Catégorie : Hors-sentier

Entre ciels et terres

Ce n’est pas la première fois que l’on s’aventure en Islande, ni même la seconde, pourtant, l’excitation de retrouver ce pays qui a vu naître notre passion commune pour la photographie était grande, pleine de promesses. Ce voyage grandissait dans nos esprits depuis de longs mois déjà. Les conditions extrêmes, la lumière rasante des courtes journées, le rêve ultime de pouvoir observer pour la première fois les aurores boréales durant les longues nuits, la violence des éléments. C’est empreint de cet imaginaire que l’on se fait du Nord que nous avons, pendant 15 jours, suivi la route 1 — accrochés à l’hiver, stoppés par les tempêtes, illuminés par les nuits vertes, aveuglés par le blizzard et poussés par les vents — pour aller au bout du monde.

Le vrai défi de ce voyage, c’était de composer avec la météo, les routes qui s’ouvrent et se ferment, les nuits sans sommeil à attendre les aurores, les tempêtes qui ne préviennent pas. Très vite, l’itinéraire que l’on avait imaginé s’est fait balayer par l’hiver pour laisser place à une progression au jour le jour, quelque chose de beaucoup plus instinctif. Il y a ici cette notion d’évaluer les risques, de tâter le terrain, de surveiller les prévisions — Passera? Ou ne passera pas? — avec pour seul et même but d’avancer.

D’abord le sud, ses chutes et ses glaciers. Les fjords de l’Est, isolés. Mývatn et la géothermie. Nous progressons dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur l’île, mais il fallait faire un détour, étirer le voyage et rouler à s’en brûler les yeux pour voir se dessiner, pas à pas, l’endroit où tout a commencé. Voilà déjà plusieurs jours que nos journées sont rythmées par la neige et nos nuits ponctuées d’aurores boréales. Jusqu’ici, nous nous sommes frayé un chemin, souvent agrippés à la route, avec une visibilité malmenée par le blizzard.

« Lokað vegur » — « route fermée ». Aux portes des fjords de l’Ouest, la tempête sévit sur le tronçon de la route 61 qui traverse le col Steingríms- fjarðarheiði. À mesure que le temps passe, les naufragés de la route s’agglutinent dans la petite salle de la station-service d’Holmavik — village qui, par bien des aspects, a des airs de bout du monde, mêlant un côté simple, austère et dramatique à la fois. Il y a ceux qui rebroussent chemin, et ceux qui s’accrochent à l’espoir que la route rouvre. Parce que les fjords de l’Ouest en hiver, ça se mérite.

Entre terre ferme et vent enragé surgissent les spectaculaires fjords de l’Ouest, montagnes qui laissent entrer un bout d’océan. Dans le ciel, d’épais nuages dansent autour des pics vertigineux. Il est à peine midi et pourtant, le soleil est déjà presque absent. Ce demi-jour, particulier aux pays nordiques, plane dans les airs et laisse s’égarer une aura énigmatique. Le vent souffle, la noirceur du ciel est reflétée par l’eau et les vagues viennent s’écraser à nos pieds. L’endroit ne s’était encore jamais exprimé, à nos yeux, si beau et si dramatique.

Chaque côte, chaque falaise livre une nouvelle perspective de ce paysage déchiré et complexe. Au loin s’avance dans les eaux sombres le Kirkjufell, pic volcanique abrasé par les glaciers. La nuit venue, nous revenons au pied de la montagne, à la fois perplexes et bouillonnants à l’idée de voir quelque chose ce soir.

Une épaisse couche de nuages s’est installée tout autour du volcan et laisse entrevoir au loin un ciel coloré de vert. C’est sûr, elles ne sont pas loin! Un changement dans l’air est perceptible. Les fortes rafales de vent transportent le froid mordant, un son sourd se répand et soudain, la neige. Il ne faut pas longtemps pour qu’elle recouvre notre voiture, et anéantisse l’espoir de pouvoir observer l’aurore qui se jouait au loin. Après avoir balayé l’ouest, la tempête qui s’abattait sur nous depuis une trentaine de minutes s’est enfin essoufflée, et à travers un amas de nuages en mouvement commence l’un des spectacles les plus imprévisibles qui soient.

Au bout de la nuit, au creux de l’obscurité, quand même l’océan devient silencieux et que tout le monde dort, elle apparaît. On ressent une certaine poussée d’adrénaline à observer ce phénomène insaisissable et en perpétuelle mouvance. Cette impression qu’à tout moment, elle peut danser ici, juste à côté et la minute suivante, s’évanouir aussi vite qu’elle est apparue.

De grands arcs fluorescents ondulent au-dessus de nos têtes. Très vite, le phénomène s’intensifie et illumine tout le ciel. « Wouah, j’sais même plus vers où pointer l’appareil. C’est FOU. » D’un côté, une traînée dont il est quasiment impossible d’en déterminer le début et la fin déchire le ciel en deux. De l’autre, le Kirkjufell encore couronné de nuages est encerclé par les aurores qui flottent comme en apesanteur tout autour de lui. Vision surréaliste et puissante qui, en ces courts instants, marque nos esprits.

Les formes se font et se défont comme si le vent faisait voler un morceau de tissu. Dès lors, libre à chacun d’imaginer ce qu’il veut, une silhouette, un animal, un esprit. Rares sont les fois où, durant ce voyage, j’ai pu observer une aurore aussi distinctement, au point d’en étudier ses mouvements, ses formes et ses lumières.

Il y a quelque chose de fou dans ce pays. C’est soit beau, soit surprenant. Tu peux te promener partout et te retrouver seul avec le son du silence, le monde à tes pieds.



Texte et photos : Un Cercle, @uncercle
Pauline Barré et Mickael Samama

Grèce – Terre d’abondance

Il suffit de mentionner la Grèce pour que surgissent à notre esprit des images de paradis terrestre, tout droit sorties d’une carte postale. C’est donc avec le plus grand enthousiasme que je suis allée, en compagnie d’Oenopole (une agence montréalaise d’importation de vin), fouler le sol aride de la Grèce, rencontrer des vignerons qui travaillent les terres avec un grand respect de la nature, et découvrir un pays riche en histoire, en culture et en agriculture. Je vous emmène avec moi dans ce voyage au cours duquel j’ai constaté l’abondance des produits cultivés localement, dans des sols pourtant extra arides.

MARKOPOULO
Le village Markopoulo est situé à 45 minutes de l’aéroport d’Athènes. Après une baignade méga énergisante (hello le décalage horaire!) dans la mer Égée, le vigneron du domaine Papagiannakos nous propose de visiter ses terres cultivées depuis des générations : oliviers, figuiers, pistachiers, vignes. Ici, tout pousse en abondance et les différents produits cultivés se côtoient. L’été, le soleil est puissant, les pluies se font rares (moins de deux centimètres en trois mois), et le sol accuse le coup. Cette sécheresse, qu’on pourrait croire nuisible, est pourtant le meilleur atout des arbres fruitiers et des vignes. Les plants plongent leurs racines profondément dans le sol pour chercher les nutriments. Résultat : des fruits plus petits, concentrés en saveur. On a droit à une dégustation officielle pour constater l’influence du terroir sur le goût des produits cultivés : plusieurs bouteilles de vin sont ouvertes, et on nous prépare une tablée pleine de tzatziki, de crevettes, de courgettes frites, d’aubergines gratinées, de poissons grillés, de salade grecque. Pas facile la vie!

