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Recueil Namibien

Le grand coffre en bois grince. À peine entrouvert, il répand une odeur de poussière, de renfermé et de terre qui embaume la pièce. C’est étrange, ce parfum de « vieux » dégage des notes qui ne sont pas si désagréables… À l’intérieur, la malle renferme une collection de curiosités consignées au fil des explorations : matières, papiers griffonnés, plumes d’oiseaux, extraits de sable, cartes géographiques, échantillons de plantes, diapositives, timbres et vieux ouvrages. L’excitation est toujours la même lorsqu’on retrouve, sous une pile d’objets dans un coin, cette chose qu’on avait oubliée. Une plume, une fiole de sable rosé, une aquarelle. Il ne faut alors pas longtemps pour que les souvenirs de la Namibie reviennent à la surface : l’odeur de la savane, l’adrénaline des rencontres, le soleil africain sur la peau, le rêve d’enfant réalisé.

L’EMPREINTE
Région du Damaraland, 16 h — « Vous voyez la montagne? C’est là qu’on va! Une harde se déplace dans le coin, il faut faire vite. » Le ton est donné. Notre guide fonce hors des pistes, dans le lit de rivières asséchées, à travers broussailles et rochers à la recherche d’indices. Il s’engouffre au creux d’un canyon qui devient, très vite, infranchissable. Demi-tour. « Ils sont peut-être déjà de l’autre côté de la montagne. » Souvent, il descend de la voiture, analyse le sol et la végétation, d’un air pensif. Que voit-il? Parfois, cela m’échappe. Et de temps en temps, je comprends. Les traces! Des empreintes imprimées sur le sol suggèrent le passage des éléphants, plus tôt dans la journée. Les détails de celles-ci sont si nets et précis. Des rides uniques qui permettraient, apprend-on, de reconnaître chaque individu très distinctement. Pas de temps à perdre.

Nous poursuivons! Les décisions que prend le guide en matière de directions semblent si aléatoires qu’il est difficile pour le passager de comprendre. Ses choix sont instinctifs. Le flair! Le temps file et les espoirs s’amenuisent à mesure que le soleil se rapproche de la ligne d’horizon. Et puis d’un coup — après des heures d’incertitude, d’adrénaline et d’excitation — il appuie sur l’accélérateur. Cette fois, les traces ne mentent pas. Elles sont fraîches. Ils ne sont pas loin! « Gardez les yeux ouverts. »

LA MÉMOIRE COLLECTIVE
Moment suspendu et puissant. Comment trouver les mots justes pour raconter? Un groupe d’éléphants du désert est là, devant nous. Discrètement, je me pince pour y croire. Une quinzaine peut-être. Des adultes, impressionnants de par leur taille, mais aussi des plus jeunes, dont un éléphanteau, né présumément à Noël dernier. Bien sûr, ils nous ont repérés et jaugés afin d’évaluer le danger. Il y a de l’électricité dans l’air! Un détail m’interpelle. Leur regard – bienveillant, sage et profond. Comment ne pas ressentir du respect pour ces animaux sensibles et d’une extrême intelligence qui ont su, au fil du temps, transmettre aux générations suivantes leurs connaissances de survie dans cet environnement hostile? En plus de leur permettre de reconnaître très précisément les individus qui ont un jour croisé leur vie, leur mémoire légendaire leur permettrait de se souvenir des chemins empruntés sur des centaines de kilomètres pour trouver eau et nourriture, précieuses dans ce désert aride. L’éléphant n’oublie jamais, c’est vrai. Fascinant.

INSAISISSABLE
Parc national de Namib-Naukluft, Sossusvlei — L’ascension – très exigeante – de la dune « élue » débute en fin de journée. Le soleil entame sa longue descente vers l’horizon et c’est à ce moment précis que les couleurs explosent et révèlent la palette d’ocre, de rose et de doré du sable. Les jeux d’ombres et de lumières se prêtent avec beaucoup de justesse aux compositions graphiques et minimalistes. À mesure que nous progressons, le souvenir de notre passage s’efface. Les traces de nos pas sont englouties et soufflées par l’air, léger et chaud, et instantanément, elles disparaissent comme du sable entre les doigts.

