot & Lil provient de Dorothy et Lillian Gish, deux soeurs actrices qui ont connu la célébrité au temps du cinéma muet.

Anne est aujourd’hui une prolifique entrepreneure de 28 ans dont les produits sont appréciés partout au pays et aux États-Unis, mais ce n’est pas ce qui était écrit sur le plan initial…

C’est en se retrouvant sans emploi en 2008 qu’elle et sa soeur se lancent dans le projet de produire des baumes à lèvres avec quelques ingrédients maison. Le « fait-maison » ça les connaît — « Ma mère faisait ses propres cornichons! » Dans la maison victorienne du Plateau-Mont-Royal où elle a grandi, on cultivait une passion pour le vintage, et tout ce qui se retrouvait sur la table avait été cuisiné de A à Z.

Anne porte un souvenir très clair de la première fois où elle a goûté du macaroni au fromage du commerce, à 9 ans, chez la voisine — « Je trouvais que c’était la meilleure chose au monde parce que je n’avais jamais goûté à un mets transformé! » Évidemment, ce goût pour le contenu de la boîte de carton fût assez éphémère et la tradition de « faire soi-même » se transmit naturellement de mère en fille — après les baumes à lèvres, les savons… Rapidement, le petit projet des soeurs Dardick prend de l’expansion, surtout dans le coeur d’Anne qui soudainement ne se voit plus faire autre chose que de faire croître la petite compagnie.

Quelque temps plus tard, sa soeur déménagea à Los Angeles, continuant de la soutenir à distance jusqu’à doucement lui laisser reprendre la gestion complète de Dot & Lil. À l’époque, la vague de petites entreprises artisanales montréalaises n’en était qu’à ses débuts — le geste était risqué, le saut était épeurant, mais c’est la passion qui l’emporta et mena Anne à embrasser le rôle de chef d’entreprise.

Maintenant entourée d’une équipe de quatre personnes, dont son amie Doriane, à ses côtés depuis le secondaire, Anne peut davantage se concentrer à l’élaboration de nouveaux produits. Si les artistes ont un sens de l’observation aiguisé, elle a également dû développer son odorat pour faire naître des mélanges olfactifs aussi enivrants qu’authentiques.

On associe souvent de façon naturelle des odeurs à des moments, comme tout ici marie le passé et le présent, est-ce que des souvenirs forts guident ta création?

« Absolument. La description associée au savon Orange sanguine a fait pleurer ma mère. Sa famille est italienne, et son père est venu au Canada alors qu’il avait peut-être 20 ans. Si aujourd’hui on importe beaucoup de fruits et de légumes, ce n’était pas le cas à l’époque. Des oranges sanguines, ça n’existait pas ici, mais toute son enfance ma mère a entendu l’histoire des oranges sanguines et de leur couleur provenant du village où mon grand-père avait grandi. Plus tard, ils en ont trouvé, et mon grand-père a réuni toute la famille pour en faire la dégustation… Ma mère a beaucoup aimé que cette histoire m’inspire un produit. »

Je me suis fait prendre au jeu en posant mon nez sur le lait pour le bain Avoine et miel. Des frissons m’ont parcouru le corps : « Ça sent mon enfance…Mais je n’arrive pas à identifier le souvenir… » Anne m’explique que ça émane probablement des subtiles notes d’amande. « C’est ça! Les croissants aux amandes le samedi après-midi! »
Prends-tu des notes de certaines odeurs
parfois?