PÉLOPONNÈSE
À bord de notre petite camionnette, on traverse le canal de Corinthe pour se rendre dans le Péloponnèse. On se rend au domaine Tselepos, dans les hauteurs des montagnes, où le raisin moschofilero est cultivé. Au restaurant Kavos, on goûte au vin blanc issu de ce domaine, accompagnée de plats délicieux préparés par la maman du propriétaire selon les recettes ancestrales : crevettes en sauce, pieuvre bouillie, sardines frites, fava (purée de pois jaunes), pâtes aux tomates et moules. Ça goûte inévitablement le paradis tout ça!

SANTORINI
Située dans l’archipel des Cyclades, Santorini est probablement l’île la plus photogénique de la Grèce, avec ses maisons aux coupoles bleues perchées sur les falaises. Vestige d’une éruption volcanique, c’est ici que le sol est le plus difficile à cultiver : il y a de la cendre volcanique partout, en plus d’un vent qui souffle en permanence. On y retrouve toutefois les tomates les plus goûteuses du pays. C’est impressionnant de voir des fruits pousser dans un sol si sec! Les câpres poussent en abondance, de même que la vigne, qu’on cultive depuis plus de 3000 ans! Les vignerons taillent les vignes en forme de nid, enroulées sur elles-mêmes, tout près du sol, pour les protéger. L’assyrtico est l’un des raisins autochtones les plus cultivés par la famille Argyros, qu’ils transforment en vin blanc, l’Atlantis.

Ce voyage m’a ouvert les yeux sur les spécificités du sol, et la résilience de la nature face à chaque situation. En Grèce, la sécheresse du sol peut paraître comme un obstacle, alors que c’est sa plus grande force. Cette aridité, doublée du savoir-faire des agriculteurs, donne des fruits et légumes complètement uniques!



Texte et photos : Cindy Boyce

Sayulita village-confettis

Au moment où j’écris ces lignes, cela fait 316 jours que nous avons débuté notre quête. Nous, c’est Raphaëlle et moi. Raphaëlle, c’est la photographe derrière cette série, et mon amie. Je dis « nous », mais la genèse de cette quête provient de son esprit à elle. Retournons donc au commencement, il y a 316 jours.

Dehors, c’est janvier. De ma fenêtre, on voit le blanc de la neige, le gris de l’escalier menant à la porte d’entrée, et le brun de la brique des maisons du quartier. Une palette qui fait raidir les coeurs et rondir les épaules. Une nouvelle année débute et malgré le froid qui paralyse, on se secoue pour puiser en soi tout ce qu’on a d’espoir pour choisir de nouvelles résolutions. On tente de se limiter à trois, max quatre, pour ne pas se décourager avant le printemps. Raphaëlle, elle, résume la tradition du Nouvel An en un mot – couleur.

C’est que le janvier de Raphaëlle est différent. C’est sous le soleil de Tulum et de ses banderoles de pompons qu’elle réfléchit à 2017, en regardant le rose du ciel s’écraser dans le bleu de l’océan. Sa résolution ne tenant qu’à un mot est beaucoup plus grande qu’on le croit – Raphaëlle gagne sa vie en ayant des idées et fait battre son coeur au rythme de ses éclairs de nouveaux projets. Un peu comme moi. Et il y a de ces phases où le réservoir est vide, et l’inspiration, en vacances. Mais une fois les pieds en sol mexicain, un phénomène se produit chez elle – sans prévenir, son réservoir se remplit, jusqu’à frôler le débordement. En explorant les rues arc- en-ciel, des idées toutes neuves fleurissent. À son retour, sa #RésolutionCouleur teinte tout ce qu’elle touche, des pétales de fleurs en cuisine aux épinglettes jaunes ravivant ses manteaux. L’effet est contagieux – la côtoyer me donne envie de faire briller les orangés dans mon garde-robe et tous nos rendez-vous se transforment en ateliers créatifs.

Y aurait-il un lien direct entre l’exposition aux couleurs et l’explosion de notre créativité? Les experts en marketing savent démontrer qu’en publicité, aucune couleur n’est choisie au hasard, le rouge attirant notre attention, le bleu stimulant le côté droit de notre cerveau, etc.

Mais notre quête n’est ni rationnelle ni scientifique. Ce qui nous fascine, c’est le rayon d’énergie qui nous parcourt devant le spectacle d’un coucher de soleil, et nos coeurs qui prennent de l’expansion dans la jungle, alors que nous sommes enveloppées de vert.

Filles de terrain, on retourne au Mexique, cette fois ensemble. Destination : Sayulita, ou comme on la surnomme à notre arrivée – le village-confettis. Au jour 1 de notre aventure, on raye, toutes les deux, « Visiter le Mexique lors du Día de los Muertos » de notre bucket list. C’est le 2 novembre, et le festival du Jour des morts colore chaque pouce des trois rues formant le périmètre de ce paradis en bord de mer. Les trottoirs sont bordés d’oeillets, la place publique fourmille de familles affairées à peaufiner les autels, les mains remplies d’offrandes. La musique fait danser tout le monde alors que les âmes passées de l’autre côté visitent leurs proches, comme le veut la croyance. La mort et le multicolore, ce n’est pas un duo très populaire chez nous. Mais au coeur de ces traditions, le chagrin des endeuillés s’éclipse pour faire place à la joie et la célébration de la vie, de la mort, et de tout ce qu’il y a au milieu. Les couleurs y jouent un rôle clé – elles apaisent, ravivent, rassurent et enivrent. Leur effet est puissant, bouleversant.

Quelques jours plus tard, on visite l’un des bâtiments les plus populaires du village – le petit Hotel Hafa. « Petit » n’est pas le qualificatif qu’on aurait choisi, son rouge somptueux faisant de lui la vedette de la rue, mais c’est tout à fait digne de la mythique humilité de cette communauté. Deux garçons nous accueillent et appellent leur mère du haut de l’escalier : « Maman! Elles parlent français! » Leur accent n’est ni espagnol, ni français, ni anglais, mais les trois langues s’y mélangent. Leur mère, Marcia, est, quant à elle, certainement espagnole. Notre curiosité face à leurs origines doit être perceptible puisque les trois entament le récit les ayant menés à Sayulita.