Les appareils photo ne nous quittent pas. On déclenche, à droite, à gauche, en face, derrière, dessous. Où donner de la tête lorsque tout est beau? En équilibre sur la crête de la dune, la notion de vertige prend alors tout son sens. Au sommet, le décor semble être figé à perte de vue, et l’impression d’admirer un paysage sur « arrêt » semble évidente, pourtant, la mer de sable est vivante. Ici, on ne distribue pas de carte parce que les dunes changent sans cesse. Au fil des heures et des jours qui passent, elles disparaissent pour se reformer autrement, ici et là. Capturer l’insaisissable, documenter les complexités et les formes des dunes, garder en mémoire ce paysage éphémère qui ne sera probablement pas le même demain. Sujet très inspirant à photographier. Un paysage en perpétuel mouvement!

Mais alors, quelles histoires, quelles énigmes renferme le plus vieux désert du monde? J’ai cru en percevoir un fragment, plus tôt dans la journée, en foulant le sol de Dead Vlei, étendue craquelée d’argile et de sel. Cet écrin presque intact au creux des dunes abrite les silhouettes fantomatiques d’arbres pétrifiés. Depuis que l’eau s’est retirée, il y a de ça plus de 800 ans, ces acacias, au tronc brun foncé et aux branches torturées, hantent les lieux. Mystique!

LES FANTÔMES DE KOLMANSKOP
Ici, le temps ne semble pas avoir d’emprise, si ce n’est le sable qui, depuis plus de 50 ans, a littéralement englouti Kolmanskop, avec ses rêves de fortune et de diamants. Les hypothèses sur ce qui s’est passé là semblent résonner dans chacune des bâtisses, terriblement vides, et pourtant si « chargées ». Difficile à analyser, comprendre. De pièce en pièce, nous déambulons, en reconnaissant ce qui semble avoir été autrefois une salle de bain, une chambre. Rares sont les endroits où le sable ne recouvre pas le sol, mais quand c’est le cas, le plancher grince sous les pas que l’on tente de rendre légers, comme pour ne pas faire de bruit.

Certaines bâtisses, plus spacieuses que d’autres, invitent le visiteur à se perdre dans de longs couloirs sans fin, ou s’enchaînent de manière quasi orchestrée, un nombre incalculable de pièces souvent littéralement avalées par plusieurs mètres de sable. Les prises de vues sont nombreuses devant l’esthétique très forte du lieu, si bien qu’on voudrait à ce moment-là pouvoir étouffer le bruit du déclencheur, de peur de réveiller « quelque chose ». Parfois, des frissons nous traversent le corps! Peut-être un courant d’air? Il faut le reconnaître, l’édifice semble « habité ». L’étrange caractère de ce lieu offre de nouvelles perspectives à la photographie. On joue avec les lignes très géométriques et à la fois déstructurées des pièces, tout en composant avec les courbes aléatoires des monticules de sable. Scène très surréaliste et cryptée que Salvador Dali aurait sans doute beaucoup aimée.

LA TRANSMISSION
Michael Haindongo, portrait — Où est-il en ce moment? J’aime à l’imaginer quelque part dans le bush, au volant de son 4×4 qui l’emmène au bout des pistes. Pendant plusieurs jours, nous avons été embarqués dans son quotidien de guide. C’est ce gars, vêtu de beige, jumelles jamais très loin et boucle de ceinture à l’effigie d’un rhinocéros.

Mike a acquis au fil des années un savoir qui va au-delà de ses études dans la conservation et la recherche. Son parcours est atypique, il a vécu et voyagé aux quatre coins du monde pour revenir ici, aux confins de la Namibie.

Ses connaissances dépassent celles d’un livre. Chaque interrogation trouve une réponse, une explication, une réflexion qu’il transmet avec beaucoup de générosité et modestie. Son expertise est celle du terrain et rien n’échappe à son œil avisé. Pas même une plume – dont je fais la collection – camouflée dans les arbustes de la savane. Il freine brusquement, saute du 4×4 et attrape quelque chose. « Tiens! Celle-ci, c’est une plume d’autruche! » Dans le contexte difficile que l’on connaît, son témoignage, lorsqu’on aborde des sujets tels que le danger pour la faune africaine, est poignant. « L’urgence est réelle. Il est primordial pour l’homme de maintenir l’écosystème. Nous avons besoin des animaux. Ce qui arrive aux rhinocéros est terrible. C’est une guerre. Nous nous devons de protéger ces animaux pour les générations futures, pour garder cet équilibre dans la balance. » Fin de journée namibienne, quand la chaleur retombe et que le ciel se pare de ses plus belles couleurs. Souvent, je repense à ces quelques mots lâchés par Mike : « Vous pouvez me sortir du bush, mais vous ne pourrez jamais sortir le bush de moi. » Voilà des mots qui résonnent encore aujourd’hui.