« Oui! Il y a un quartier à Los Angeles qui sent toujours la même chose, ça fait trois ans que je tente de le décrire, je n’y arrive pas encore et je trouve ça très frustrant! Je crois que c’est un arbre, ou une boutique qui porte une odeur particulière… J’ai tout de même créé une fragrance inspirée de cette ville, ça sent le jasmin la nuit, alors j’en ai incorporé beaucoup. Les voyages et mes expériences personnelles m’influencent… »

L’hiver québécois, qu’est-ce qu’il t’inspire?
« Je ne suis pas amatrice de sports extérieurs… Je trouve ça dommage, ça nous permet d’apprécier l’hiver québécois! Mais il y a aussi tout un aspect cocooning, réconfort, à l’hiver que je trouve superbe. Être chez moi et recevoir, je trouve ça très important. Et il n’y a pas de meilleur endroit qu’à la maison pour faire le plein d’énergie. »

Les grands froids encouragent aussi la redécouverte de l’art du bain, hautement maîtrisé par Anne qui rehausse cette indulgence en opacifiant son eau d’un lait de bain comme le ferait Cléopâtre, de bougies aux odeurs harmonieuses, et d’un verre de vin, parce que pourquoi pas. Prendre soin de soi, c’est prendre soin des autres. À deux portes du magasin d’exposition se trouve l’atelier, où tout est assemblé et emballé. Sur la table près des fenêtres, une sélection de tasses vintage dont la plupart ont été choisies par la mère d’Anne est exposée. Notre hôtesse enfile un tablier, noue ses cheveux et embaume la pièce d’une indéniable odeur de lilas en faisant réchauffer cire et huiles essentielles pour les verser dans les tasses qui se transforment en bougies sous nos yeux. Son sourire nous laisse deviner qu’elle a un faible pour ce produit.

 

Dot&Lil11

Au moment de partir et de refermer la porte derrière moi, j’ai cru pendant un court instant que tout cet univers tenait de l’imaginaire, comme un rêve. Mais Anne est bien réelle, à notre plus grand bonheur.

Dot&Lil04

 

 

Derrière les champignons

Champignons-8-FILEminimizer1r
texte: Ariane Bilodeau
photos: Thierry Lacasse

Le mycélium qui change le monde

Depuis toujours, il semble que les champignons suscitent tant l’admiration que la crainte des gens, qui oscillent constamment entre mycophilie et mycophobie. Nous faisons confiance aux petits champignons blancs tout propres du marché, et sommes attirés par les beaux spécimens que nous apercevons souvent en forêt vers la fin de l’été… mais nous n’oserions jamais y toucher. Nous sommes fascinés par ces organismes qui ressemblent un peu à des végétaux, un peu à autre chose, qui se nourrissent de trucs morts et de décomposition pour produire quelque chose de vivant et de délicieux.

Avant les jolies trousses de culture de champignons qu’on retrouve maintenant en épicerie, tout a commencé par un jeune entrepreneur avec un intérêt pour les champignons et surtout pour le mycélium – les intrigantes racines qui se cachent sous ceux-ci ¬– et puis par une occasion en or de tester leur pouvoir à grande échelle. En portant une nouvelle solution de détournement d’ordures ménagères à l’attention du public, Geoffroy Renaud-Grignon et Champignons Maison font leur part pour purifier la société… délicieux champignons sauvages en prime.

Une occasion d’affaires, un projet de mycoremédiation et la naissance de Champignons Maison
Titulaire d’une maîtrise en anthropologie et lauréat de la catégorie Bioalimentaire du Concours québécois en entrepreneuriat de l’Est de Montréal en 2014, Geoffroy se démarque depuis des années comme un jeune entrepreneur novateur qui sait miser sur un des grands pouvoirs de la nature pour remédier ¬à des problèmes d’ordre écologique.

Il y a quelques années seulement, une belle occasion d’affaires se présentait à lui sous la forme d’un immeuble ultra abordable pour mettre en œuvre des initiatives commerciales. Toutefois, une odeur d’huile planait autour de l’édifice, et même dans certaines parties de ce dernier. L’immeuble se trouvait en fait sur le terrain d’une ancienne station-service, ce qui avait contaminé le sol d’une manière qui semblait quasi irrémédiable. Geoffroy avait des connaissances de base en mycologie et en bioremédiation, par simple intérêt personnel, et ses recherches sur le traitement de sols donnèrent naissance à un plan d’action qui pourrait sembler, pour certains, saugrenu ou même utopique : purifier le sol par les champignons.