C’est dans les Caraïbes que Marcia, originaire de l’île de Majorque, fait la rencontre de Christophe, qui lui est né en France. Ensemble, ils font d’un voilier leur maison et redéfinissent leur quotidien en parcourant le globe par ses mers. Leur premier enfant, Nomme, voit le jour au Panama. Quelques années de navigation plus tard, Marco naît, en Nouvelle-Calédonie. Huit ans après, Manua, le petit dernier, fait son arrivée, alors que le clan Mignot, maintenant complet, se pose à Sayulita, près de la famille de Christophe et de l’océan.

Ils ont parcouru les coins les plus paradisiaques de la planète, la question est légitime : « Pourquoi Sayulita? » Nomme et Marco, tous les deux surfeurs poursuivant leur tour du monde en s’illustrant sur la scène internationale, lèvent les bras en signe de grande évidence : « Ici, c’est toujours la fête. Y’a des confettis partout, les pêcheurs invitent tout le monde à la plage pour partager leurs prises du jour, c’est comme une seule grande famille! » Ce qui donne à Sayulita ses couleurs, ce n’est pas que le choix décoratif, aussi harmonieux que désorganisé, c’est tous ceux, du Mexique et d’ailleurs, qui en ont fait leur chez-soi. Le langage et la gestualité des Mignot aussi, sont colorés. Les mots de Nomme, la grâce de Marcia, l’éclat de Marco se transforment en jaune doré, en magenta, en turquoise sous nos yeux écarquillés.

Transportées par cette rencontre, on se dit au revoir, et sur le chemin du retour vers la casa, on s’arrête chez Ed, un expat de Los Angeles. Ed est propriétaire de la boutique Manyana et créateur de la ligne de vêtements Quality People. Entre lui, Raphaëlle et moi, c’est un coup de coeur inexplicable – trois créatifs constamment à la recherche de soleil et d’inspiration, peut-être. Créer à L.A., là où tout le monde crée en plus de le faire en accéléré, et créer à Sayulita, c’est différent : « Il n’y a pas de structure corporative ici. On doit créer pour avoir quelque chose à présenter qui nous permettra de gagner notre vie. Et quand tu vis au paradis, tu te mets nécessairement à contempler ton environnement, à regarder les choses différemment. Beaucoup de gens viennent ici pour s’inspirer », raconte Ed. La même image nous vient en tête, – les banderoles de pompons. Aperçues partout dans les défi- lés de mode cette dernière année, c’est ici qu’on les aura vues pour la première fois, dans la rue.

Sayulita, ses couleurs et ceux qui lui donnent vie, sait remplir les réservoirs à idées à pleine capacité. On commencera par celle d’ajouter des confettis partout dans nos vies, de plus en plus convaincues que ce sont dans leurs couleurs que se cachent la magie de la création.



Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Raphaëlle Rousseau

Miami l’appel du pastel

Ciel bleu, brise du large, plage blonde qui s’étend dans l’eau turquoise… Miami Beach a tout pour plaire. D’autant plus que cette petite ville du grand Miami jouit d’un climat unique et d’une architec- ture particulière qui, à elle seule, suffit à lui donner une réputation internationale.

Dans les rues de Miami Beach se retrouve la plus grande quantité de bâtiments Art déco au monde, qui doivent leur popularité au mouvement de revalorisation architecturale qui prend naissance dans la ville à la fin des années 1970 et dont l’apogée est atteint au début des années 1980, lorsque le de- signer Leonard Horowitz peint les façades de plu- sieurs bâtiments de la ville dans des teintes pastel. Là où les teintes neutres avaient dominé et où les bâtiments avaient vieilli éclosent des roses pro- fonds, des turquoises crémeux, des jaunes citron et des oranges sorbets, transformant complètement le paysage et attirant l’attention des citoyens et des autorités qui ont su reconnaître le trésor architec- tural qui se tenait devant eux.

Parce qu’une transformation ne se fait jamais seule, c’est aussi grâce à la populaire série télévisée Deux flics à Miami (Miami Vice), campée à Miami Beach, si l’on peut encore aujourd’hui découvrir les bâtiments surprenants qui bordent Ocean Drive ou Collins Avenue. Présentée comme un décor magnifique et magnifié, Miami Beach devient alors un lieu incon- tournable pour les photographes, les stylistes et les producteurs qui s’y donnent rendez-vous, entraînant dans la foulée des efforts importants de restauration des bâtiments et une popularité aussi soudaine que permanente pour la ville.

Si les couleurs pastel font la signature de Miami Beach, elles représentent pour plusieurs un choix surprenant, voire radical, dans ce climat où l’on retrouve habituellement les couleurs saturées de l’architecture caribéenne. Et pourtant, les couleurs surannées de Miami Beach y ont toutes leur place : à son lever et à son coucher, le soleil baigne l’hori- zon d’une lumière dorée qui donne aux nuages une teinte pêche; au zénith, le ciel d’un bleu lumineux devient l’arrière-plan idéal pour les bâtiments, et en tout temps, le regard s’élève et se perd entre l’azur et le turquoise. La partition est si bien jouée que l’on pourrait croire sans difficulté que Miami Beach est née pour la couleur.

De fait, fondée en 1915 sous le signe du plaisir et de la spéculation immobilière, Miami Beach a, dès le départ, fait partie de ces lieux mythiques qui alimentent l’imaginaire et suscitent les passions. Cette ville, pratiquement créée de toute pièce, grâce au nettoyage des mangroves et au remblaiement de sable entre les îles côtières sur lesquelles elle s’est construite, de- vient l’apanage d’investisseurs qui ne tardent pas à en faire une aire de repos hivernale pour les grands de l’époque, qui y trouvent chaleur, plaisir et luxe. Mais ici, comme ailleurs, le krach boursier de 1929 frappe et transforme la vie à Miami Beach.

Dans ce qui est connu depuis 1979 comme le Miami Beach Architectural District, un quartier délimité par l’océan Atlantique, 6th Street, Alton Road, Dade Boulevard et 23rd Street, la majorité des bâtiments ont été construits dans les années 1930 par une poignée d’architectes, dont Henry Hohauser, Lawrence Murray Dixon, Albert Anis et Anton Skislewicz. Inspirés par l’Art déco, un mouvement artistique qui tient son nom de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes qui a eu lieu à Paris en 1925, ces architectes ont imaginé un style unique, propre au climat (autant météoro- logique qu’économique) de la région, en créant des bâtiments d’allure aérodynamique qui font écho aux innovations industrielles de l’époque.

Alors qu’en Europe, l’Art déco est synonyme de futurisme et d’élégance, où de riches ornements côtoient des surfaces géométriques, le style se définit autrement à Miami Beach. Dans les États-Unis post- krach, même les plus riches ne peuvent se permettre les somptueuses pierres naturelles et les bois raffinés qui font la signature de l’Art déco européen. La solution se trouve donc dans l’innovation : les architectes de Miami Beach se tournent vers de nouveaux matériaux comme le néon, les blocs de verres, l’aluminium et la peinture pour créer des effets sophisti- qués à moindre coût. Ils imaginent des fenêtres en hublot, des balcons inspirés des ponts des navires transatlantiques et des motifs originaux, évoquant tantôt des fontaines et des vagues, tantôt des végé- taux tropicaux et des oiseaux marins. Taillés dans la maçonnerie et parfaitement symétriques, les motifs toujours visibles aujourd’hui contribuent au look moderne, en magnifiant la verticalité des lignes.