Dehors, la nuit est tombée sans que je m’en aperçoive. Le temps file si vite lorsqu’on plonge dans ses souvenirs! Un voyage dans le voyage. Je referme le coffre avec autant de nostalgie qu’en l’ouvrant; il grince, comme pour dire au revoir, il grince dans l’attente de la prochaine fois où je viendrai remuer ses trésors.

Texte et photos : Un cercle, @uncercle
Pauline Barré et Mickael Samama

Forger l’avenir – Portrait d’un forgeron iconoclaste

Rien ne laisse présager que dans ce petit garage rudimentaire du quartier Saint-Sauveur à Québec, se trame une révolution des traditions loin d’être tranquille, élaborée à grands coups de marteau. C’est que ce petit garage est une forge bien cachée où travaille Thomas Lefebvre, artisan forgeron.

MARTELER LES STÉRÉOTYPES
Au premier abord, on s’imagine pénétrer la tanière d’un ouvrier figé dans le temps, un monument immuable au progrès, gardien des traditions métallurgiques les plus sacrées. La réalité est toute autre; nul besoin d’être un Viking moderne pour savoir forger avec puissance et dextérité. Thomas est différent. Ne vous laissez pas flouer par la suie qui enduit ses mains marquées de brûlures, il vous surprendra par sa mine pensive, analytique, posée. C’est un créatif qui révolutionne, entre deux tisons, un métier bien plus progressif qu’on ne le pense : « Je refuse de me cloîtrer dans des méthodes de travail qui sont confortables ou prévisibles. Ce que j’aime, c’est l’expérimentation. » Portrait d’un artisan qui a soif de renouveau.

DE FABRICANT À CONCEPTEUR
Et que fait un forgeron, en 2019? Thomas est d’abord un fabricant, passionné par l’objet durable, bien fait, fonctionnel, mais aussi esthétiquement intéressant. Là où il se démarque, c’est dans son appétit insatiable de toujours explorer de nouvelles méthodes : « Je suis tout sauf un puriste. Des essais et des erreurs, c’est nécessaire à tous les métiers. Je me garde toujours une demi-journée par semaine pour faire de l’élaboration technique. » Moins chers que le bois noble qu’il a appris à façonner lors de ses études en lutherie, l’acier inoxydable, le bronze et l’acier brut sont devenus ses canevas de prédilection. Couplé au fait que son père était aussi forgeron, il est bien vite tombé dans la marmite.

FORGER SON STYLE
Depuis maintenant huit ans, Thomas travaille en solo, battant le fer sur des commandes pragmatiques (escaliers, portes de foyer, etc.), autant que des objets créatifs (ses cuillères à cocktail torsadées sont à couper le souffle). Sa touche, il l’a découverte en jouant avec les contrastes : « Y’a peu de personnes qui fabriquent des objets utilitaires en stainless de la façon dont je les fais, qui conservent un brut de forge où l’on reconnaît les coups de marteau, mais qui sont polis et faciles à nettoyer. » Son populaire décapsuleur est un bon exemple de texture fruste où l’on sent sa présence dans la matière : « J’aime pas les objets parfaits, j’aime quand ils ont des imperfections qui forment un tout cohérent. C’est comme les gens; nos visages ne sont pas symétriques et c’est ce qui donne du caractère, ce qui nous rend humains et uniques. » Et c’est toute la force de l’artisanat, de nous rappeler, par l’objet, la présence de l’autre.