« C’est une solution non seulement abordable, mais qu’il est aussi possible de reproduire et qui échappe aux brevets », dit le jeune entrepreneur. Selon ses recherches, des couches jetables, qui prennent environ 150 ans à se décomposer, peuvent être réduites en humus par des pleurotes en seulement 4 mois. Ces mêmes champignons prennent aussi peu que 2 mois pour défaire des mégots de cigarette, qui prendraient autrement de 15 à 20 ans à disparaître! Ses recherches portèrent aussi à son attention un problème qui touche beaucoup de Montréalais : la contamination des sols par des hydrocarbures, et les coûts élevés associés aux méthodes habituelles de décontamination. Sachant que les pleurotes comptent parmi les champignons les plus faciles à faire pousser et les plus efficaces pour transformer les résidus commerciaux et résidentiels, Geoffroy se lança dans la culture du mycélium et de champignons comestibles en vue d’une application à grande échelle, soit la première étape de la décontamination des sols par le vivant.

Les trousses de culture de champignons
Pour financer la création d’un laboratoire de mycologie appliquée et procéder à des interventions écologiques, Geoffroy créa Champignons Maison vers la fin de l’année 2012 et lança ses fameuses trousses de cultures de champignons, utilisant le marc de café comme substrat de culture. Le café est la boisson chaude la plus consommée au Canada, et des milliers de tonnes de marc finissent chaque année au dépotoir. Champignons Maison en récupère 200 kilos par semaine, sans trop chercher. Cette initiative a fait de cette dernière la toute première entreprise québécoise à recycler le marc de café pour le transformer en champignons de spécialité. Pour Geoffroy, les trousses n’ont pas qu’une visée gastronomique, « elles rendent accessible la culture du champignon et permettent d’intégrer les utilisations du mycélium dans la culture populaire ». Elles permettent de voir le champignon dans l’ensemble de son déploiement, de comprendre son processus de croissance, puis d’être en mesure de le reconnaître dans la nature.

Des projets à revendre
Les projets d’application de mycélium de Champignons Maison se multiplient. Tantôt, on conclut un partenariat avec la Ville de Montréal pour revaloriser des frênes détruits par le redoutable agrile du frêne. Les arbres réduits en copeaux sont mélangés à du mycélium, et ceux coupés en rondins permettent de faire de véritables totems, sur lesquels de beaux champignons pousseront à la vue et à la portée du grand public. La jeune entreprise organise aussi régulièrement des ateliers théoriques et pratiques gratuits sur l’implantation de champignons comestibles à l’aide de mycélium, ainsi que sur les différentes associations bénéfiques entre plantes et champignons. Ces ateliers, à mi-chemin entre aménagement paysager et bioremédiation, servent à créer un espace de culture dans les jardins collectifs de la ville, tout en éduquant et en sensibilisant la population quant aux diverses utilités des fameuses racines de champignons. Comme une quantité importante de mycélium est nécessaire pour mener à bien de tels projets, Champignons Maison invite les participants à apporter des matériaux permettant de nourrir le nouvel organisme (carton, jute, café, feuilles de thé). On assiste donc au détournement de beaucoup de résidus domestiques. « Le produit final n’est même pas un déchet ¬– c’est un ajout que tu remets dans le sol et qui est déjà prêt à redonner à la communauté », déclare Geoffroy. Tel un cheval de Troie, le mycélium est prélevé par les participants et intégré à leur environnement et à leur quotidien, où il peut ensuite continuer de leur apporter de délicieux champignons comestibles.

Champignons-4 (FILEminimizer) Champignons-2 (FILEminimizer) Champignons-3 (FILEminimizer)

Et qu’est-ce que Geoffroy et l’équipe de Champignons Maison nous réservent pour l’avenir? Peut-être aurons-nous l’occasion de bientôt goûter au MycoBurger, un substitut de viande semblable au tempeh qui enchantera tant végétariens qu’omnivores. On nous prépare aussi un sirop d’érable dense et crémeux, préparé avec des décoctions de champignons médicinaux (tels le reishi et le chaga, deux champignons aux propriétés exceptionnelles) – il suffit d’en ajouter une toute petite quantité dans notre café chaque matin et hop! on en tire tous les bienfaits. À suivre!