Originellement peints en vert marin, en bleu poudre ou en saumon, les motifs se détachent sur les bâtiments de couleur neutre, offrant au regard toute la beauté et la délicatesse de leurs agencements. À l’in- térieur, des planchers de terrazzo coloré, des murs recouverts de Vitrolite et des appareils en acier inoxydable appuient le look de Miami Beach.

Rapidement, cependant, l’Art déco cède sa place partout au pays. Au moment où la Seconde Guerre mon- diale met un frein au boom immobilier des années 1930 à Miami Beach, l’Art déco a déjà commencé à perdre de sa popularité au profit de l’architecture moderne dont les préceptes font leur chemin dans les États-Unis d’après-guerre. Quelle chance, alors, de savoir que des vestiges Art déco subsistent en Amérique!

La Brume de l’Oregon

Vendredi matin, 7 heures.

Mathieu et moi passons la porte du café NEVER, sur la rue Belmont, à Portland. Après une journée dans les airs pour atteindre la côte Ouest et une courte nuit dans un logement Airbnb qu’on aura encore à découvrir à la lumière du jour, on a rendez-vous avec Ian et Beyth.

C’est un appel peu de temps après le Nouvel An qui aura initié cette aventure en Oregon. Au bout du fil, Mathieu laisse tomber qu’il a envie d’aller explorer l’État qu’on surnomme Misty Paradise et dont les images habillent nos tableaux Pinterest, pour ce numéro brumeux. Appuyant mon téléphone entre mon épaule et mon oreille, je lançais déjà des recherches pour réserver des vols avant même qu’il ne termine sa première phrase.

Portland, Oregon, fait partie de ces destinations qu’on aime sans réellement connaître, mais qu’on juge parfois trop loin pour y réserver de courtes va- cances. Ça nous prenait une mission, un projet, pour enfin y déposer les pieds et transformer une simple attirance en réelle histoire d’amour. Ce que je m’apprête à vous raconter aura l’air ro- mancé, mais promis-juré-bisou, tout ce que vous lirez n’est que le récit de deux amis partis chasser la brume et capturer l’essence d’une région mythique coincée entre l’État de Washington et la Californie.

Sans le savoir, notre première rencontre avec des gens de la ville, organisée en trois courriels et deux tex- tos suite à une recherche Google destinée à mettre le doigt sur le « meilleur café de Portland », allait don- ner le ton à tout ce qui suivra. Ian et Beyth sont deux des têtes créatrices de Never Coffee Lab. Dans une ville où l’on compte presque autant de cafés que d’ha- bitants, le leur trône au sommet des palmarès de tous les blogues fouillés avant le départ. En y entrant, on devine déjà un peu pourquoi – les splash de couleur sur les murs, les tasses de céramique inspirées de leur menu où figurent des boissons fumantes, colo- rées et caféinées tantôt à base de fleur d’oranger et de gingembre, tantôt à base de sel marin et de dulce de leche… À peu près tout démontre que l’équipe a trouvé une recette de succès bien spéciale. Le nom choisi me rend assez curieuse pour que j’en demande l’origine à Ian. « NEVER, c’est provocateur, et c’est bon joueur aussi. Bien qu’on prenne notre travail au sérieux – on dit à la blague qu’on représente la 7e vague de café. C’est de l’autodérision. On veut s’amu- ser et rendre le café accessible à tous. »

Rendre le café accessible… N’y a-t-il rien de plus ac- cessible qu’un café? Oui, mais… À Portland, l’industrie fleurit et se peaufine grâce à la proliférante culture du travailleur autonome et au climat (ici, chaque bulle- tin météo indique « 12 degrés avec risque d’averses », une prévision favorable pour un café fumant). Les en- trepreneurs du café n’ont donc d’autre choix que de se démarquer, et ils le font en précisant leur offre et en recherchant les meilleurs mélanges et single-origin (café provenant d’un seul endroit) du monde. Les me- nus des cafés ici ne sont pas sans rappeler les cartes de vin. Chez NEVER, on déconstruit et démocratise tout ça avec des cafés rehaussés de sirops naturels de grande qualité et d’ingrédients bien connus de leur clientèle. Beyth se souviens entre autres du café latté à la patate douce concocté par Ariel, derrière le comp- toir, juste avant l’Action de grâce. Un pied de nez au Pumpkin Spice Latte.

En quittant ceux avec qui on aurait pu passer la jour- née, je leur avoue que leur décor me rappelle le monde de Peter Pan – Neverland… Avec un sourire en coin, Ian me chuchote qu’à ce jour, jamais Zac, le fondateur de NEVER, et Peter Pan, n’ont été vus au même en- droit en même temps…

C’est la première fois que nous voyageons ensemble, Mathieu et moi, mais dès les premières heures, je comprends qu’on fait partie du même groupe – celui des organisés, des préparés, des prêts à tout. Armés de cartes et de notes dans un document qui ne fait pas moins de cinquante pages, notre horaire des quatre prochains jours est ridiculement ambitieux – on est aussi du type qui ne veut rien manquer. Notre déci- sion de profiter de notre première matinée à Port- land pour faire une tournée de ses plus beaux cafés est donc bien peu stratégique en termes de quantité de caféine jugée raisonnable pour un être humain, mais complètement efficace pour affronter tout ce qui figure à l’agenda.

Ces arrêts dans une série de coffee shops sont aussi l’occasion d’observer le quotidien de cette ville et de se mélanger à ceux qui l’habitent. Dans chacun des quartiers, bien qu’ils aient tous leur rythme et leur couleur, on remarque des thrift shops, de vieux camions Ford devant lesquels Mathieu s’extasie chaque fois et des enseignes qui semblent avoir traversé les époques. Les maisons sont colorées, un brin défraîchies – avec un peu d’imagination, on pourrait croire que nous avons traversé la bonne porte pour voyager jusque dans les seventies. Mais ce n’est qu’au premier coup d’oeil que Portland semble figée dans le temps, parce qu’au fil des conversations aussi riches que spontanées avec des étrangers, son avant-gardisme et ses idées progres- sistes brillent fort.

L’odeur de café se marie à celle de l’air humide ty- pique de la région et nous rappelle que tout près de la ville, des chutes d’eau colossales, de longues et larges plages, des forêts denses et des caps sableux nous attendent.