JOINDRE LES RANGS DE FABRIQUE 1840
En plus d’être un fabricant-concepteur hors pair, Thomas est un intellectuel du fait main. Il s’intéresse beaucoup à l’évolution de son métier et à la place qu’occupe aujourd’hui l’artisan dans l’inconscient collectif. « Lors de la révolution industrielle, le rôle du forgeron était intimement lié à celui d’ingénieur. Les machines étaient développées par des forgerons multidisciplinaires », explique-t-il. Puis les années 70 et l’apogée du design industriel ont fait ombrage à leur travail : « Le mouvement des métiers d’art a complètement perdu l’intérêt de la population à cause de l’abondance d’objets bon marché reproduits mécaniquement. » Mais depuis quelques années resurgissent un intérêt foisonnant et une demande toujours plus grande pour les objets faits main. Et Thomas est fier de contribuer à faire entrer sa discipline dans la modernité.

L’un des nouveaux acteurs sur la scène locale qui contribue à redorer l’image des artisans, c’est Fabrique 1840 dont fait partie Thomas. Cette boutique en ligne propulsée par Simons se veut la figure de proue du fait main canadien en offrant des objets design sélectionnés avec soin. Son mantra : valoriser le savoir-faire local pour encourager son économie, et célébrer l’autonomie créative et de production des artisans. « Je suis bien content d’avoir été approché par Fabrique 1840. Chaque artisan sur cette plateforme amène quelque chose de son métier, ce peut être quelque chose qui était en train de se perdre ou qui était inconnu du public », explique Thomas. Un véritable vent de fraîcheur a soufflé sur l’offre de commerce en ligne, tissant des liens toujours plus étroits entre le consommateur avisé et l’artisan passionné.


INNOVATION PERPÉTUELLE
En parcourant les recoins de son atelier, une pièce singulière pique la curiosité. « C’est une pelle à jardinage sur laquelle je travaille! » s’exclame Thomas. En s’y attardant, on remarque que ce n’est en fait qu’une feuille de métal repliée sur elle-même. Un objet qu’il développe d’ailleurs pour Fabrique 1840 qui prévoit lancer une collection spéciale sur l’autonomie alimentaire au printemps. Entre les mains de Thomas, nos potagers n’auront jamais eu aussi fière allure.

Ce jeune forgeron impétueux est allumé d’une flamme loin d’être ordinaire. Il nous confirme que l’artisanat est tourné vers l’avant, contribuant à rendre notre monde moderne un peu plus humain.



Découvrez les objets de Thomas Lefebvre sur Fabrique 1840 à fabrique1840.com. La collection exclusive sur l’autonomie alimentaire, « Le design au service de l’assiette », sera offerte en avril 2019.

Texte : Catherine Martel
Photos : Mathieu Lachapelle

Cultiver les savoirs

Sur la route, aux environs de Cuzco au Pérou, j’aperçois à travers les nuages une sorte de temple perché sur le flanc de la montagne. Ce n’est pas un temple. C’est un grenier inca. Installé à la bonne altitude, de manière à être exposé aux grands vents, où la circulation d’air est constante, l’endroit est idéal pour conserver les denrées entre les récoltes, et même pendant des années. Il n’y a pas à dire, les Incas avaient beau être doués en architecture, ils avaient incontestablement le pouce vert et maîtrisaient l’art du zéro déchet bien avant l’invention du mot-clic.

Même constat en arrivant au site archéologique de Moray, où se situent les fameuses terrasses aux allures d’amphithéâtre, où les Incas faisaient des expériences agricoles. À 3 500 mètres d’altitude, ils y testaient la culture de diverses plantes sur des surfaces s’étalant sur différents niveaux. En effet, chaque palier mesure de deux à trois mètres de haut et suit l’inclinaison naturelle de la montagne. Des pierres emboîtées sont installées au bout de chaque palier, de manière à les maintenir en place, mais aussi à retenir la chaleur des rayons du Soleil pendant le jour, afin de la diffuser dans la terre pendant les nuits fraîches. Tout un système d’irrigation a aussi été pensé et conçu pour irriguer convenablement chaque terrasse.