Lebicar

lebicar-sliderjpgTexte : Sylvain Martet
Photos : Thierry Lacasse

Le temps de ce dimanche d’août est magnifique, idéal pour profiter d’une cour extérieure en chillant avec des amis. De loin, on aurait presque l’impression que c’est l’activité qu’a choisie David, alias Lebicar, mais non les petits potes, ça bosse ici, preuve en sont ses mains pleines de peinture. David est à l’œuvre sur une murale de plusieurs pieds de haut aujourd’hui. Autour, ça déconne. Il faut dire que le restaurant qui héberge son travail du moment fête ses quatre ans. Les enceintes crachent du rap, des bières pleines succèdent aux vides, des shooters de whisky se boivent directement à la bouteille… Lebicar m’accorde du temps avant d’aller apporter la touche finale à sa pièce extérieure qui vient compléter des panneaux à l’intérieur du restaurant.

DAVID, COMMENT TOUT ÇA  A COMMENCE?
L’engouement autour du dessin s’est développé parce que j’ai fait du montage de vidéos de skate dans mon adolescence, et à travers ça j’ai fait de l’animation, donc beaucoup de 2D. J’ai commencé à dessiner, à former ma plume à travers ça. Pis quand j’suis arrivé en ville y’a quatre ans j’ai évolué dans un milieu plus culturel et de fil en aiguille j’ai commencé à rendre ça davantage public et le monde a accroché à mon style.

Ç’A L’AIR SIMPLE DIT COMME ÇA!
C’est niaiseux mais ça marche en respectant le coup de crayon que j’ai tout le temps eu. Au début c’étaient des gribouillis de coin de feuille, pis à force de les peaufiner et de les rendre de plus en plus sérieux – même si j’me prends pas du tout au sérieux (rires) – à force de mettre de l’énergie derrière, de pousser la machine, le feedback était bon. Fait que j’me suis dit, pourquoi pas en faire un sideline, pourquoi pas en faire une carrière.

ON TE RETROUVE DANS DE PLUS EN PLUS DE CAFES ET DE RESTAURANTS ICI, MEME SI T’ES ENCORE TRES LIE A LA SCENE DU SKATE. T’AS DECIDE DE TE TOURNER VERS CES LIEUX OU ÇA SE FAIT NATURELLEMENT?
Moi j’force pas les choses. J’suis capable d’aller voir quelqu’un dans un restaurant pis y dire que c’était vraiment bon, c’était vraiment cool, pis y aller une deuxième fois, une troisième fois, pis jaser. Sans faire de pitch de PR sans fin pis être trop chiant en donnant mes cartes d’affaires, parce que je crois pas en ça pantoute. J’réussis à me faire un réseau par des amis et ça aboutit qu’une part des places où je travaille c’est dans le milieu de la bouffe.

JUSTEMENT, PARLONS MANGER!
J’ai un profond intérêt pour la bouffe en général, c’est ben rare que je passe une semaine sans me payer une bonne bouffe. Avec ma blonde, on s’est aperçus qu’on devient de plus en plus… Comment dire… Je sais quand c’est mal fait ou quand c’est…

T’ES DEVENU UN FOODIE?
Ouais, c’est ça mais j’veux pas le dire (rires). Non, j’suis pas un chialeux, tant que c’est fait avec effort et amour, normalement je prends mon pied pis j’suis heureux. Quand c’est trop fait avec le doigt en l’air et que ça vaut pas ce qui est annoncé, j’ai plus de difficulté.

La suite à lire dans le prochain numéro, en kiosque le 12 novembre.
Abonnez-vous ou pré-commandez le premier numéro dès maintenant.