À Portland, le grand dehors inspire et stimule l’es- prit des chefs, artistes et entrepreneurs. C’est le constat que Mathieu et moi avons fait après avoir pris place aux tables de chez Tusk et Navarre, des restaurants où les produits locaux dominent tous les plats; et suite à nos moments passés avec les âmes derrière OLO Fragrance.

Il y a quelque chose de bien spécial dans l’idée de rencontrer les visages derrière des entreprises qui font partie de notre quotidien en l’enjolivant, en le simplifiant.

« Regarde, OLO Fragrance, c’est là! » C’est en rou- lant que j’ai reconnu le nez en néon dans la vitrine d’Heather Sielaff. On s’arrête. En poussant la porte de sa boutique atelier, je me dis que le silence qui y règne et la lumière qui y pénètre ne semblent avoir été invités que pour accentuer les effluves de cèdre et d’eau de rose qui flottent dans l’air.

Heather, qui a appris seule à transformer sa connais- sance des huiles essentielles en entreprise de fra- grances présentant des produits délicats à mi-chemin entre les huiles et les parfums traditionnels, fait main- tenant équipe avec son mari, Jonathan, un musicien qui a longtemps fait carrière dans le café.

Chaque objet d’art et chaque plante bordant les confections d’Heather ont été soigneusement choi- sis par le couple dont le bon goût est indiscutable. Mathieu et moi parcourons l’espace en lisant les étiquettes identifiant les entonnoirs qu’on renverse pour sentir « Dark Wave », « Wood », « Forêt » et « Lightning Paw ». En lisant les ingrédients, mes yeux s’arrêtent sur « Mountain Air ».« Vous avez fait ça comment, embouteiller l’air des montagnes? », que j’ose demander.

« Créer des fragrances, c’est un peu comme peindre. Un artiste peut peindre une forêt, mais il peut peindre l’amour ou la tristesse aussi… Il y a une partie de notre travail qui consiste à évoquer un sentiment, ou un moment, par un mélange d’odeurs. » Heather ajoute à cette explication aussi logique que poétique qu’elle peut mettre des semaines, voire des mois, à trouver la manière de capturer l’essence aromatique d’un souve- nir ou d’un lieu. Charmé par tout ce qu’il touche, voit, sent et entend chez OLO Fragrance, Mathieu repart avec « Wood ». Si vous le croisez prochainement, ap- prochez-vous, il sent les soirées sur le bord du feu, verre de whisky à la main.

Le document de voyage de Mathieu qui vit maintenant sur le siège arrière de notre voiture déborde d’images de grands rochers et de cascades, et on est prêts à les voir en grandeur nature.

Pour cette partie du périple, je me laisse guider par son excitation, et lui par mes indications. En Oregon, plusieurs merveilles se cachent, et les trouver est une aventure réservée aux plus déterminés d’entre nous. Sous chacune des images du document de repérage de Mathieu, on trouve des indices dignes des chasses au trésor.

Premier arrêt : Cannon Beach. Le vent est fort, les vagues aussi, et la plage est quasi déserte. Des condi- tions parfaites pour un duo venu chasser le brouillard. L’immensité des rochers et de l’océan devant nous me fait sentir toute petite et cette pensée me dit qu’il y a peut-être un lien à faire entre l’humilité et le calme qui habitent les gens d’ici et la nature qui les entourent. Se réveiller au son des vagues, c’est reposant, et n’aper- cevoir que rarement la cime des hauts cèdres qui nous entourent, ça permet de relativiser un peu sur la grandeur de ce que nous sommes et l’importance de ce qui nous préoccupe.

L’arrêt suivant, on l’atteint en escaladant une dune de sable pour atteindre le sommet de Cape Kiwanda, ou comme on l’a surnommé, « la Lune ». Devant nous, un océan turquoise. Sous nos pieds, une palette de jaune et d’orangé. Quand la réalité dépasse tout ce qu’on a pu voir sur Instagram. Sans trop penser à la quantité de caféine consommée depuis notre arrivée, on a même profité d’une petite plateforme gazonneuse à flanc de montagne pour s’asseoir et boire un espresso. On appelle ça « rendre l’ordinaire extraordinaire », je crois.

Bien qu’on soit en plein marathon jusqu’à faire exploser notre compteur à « Wow! », on prend le temps, par- tout, de s’asseoir et de ressentir nos épaules s’abaisser et nos mentons se relever. La respiration est automati- quement plus lente, plus consciente, près de l’eau.

L’eau – l’élément de l’Oregon, qui offre de multiples spectacles de chutes d’eau à toute heure du jour. Vêtus d’imperméables et de bottes prêtes à être couvertes de boue, on les chasse, une par une, fascinés par leur proximité, leur son, leur puissance.

Nos journées sont longues et se brouillent, on a be- soin de l’autre pour valider ce qu’on a fait en ma- tinée et la veille. Rapidement, le coucher de soleil devient notre ennemi, le seul responsable de la fin de nos expéditions quotidiennes. Il y a beaucoup à voir, alors on a fait de la valise de la voiture notre table de pique-nique de choix pour partager des barres aux bleuets et gingembre confit que Mathieu avait soi- gneusement rangées dans ses bagages – on mange sur le pouce, mais on sait très bien le faire!

BAGBY HOT SPRINGS

Alors qu’on se stationne pour entreprendre la courte marche menant aux mystiques Bagby Hot Springs, le lichen fluo sur les arbres et les petits brillants au sol me font confesser à Mathieu ma théorie selon la- quelle quelques fées habitent dans le coin… Rien de ce qui nous entoure ne semble réel – pas plus que les gens en peignoir en pleine forêt, bien que leurs habits nous confirment que nous marchons dans la bonne direction.

C’est la vapeur qui s’échappe de ce qui, à prime abord, a l’air d’une cabane de bois bien ordinaire qui nous fait accélérer le pas vers ce « spa » naturel et rudimen- taire, ouvert jour et nuit. Les yeux ronds, et soudaine- ment muets, on se fait vite remarquer par des habitués qui devinent qu’on en est à notre première visite.

Alors qu’on choisit un bassin de bois et qu’on cherche comment le remplir d’eau chaude, l’homme qui flotte dans le sien à notre droite nous vient en aide. Ryan. Avec un grand sourire et un air bon-enfant, il se pré- sente brièvement et se lance, nu et maintenant debout dans son bain, dans les explications de base pour pro- fiter des installations de l’endroit. La scène est sur- réelle. À ma gauche, j’entends un homme murmurer « mais ne m’écoutez pas, je viens ici seulement depuis vingt ans! ». Distraits par Ryan, on n’avait pas porté attention à l’autre homme, plus âgé et équipé d’une petite radio portative, qui, lui aussi, nous proposait ses conseils.

En quittant l’endroit, je regarde quelques fois derrière moi, comme si je doutais de l’existence véritable de cette réserve naturelle.