C’est à un jet de pierre de cet endroit emblématique de la culture agricole inca qu’est installé Mater Iniciativa, le centre de recherche du chef Virgilio Martinez et de son extraordinaire équipe. Celui que nous avons découvert dans l’épique série documentaire Chef’s Table sur Netflix a entrepris son projet de recherche à Lima, en lien avec son restaurant Central, nommé 6e meilleur restaurant au monde, selon le palmarès de The World’s 50 Best Restaurants en 2018. De fait, chaque moment (service) de son menu dégustation met en vedette les aliments, plantes et fleurs qui poussent à une certaine altitude au Pérou. Son équipe explore tous les écosystèmes, de la jungle amazonienne à la puna glaciale, pour documenter les espèces du pays, leur utilisation médicinale ou culinaire et toutes les traditions qui les entourent. En collaboration avec les peuples autochtones qui vivent à même ces écosystèmes, ils prennent aussi le temps de tisser des liens honnêtes et respectueux avec eux.

Au laboratoire de Moray, l’équipe s’intéresse spécifiquement aux espèces de la région qui figurent d’ailleurs au menu du restaurant MIL, dans le même espace. C’est donc dans la petite maison de terre au toit en chaume que tout prend forme et que les espèces ancestrales reviennent à la vie, par l’entremise du savoir-faire des anciens vivants dans les deux communautés avoisinantes.

Dans l’entrée, des dizaines de plantes sont épinglées sur des cordes, en train de sécher, avant d’être apposées dans un magnifique herbier. « Il y a beaucoup d’informations qui se sont perdues à travers le temps, raconte María Pía Uriarte, codirectrice des opérations de Mater Iniciativa. Nous demandons donc aux personnes âgées de la communauté de cueillir des plantes, de nous apprendre leur nom commun et leur utilisation traditionnelle. Puis, nous les documentons parce que nous ne voulons pas perdre ce savoir. Nous avons plus de 250 plantes dans notre herbier en ce moment. »


Au-delà de l’identification des plantes, les membres des communautés de Mullak’as-Misminay et Kacllaraccay aident aussi aux semences, à la culture et aux récoltes des plantes. Ils sont donc payés pour travailler la terre avec leurs précieuses connaissances transmises de génération en génération. Par exemple, ils utilisent différentes solutions à base de plantes et de piments forts pour éloigner les insectes nuisibles au lieu d’utiliser des intrants chimiques. Ils peuvent ensuite garder 50 % des récoltes pour leurs propres besoins. Le reste se retrouve sur la carte du MIL et du Central, puisqu’ils ont un moment (service) dans leur menu dégustation consacré à l’environnement de Moray.

Mais avant que cette collaboration ne voie le jour, il a fallu du temps pour gagner la confiance des membres de la communauté et leur faire comprendre la vision de Mater Iniciativa. « Au départ, ils étaient un peu inquiets de nous transmettre leurs connaissances, parce que nous sommes dans leur environnement, ajoute María Pía Uriarte. Nous sommes des touristes ici, même si nous sommes péruviens. Cela nous remplit donc de joie quand nous gagnons la confiance de quelqu’un dans la communauté. »

Ce lien de confiance s’est notamment tissé grâce au travail minutieux de l’anthropologue Francesco D’Angelo, qui s’est rendu dans les villages pour expliquer comment Mater Iniciativa pouvait contribuer au bien de tous. « J’ai fait un travail de terrain pendant un mois avant d’inclure les communautés dans le projet, précise-t-il. La réciprocité et la redistribution sont au cœur des pratiques les plus importantes dans ces communautés.

Par exemple, le partage des repas, des tâches de travail et aussi, de la chicha de jora (bière de maïs) est ancré dans leur quotidien. Pendant le jour, les femmes préparent la chicha et les repas, alors que les hommes travaillent au champ. Mais à la fin de la journée, tout le monde se retrouve pour danser et célébrer le fait d’avoir tous travaillé ensemble. » Or, après chaque journée de travail, un verre de chicha de jora est offert à tout le monde chez Mater Iniciativa, afin de maintenir la tradition du « travailler ensemble ».