La liste de Mathieu est maintenant remplie de crochets, mais un lieu reste à découvrir, et son enthousiasme est contagieux : God’s Thumb, une haute colline de gazon qui surplombe l’océan et qui ne figure pas sur Google Maps. Derrière le volant, il me lit les indications pour s’y rendre : « Au bout de la route, on verra une boîte aux lettres à notre gauche… On passe devant et on saute par-dessus la roche près de la barrière de fer… On continue et on tourne à droite, juste avant la petite maison blanche… Ce sera bouetteux, j’pense. »

Oui. C’est couverts de boue jusqu’aux joues qu’on suit les étapes de ce parcours, qui n’a rien d’une randonnée traditionnelle, jusqu’au sommet qu’on atteint seuls, à l’heure bleue. Debout sur cette étroite pointe, on voit la forme de pouce en l’air qui aura baptisé cette montagne gazonneuse, un symbole de félicitations pour les braves, j’imagine.

Pendant la descente, on entend au loin plusieurs rires éclater en canon. On les suit. Devant nous, des hamacs pendent entre les arbres et des jeunes s’y balancent, les vêtements pleins de boue, comme les nôtres.

« Vous vous installez pour la nuit? », de leur crier Mathieu. « Non! On prend juste une petite pause! », répond tout de suite un membre du groupe à la chevelure longue et décoiffée, alors qu’il se laisse tomber vers l’arrière dans son hamac, comme s’il faisait ça tous les jours.

Finalement, jamais nous n’aurons vu notre logement Airbnb à la lu- mière du jour pendant notre périple en Oregon. Lors de votre pro- chaine aventure, rappelez-vous que les courageux armés de café fumant et d’imperméables avant l’aube sont toujours, toujours récompensés.

Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Mathieu Lachapelle

L’or blanc de Camargue

En France, il est un pays de cocagne où l’eau se pare de couleurs si vives qu’elle rendrait jaloux les peintres impressionnistes. Là où le savoir-faire de l’homme et la magie de la nature se combinent pour former la reine des condiments : la fleur de sel. C’est à Aigues-Mortes, au cœur de la Ca- margue sur les bords de la Méditerranée, que nous sommes partis sur les traces de la fabrication du précieux minéral.

La fondation d’Aigues-Mortes remonte à l’Anti- quité et coïncide avec le début de l’exploitation des marais salants. Pour comprendre le lien qui unit la ville et le sel, il faut consentir un léger effort et se hisser en haut des remparts de la cité. Une fois gravies les marches taillées dans la pierre, à nos pieds se dévoile alors un paysage insolite. Sur plus de 8000 hectares s’étirent des lagunes découpées par des canaux, un quadrillage de bassins qui s’étend à perte de vue! Comme une gigantesque palette de peintre, les eaux des tables salantes offrent un nuancier allant du bleu tur- quoise au rouge pastel. Au loin, des flamants roses s’envolent. Le charme de la Camargue opère déjà.

Le saunier Luc Vernhes est une figure locale, c’est lui qui nous guide à travers ce dédale de canaux et de lagunes pour nous raconter l’histoire des métiers du sel en Camargue. Fils et petit-fils de saunier, comme il le dit, « il se sent chez lui » lorsqu’il est au milieu des marais. Et pour cause, il y passe la majeure partie de son temps. « L’activité de saunier est minutieuse et demande beaucoup de temps », déclare-t-il. Comme lui, ils sont aujourd’hui 10 sau- niers à récolter la fleur de sel pour le groupe Salins.

Il suffit d’observer les mains de notre guide, char- gées de marques et de coupures, pour se rendre compte que le métier n’est pas de tout repos. Lui-même se définit comme un « agriculteur de la mer ». Car ici, on effectue un ramassage à la main depuis l’Antiquité. Ce geste maintes fois répété est toujours resté le même, et il se transmet de généra- tion en génération. Cette tradition est une nécessité pour obtenir un produit d’excellence. D’ailleurs, la fleur de sel est si fragile qu’elle ne supporterait pas un ramassage mécanique. Pour Luc et ses collègues, la saison s’étire de mars à octobre et se construit en fonction des aléas climatiques.

Au cours de ces six mois, le long trajet de l’eau à travers les marais sera la cause de quelques nuits blanches pour les sauniers. En suivant son parcours sinueux, on comprend mieux la patience et la ruse nécessaire. L’eau est ache- minée depuis la mer et parcourt 12 kilomètres à travers les canaux. Elle finira sa course sur les tables salantes, ces bassins peu profonds où la cristallisation s’opérera. Chaque passage de l’eau d’un bassin à un autre doit être examiné précautionneusement, et son taux de salinité vérifié. « Il n’est pas rare que j’abandonne mon lit et ma famille en pleine nuit si une tempête se prépare », maugrée Luc.

Comme aime le répéter le saunier lorsqu’il parle de la culture du sel, « il faut prendre le temps de se dépêcher ». C’est sous l’effet com- biné du soleil et du vent que l’eau va s’évaporer lentement, en passant de bassin en bassin. Au fur et à mesure son degré de salinité augmente. La moindre erreur de jugement peut être fatale et mettre en péril toute la récolte. Enfin, l’eau effectuera son dernier voyage sur les tables sa- lantes, pour former un bain de saumure. À cette étape, le niveau d’eau est très faible et peut at- teindre un degré de salinité allant jusqu’à 260 grammes par litre d’eau.

Au moment du remplissage des bassins, ce qui frappe le plus, c’est évidemment la couleur rosée visible à la surface de l’eau. Celle-ci émane de la présence d’une algue particulière, la Dunaliella salina. Sa couleur est due à la présence de ca- rotène dans sa composition. Son développement dépend du taux de salinité : plus celui-ci est élevé plus l’algue pourra se développer. Elle constitue aussi un repas de choix pour un pe- tit crustacé, l’Artemia salina. Les flamants raf- folent de ce mets qui leur confère leur couleur.

Entre août et septembre, le sel commence fina- lement à affleurer et à former des galettes d’une dizaine de centimètres. La récolte peut commen- cer! Les sauniers font alors appel à des équipes d’ouvriers, « le plus souvent des fils de sauniers, ou des proches », précise Luc. Munis de bottes et de simoussi, cette longue pelle plate qui per- met de ramasser le sel en surface, les travail- leurs peuvent s’élancer. S’entame alors un ballet délicat; lentement, en remontant le bassin, les ouvriers font ressortir l’or blanc de Camargue. La fleur sera ensuite triée à la main et stockée pendant un an avant sa commercialisation.

Si le sel et la fleur de sel ont les mêmes pro- priétés, leur utilisation et leur goût ne sont pas les mêmes. La fleur doit conserver un certain taux d’humidité pour que son aspect reste un peu collant et qu’elle fonde en bouche. Elle doit presque s’évaporer au contact de la chaleur de nos doigts, et surtout, s’effacer sur nos plats pour qu’ils livrent toutes leurs saveurs. La fleur de sel de Camargue porte bien son surnom « d’or blanc » tant toute l’attention qui lui est portée est méticuleuse.

Cet espace façonné par l’homme est une terre d’exception pleine de contrastes. À la fois sauvage et régulée, on y trouve des espèces uniques de plantes et d’oiseaux. Plus de 200 espèces d’oiseaux y élisent domicile pour se repro- duire avant de reprendre leur migration vers l’Afrique. Presque autant d’espèces végétales rares y prospèrent. Il s’agit d’une véritable réserve naturelle! Fait rare : l’activité humaine permet ici d’établir un espace propice au déve- loppement d’espèces protégées. Les sauniers connaissent ce lieu comme leur poche et participent à sa protection, notamment en aidant au baguage des oiseaux. Nature et agriculture y sont dépendantes l’une de l’autre, elles coha- bitent dans une totale harmonie. Conscients de cet équi- libre fragile, les hommes et les femmes qui travaillent sur ce terroir en sont les gardiens et les fiers protecteurs.

Les îles Féroé

Nos talons se cramponnent de leur mieux dans un gazon verdoyant, luttant contre le vertige qui nous soulève avec autant de force que ce vent puissant venu de l’Atlantique. Guidés par l’infini qui défile sous nos yeux, nos regards finissent par plonger le long d’une falaise abrupte, lacérée par les vagues azur que l’on devine glaciales. On se sent soudain très loin, petits, et surtout, exaltés. C’est qu’il y a peu d’endroits dans le monde qui chamboulent les sens comme les îles Féroé. Ce petit archipel de 18 îles sculptées dans la lave millénaire émerge des eaux, à mi-chemin entre l’Islande, la Norvège et le nord de l’Écosse. Mais au-delà de ses paysages façonnés par une nature colossale, c’est par sa culture culinaire singulière que l’archipel s’attire aujourd’hui une curiosité internationale. Portrait d’un bout du monde où un terroir improbable prend racine dans la pierre, l’eau et l’air salin.

ÉPIQUES PAYASAGES

Au premier coup d’œil, lorsque l’avion perce les nuages pour entamer sa descente, un panorama minéral se dessine, montagneux, vertical, irréel, comme une carte postale pastichée. Dramatiques et épiques, des crêtes vertigineuses et des fjords sinueux strient la lande pour un effet jurassique in- touché par l’homme. En ses creux, des maisons de pêcheurs rouges, vertes et bleues forment de co- quets hameaux côtiers aux pâturages tachetés de moutons désinvoltes. Les îles Féroé se révèlent tout en contraste.

UNE CULTURE DE SURVIE

Les 50 000 habitants de cet archipel isolé ont un rapport bien particulier à la tradition, catalyseur collectif qui protège l’identité de cette province danoise autonome. Ici, on parle le féringien, on vit principalement de pois- son, et on célèbre des rites séculaires avec fierté. Mais surtout, on apprête une cuisine nordique émergente, an- crée dans un terroir à la merci des éléments. Les condi- tions extrêmes des Féroé ont donné naissance à une culture culinaire propulsée par l’instinct de survie, les Féringiens intégrant à leur alimentation toute créature et verdure provenant de la terre, de la mer et des airs.

Comme le reste de la Scandinavie, qui n’a droit qu’à très peu de jours de beau temps chaque année, le plus grand défi agricole est de conserver des denrées pour la saison froide. Historiquement, c’est en salant, fumant, ou en faisant sécher et fermenter les aliments qu’on traversait l’hiver. Malgré le fait qu’aux Féroé on ne soit jamais à plus de 5 km de la mer, la température invariablement froide (entre -5 et 15 degrés Celsius à longueur d’an- née) empêche l’eau de pouvoir suffisamment s’évaporer naturellement pour en extraire le sel de la mer, et donc préserver les victuailles par salaison. Les Féringiens ont donc développé une méthode de préservation des viandes et poissons sans sel, unique aux extrémités les plus reculées du territoire nordique : le ræst.

LE RAEST, FERMENTATION FÉRINGIENNE

Si l’industrie du poisson est encore à ce jour l’une des plus importantes de l’archipel, l’élevage de moutons est au cœur des activités pastorales fami- liales. On y dénombre d’ailleurs davantage de mou- tons que d’humains(!). Certains fermiers, gardiens de la tradition du ræst, fermenteront une viande de mouton ou d’agneau jusqu’à neuf mois ou feront sécher le poisson, surtout de la morue, pendant deux à trois mois. C’est dans un hjallur, un séchoir de salaison dont les murs laissent suffisamment passer le vent marin, que cette méthode singulière s’orchestre. On saura qu’une patte d’agneau est à point lorsqu’une épaisse couche bleutée aura saisi la chair attendrie par le temps, telle une noble pour- riture qui enrichit un grand cru. Mais ce qui est particulièrement fascinant dans la méthode du ræst féringien, c’est que la viande est salée naturelle- ment par la bise très saline qui embaume l’archipel.

Méthode ancrée dans la survivance, le ræst perdure et se raffine aujourd’hui, pour le pur plaisir des pa- lais. Mais il faut savoir que les saveurs puissantes et singulières qui se révèlent au premier contact des papilles déstabiliseront certains gourmets, comme elles en exalteront d’autres. C’est que le goût de la viande maturée à l’air libre n’offre quasi aucun point de référence gustatif. On catégorise d’ailleurs cette préparation dans la grande famille de l’uma- mi, cinquième saveur, typique aux protéines fer- mentées. Au nez, un amalgame de parfum d’étable, de laine, de fromage bleu. En bouche, une saveur brute, bestiale, avec un brin d’herbe fraîche dont s’est longuement nourri l’ovin.

QUE MANGER, DANS LES ILES FÉROÉ

Au-delà de la viande fermentée, la diète féringienne se compose principalement de poissons et fruits de mer de saison, d’agneau bio et de quelques légumes racines tenaces, comme la pomme de terre, le chou-rave, le na- vet et la rhubarbe. Le climat imprégnera de ses rigueurs chaque légume qui pousse – s’il n’a pas été balayé par le vent avant d’atteindre maturité. Les légumes germeront ici avec tant de lenteur qu’ils ont le temps de se gorger d’arômes : on se targue même d’y récolter des navets aussi juteux et sucrés qu’une poire mûre (ce qu’on peut seconder!).

Cette pantry limitée, radicalement saisonnière, force les chefs féringiens à faire usage d’ingéniosité pour ap- prêter tout ingrédient disponible à portée de main. Les algues sauvages au goût de truffe sont incorporées au menu, et des herbes indigènes comme l’Angélique sont utilisées comme aromate. Autrefois, les oiseaux de mer étaient à la base de l’alimentation des Féringiens. Encore aujourd’hui, on chasse en fin d’été le jeune fulmar dodu, gibier grégaire vivant à flanc de falaises qui, lorsque dé- logé de son nid par le vent, n’arrive plus à y remonter. L’oisillon engraissé est alors attrapé par les pêcheurs avec des filets avant qu’il ne se noie, et savouré comme plat de saison grandement attendu.