C’est aussi une façon toute simple de remercier les membres des communautés d’être venus travailler dans leurs champs. « Contrairement aux organismes non gouvernementaux (ONG), nous ne faisons pas la charité, ni de dons, insiste Francesco D’Angelo. Ces gens ne travaillent pas pour nous, ils travaillent avec nous. C’est une pratique habituelle pour ces communautés de bâtir une relation sociale entre eux. Mais c’est aussi une pratique qui est en train de se perdre. » Dans certains villages, depuis que les tisseuses ont commencé à gagner beaucoup d’argent en vendant leurs créations aux touristes, le troc se fait de plus en plus rare. Elles n’ont plus le temps de partager du temps, justement. « C’est correct aussi, parce qu’elles ont besoin d’argent, ajoute Francesco D’Angelo. Mais, c’est bien de voir que certaines communautés maintiennent cette façon de faire, malgré tout. Puis, nous bénéficions à notre tour de leurs connaissances et de leur aide précieuse. Nous apprenons aussi comment partager nos apprentissages et nos observations avec des gens qui ne comprennent pas comment fonctionne une communauté paysanne. » Une notion si simple, mais qui tend à se perdre dans l’oubli, ici comme ailleurs.

En plus d’inclure les communautés dans les champs, il y a toujours deux postes de disponibles dans la salle à manger et en cuisine chez MIL. « Nous ne voulons pas qu’une seule personne en bénéficie, précise María Pía Uriarte. Chaque communauté vient pendant un mois et après, c’est au tour de la communauté voisine. C’est très intéressant, parce qu’elles nous renseignent aussi à propos des techniques de cuisson traditionnelle et de certains ingrédients. Par exemple, un de nos desserts comprend des pommes de terre déshydratées par le froid (chuño blanc). »

À propos du partage de connaissances, Virgilio Martinez insiste pour que les résultats de leurs expérimentations soient accessibles à tous. Ce faisant, ces précieuses informations sont inscrites sur les murs de verre du laboratoire, comme les recettes de toutes leurs fermentations. Autour du jardin intérieur, il y a d’ailleurs plusieurs bouteilles contenant diverses plantes et autres denrées, notamment de petits poissons en pleine transformation. Mais qui dit altitude, dit adaptation des recettes, surtout quand l’activité des micro-organismes est impliquée. « Toutes les recettes provenant de Lima doivent être ajustées à cause de l’altitude », explique Diego Malhue Ramírez, codirecteur des opérations et roi de la fermentation.

« Par exemple, cela prend deux fois plus de temps pour fermenter des aliments ou des boissons. Il faut aussi ajouter deux fois plus de sucre pour obtenir le même résultat qu’au niveau de la mer, sinon il n’y a pas de bulles. »


Originaire du Chili, Diego Malhue Ramírez a étudié en gestion des affaires, après quoi il a travaillé en tant que cuisinier aux États-Unis et en Europe. Puis, arrivé au Pérou, il a fait appel à ses connaissances en finance pour le bien de son poste à Mater Iniciativa.

Par ailleurs, il s’occupe aussi du bar de MIL, où il prend un malin plaisir à utiliser ses fermentations pour allonger les cocktails de la maison. « Le simple fait d’être ici, isolé, me permet d’approfondir mes connaissances, confie-t-il. Puisqu’on manque parfois d’électricité et que l’internet ne fonctionne pas toujours, je lis beaucoup plus qu’avant et j’apprends différemment. La communauté m’a aussi appris à être plus patient. Il faut laisser la nature faire son travail. À ce sujet, je crois que Mater Iniciativa m’a surtout permis de me reconnecter avec la nature. »

La nature, cet espace si vaste, plus grand que nous, essaie souvent de nous ramener à elle, de nous rappeler d’où nous venons, qui nous sommes, et vers où aller. Au fil des époques, les temps changent, pas toujours de la bonne façon ni pour les bonnes raisons. L’exploit de Mater Iniciativa est sans doute une merveilleuse exception qui confirme la règle. « D’une certaine façon, nous voulons faire changer les choses, notamment la perception de nos voisins envers nous, mais aussi la façon dont les gens des grandes villes comme Lima perçoivent les paysans ou les membres des communautés autochtones », conclut Francesco D’Angelo.

Texte : Catherine Lefebvre
Photos : Jad Haddad

Dînette X Sepaq

Samedi dernier, Mathieu est parti avec notre ami/stagiaire français Basile et une de nos collaboratrices, Ariane, pour faire la rando du sentier des Crêtes au parc du Mont Orford de la Sepaq. Une trail épique qui va de sommet en sommet, un défi de taille surtout quand on y fait les premières traces après une bonne bordée de neige! Le but était d’atteindre le Pic de l’ours et se faire le meilleur chocolat chaud sur petit brûleur au coucher de soleil – une des plus belles récompenses après une longue hike de 10 km. Finalement la lumière baissait vite alors on ne s’est pas rendus jusqu’au Pic de l’Ours, mais tous les éléments étaient là quand même pour que ce soit le meilleur chocolat chaud qu’on ait bu en 2019 : un spot renversant, pendant le golden hour, en bonne compagnie en plus.