POUR UNE CUISINE NORDIQUE NOUVELLE

Mais ce qu’il faut savoir, c’est que la gastronomie férin- gienne commence à peine à émerger en tant que mani- festation culturelle fédératrice. La cuisine des Féroé s’est toujours mitonnée à la maison, et les denrées lo- cales étaient produites en quantité trop artisanale pour répondre à la demande des restaurateurs. Il y a 10 ans, presque rien de local ne se retrouvait sur les tablées gour- mandes des Féroé; on se fiait par dépit (et par réflexe) à l’importation pour s’approvisionner.

Il aura fallu l’arrivée en scène d’un chef pionnier ins- pirant pour que le vent gastronomique tourne. Leif Sørensen, signataire du Manifeste pour la Nouvelle Cui- sine nordique aux côtés de René Redzepi du restaurant Noma (à Copenhague), est revenu vers son archipel natal pour s’en réapproprier le terroir. Sa mission : l’accoler à une vision scandinave à la fois unificatrice et autonome, mais surtout, proche de ses ingrédients locaux. Il remit le producteur au centre de l’écosystème culinaire, et fit un pont entre créativité et tradition. On découvrit tout à coup de nouvelles façons de raconter la gastronomie locale au travers de ses coutumes alimentaires, véritables prismes faisant briller la qualité d’ingrédients incompa- rables, cueillis, chassés ou pêchés dans un périmètre de quelques kilomètres seulement. Il n’aura fallu attendre que quelques années pour qu’une poignée de jeunes chefs armés de fierté emboîte le pas à Sørensen.

UNE SCÈNE GASTRONOMIQUE BOUILLONNANTE

Depuis peu, Tórshavn, la capitale, a vu sa scène gastro- nomique exploser, accueillant maintenant son premier étoilé Michelin, le KOKS, et un groupement d’établis- sements pittoresques habitant d’anciennes maisons de pêcheurs près du port. Au Barbara Fish House on savoure les arrivages du jour en formule immersive : le menu dégustation se partage à la DIY, comme ce poisson frit entier qu’il faut décortiquer soi-même, ou cette théière de bouillabaisse généreuse. À l’adresse voisine, le Ræst, premier restaurant des Féroé à se consacrer entièrement à la méthode de fermentation traditionnelle, sert un pain au boudin coiffé de rillettes de morue séchée en entrée, plat inspiré des souvenirs de jeunesse du chef Kári Kristiansen. Il puise dans les recettes que sa mère et sa grand-mère apprêtaient à la maison pour livrer une expérience culinaire des plus simples et authentiques, protégée des aléas du temps et des tendances. Et ce qui scelle notre douce fascination pour cette cuisine de proximité, c’est qu’elle ne peut être vécue qu’en son territoire. Il faut venir aux îles Féroé pour explorer ses saveurs.

UNE CUISINE À ÉCHELLE HUMAINE

La cuisine des Féroé, domestique comme gastro- nomique, a pour dénominateur commun une vision intrinsèquement durable et responsable. L’agricul- ture industrielle est presque impossible à implanter, et même ses entreprises d’exportation de produits de la mer, telle que Kósin, misent sur des certifica- tions rigoureuses pour respecter l’écosystème en place. C’est que les Féringiens ont un rapport très particulier aux ressources et à l’environnement. Une portion importante des habitants est autosuffisante sur le plan alimentaire.

Ils sont fermiers, chasseurs et pêcheurs à leurs heures, comme ce couple de professionnels et éle- veurs de moutons qui se plaisent à accueillir en leur cuisine convives et étrangers qui veulent bien vivre un souper typiquement familial des Féroé. Le heimablídni, nouvelle tradition de l’art de re- cevoir, est un repas chez l’habitant qui permet de s’infiltrer dans un cadre intimiste, et surtout, de capturer l’essence de la mentalité féringienne. Dès votre arrivée, on servira un verre de schnaps à boire communalement, re-rempli jusqu’à ce que chacun ait étanché sa soif (ou réchauffé son go- sier), un geste qui donne le ton à une convivialité désarmante.

C’est que cette nature indomptée, combative, a sculpté le caractère des Féringiens, patients et optimistes. La « loi du plus fort » qui régule l’ar- chipel depuis le 9e siècle a imposé aux habitants la nécessité de suivre le rythme naturel des choses. En fin de repas, on acceptera de prendre le temps de laisser le soleil se coucher sans allumer les lumières, pour laisser le crépuscule nous apaiser doucement, une forme de hygge (art de vivre da- nois centré sur le bien-être partagé et douillet) bien local.

C’est dans cet état d’esprit de baroudeur qu’il faut approcher les îles Féroé, avec résilience, ouverture, spontanéité, et beaucoup de sim- plicité. Puisqu’on ne se sera jamais assez prêt pour apprécier l’ampleur de ses paysages romanesques, la complexité de sa table, l’affa- bilité de ses habitants. En quittant ce fief vol- canique imprévisible où les éléments règnent en maître, on se dit qu’il y a bien quelque chose à apprendre des Féroé. Que peut-être tout ce qu’il nous faut pour vivre a toujours été là, juste sous nos yeux.

Pacifique

On s’était juré de le refaire; parcourir les côtes califor- niennes à la recherche de ces endroits qui, plusieurs années auparavant, nous avaient si profondément bou- leversés. Là où nous chantions notre liberté, où le soleil était toujours plus fort, la brise plus douce et salée, les routes plus sinueuses et les falaises aussi abruptes que la pente de nos nez.

Rouler sur la 1 jusqu’au bout du monde, sur ce fond sonore de puissance déchaînée, le bruit régulier des vagues enveloppantes qui nous berçaient les idées comme le souffle d’une mère sur la tête de son nouveau-né.

Les habitants de cette terre de soleil connaissent le secret du temps qui s’allonge, qui s’étire, qui se repose et qui s’endort doucement. Sous nos yeux, la fougue des surfeurs anime les eaux qui s’élèvent, culminent et retombent avec lourdeur, comme des chatons blancs dans une joyeuse mêlée amicale. Pacifique.

Les rêveurs s’agglutinent sur les côtes, à la recherche de cette chaude lumière orangée. Certains viennent pour l’aventure, d’autres pour le calme désarmant. On y trouve des sourires et des visages plissés de bonheur. On y entend des oiseaux espiègles qui jouent des tours. On y respire l’air embaumé de par- fums organiques – feu de bois, conifères et coquil- lages. Les cailloux y sont nombreux et les cœurs heureux aussi. C’est l’endroit où les rêves se mêlent à la brume résineuse, où l’angoisse retire ses sou- liers et s’agenouille au pied du vent pour déclarer forfait avec humilité. Là où la nuit s’installe comme un drap contour, épousant chaque monticule, chaque crevasse, chaque songe oublié.

Texte : Hélène Mallette
Photos : Mathieu Lachapelle et Hélène Mallette