Elle, c’est Ariane. Elle a collaboré dans à peu près tous les numéros de Dînette depuis le tout début, elle s’occupe des articles ‘’Récolte’’. Mais on la connaît depuis vraiment plus longtemps que ça, en fait; Mathieu et elle travaillaient ensemble dans un magasin de disques il y a plus de 15 ans!

Nous notre recette était vraiment simple : lait d’amande, sirop d’érable et cacao, pas de mesures, pas de quantités précises, juste à l’œil, c’était absolument délicieux. Mais dans le fond, ce qui fait que c’était le meilleur chocolat chaud, c’est pas les ingrédients, c’est l’endroit où on l’a bu!

 

PONY – Lucy gone

Évoluant constamment dans un monde coloré où rappeurs et personnages imaginaires se côtoient sur fond naïf et enfantin, Pony rayonne, depuis quelques années déjà, dans les scènes montréalaise et internationale en tant qu’artiste visuelle. Bien ancrée dans sa sensibilité, elle défie les polarités de son univers et illustre les réalités souvent crues de ses expériences en les intégrant dans un monde ludique et joyeux aux couleurs vives et aux lignes relevant du dessin animé.

Déjà fan de son art, je voyais souvent passer ses projets sur Instagram, et voilà qu’en juin dernier, je suis tombée sur une de ses publications, honnête et bouleversante, dans laquelle elle célébrait une grande réussite personnelle : sa quatrième année sans consommer de cocaïne. Son message sans artifice nous menait dans les dédales sombres et sinueux de son passé, de son enfance torturée par la colère et l’anxiété pour finalement déboucher sur la finalité salvatrice de son parcours : sa propre renaissance – un message rempli d’espoir pour ceux qui vivent dans la détresse. Sa générosité désarmante suintait la vérité, la vulnérabilité et nous avons trouvé ça beau.

C’est un message positif et important.

Nous lui avons donc fait de la place dans nos pages pour illustrer ses propos et pousser son message encore plus loin. Et c’est dans ce même élan de dépassement, s’inspirant de la ligne directrice de ce numéro, que Pony a quitté sa zone de confort en délaissant le dessin et en s’installant littéralement au centre de son propre univers, protagoniste de sa victoire. Dans ces fresques d’une beauté qui lui est si singulière, elle y explore la dualité du bien et du mal, et surtout, la consécration de ses plus grandes batailles.

Peux-tu nous parler de ta démarche derrière le projet que tu as élaboré pour notre numéro Nu?
L’idée c’était de transposer certaines de mes illustrations en photos. Ce sont des illustrations qui ont une grande signification pour moi, qui sont représentatives d’événements ou d’états d’esprit dans ma vie, si on veut. La démarche était donc très personnelle, en lien avec des défis que j’ai eu à surmonter dans le passé.

Quels genres de défis?
Plusieurs choses, la boulimie, entre autres. Ça a duré une dizaine d’années. Contrairement à d’autres personnes qui choisiraient de ne pas en parler par peur de ce que les autres pourraient penser – parce que c’est un peu trash et pas super glorieux – pour moi, c’est ma plus grande fierté de m’être sortie de ça, d’avoir surmonté ces obstacles-là. C’est beaucoup plus important que n’importe quel prix que j’ai pu recevoir. Et ce qui me réconfortait le plus quand je vivais ces choses-là, que ce soit les troubles alimentaires ou la dépression, c’était de lire des témoignages ou de rencontrer des gens qui avaient vécu ce que je vivais et qui s’en étaient sortis.

Donc, c’est un peu comme ta façon de venir en aide à ceux qui vivent ces mêmes obstacles?
Tu te sens tellement seul et incompris quand tu vis ça parce que c’est très tabou. Oui on sait que ça existe, mais personne ne va en parler ouvertement. Tout le monde fait ça en cachette, il n’y a personne qui annonce qu’il s’en va se faire vomir lors d’un souper. (rires) Je pense que la solution pour que les gens restent le moins longtemps possible dans leur trouble – et je ne dis pas que c’est la seule solution – c’est de se sentir moins seul et de savoir qu’il y a de l’espoir. Et ça, on va y arriver en arrêtant de garder ces sujets-là tabous, en en parlant le plus possible. C’est pour ça que je tiens à en parler, même si ce n’est pas toujours beau.

Quel trouble a été le plus difficile à surmonter?
La boulimie parce que ça implique plusieurs choses qui sont toutes interreliées, dont l’anorexie et tout ce qui vient avec. Il y a beaucoup de dépendances liées à ça aussi. Les laxatifs, par exemple. J’en prenais plusieurs par jour, et j’ai fait ça longtemps. C’est super dangereux! Dans le fond je faisais tout pour me sentir le plus légère possible, c’était ça le but. C’est peut-être gross de parler de ça, mais c’est la réalité pour beaucoup de filles et beaucoup de gars. Tu ne penses jamais te rendre là, mais vient un point où tu trouves tous les moyens pour te sentir le plus vide, le plus léger possible – inexistant finalement. Les laxatifs, ça a vraiment été difficile parce que j’ai eu peur d’avoir ruiné mon système digestif à jamais. C’est comme si je l’avais abandonné et je pensais rester comme ça toute ma vie. Ça, c’était vraiment tough. Ça a pris deux ans avant que tout redevienne normal.

On sent qu’il y a un message positif dans ton art, est-ce que tu crois que cette époque difficile, mais formatrice, est derrière toi, est-ce que tu la regardes avec un certain recul maintenant?
Oui, je l’ai ce recul-là. Ça ne fait pas si longtemps en fait. La vérité c’est que c’est grâce au fait que j’ai eu un décollement de la rétine il y a environ un an et demi. Avant que ça arrive, j’avais souvent des rechutes de boulimie par moments, ce n’était pas au quotidien, mais ça pouvait arriver une fois par mois à cause du stress. Même si j’essayais de bien manger, si ça allait trop bien ou trop mal, ça m’arrivait encore.

Quand j’étais jeune, mon père a eu un décollement de la rétine. C’est grave, ça peut rendre aveugle! Il est parti d’urgence en hélicoptère parce qu’on habitait à St. John’s à Terre-Neuve et il n’y avait pas d’hôpital dans le coin qui pouvait l’opérer. Ça m’avait vraiment traumatisée, c’était ma pire phobie et ça a fini par m’arriver! C’est vraiment ça qui m’a aidée à arrêter complètement, à fermer ce chapitre-là. Ça m’a fait réaliser à quel point ma santé était importante. Ça n’a pas aidé mon hypocondrie, mais chaque chose arrive pour une raison.

J’ai l’impression que depuis ce temps-là, j’arrive mieux à voir la beauté dans les expériences négatives. Je focusse moins sur le : « Ah! C’est vraiment poche que ça arrive! » Maintenant, je me demande toujours ce que cette situation-là m’a appris et comment elle peut me faire grandir.

Est-ce que le décollement de la rétine avait un lien avec la boulimie?
Il y a de bonnes chances que ce soit en lien avec la boulimie. Parce que quand on vomit, la pression se ramasse derrière les yeux. Alors, faire ça pendant dix ans, à raison de quelques fois par jour, ce n’est pas l’idéal. J’étais peut-être prédisposée génétiquement au décollement de la rétine étant donné que c’est arrivé à mon père, mais dans mon cas c’est apparu précocement parce que c’est quelque chose qui arrive généralement aux gens beaucoup plus vieux.

En travaillant sur ce projet, tu as souvent fait référence à la dualité ange/démon pour représenter tes dépendances et tes réussites. Est-ce que cette dualité existe encore en toi?
Oui c’est sûr, c’est bien ancré en moi et c’est une image super importante. Le premier tattoo que j’ai eu se trouve sur mon doigt et il souligne mes trois ans sans cocaïne. C’est écrit en arabe et ça signifie : Lucy, gone (Lucy, parti). Kendrick Lamar (le rappeur) fait référence à Lucy dans ses chansons pour parler de Lucifer. Je trouvais que c’était tellement une belle façon poétique de parler de quelque chose d’aussi sombre. C’est aussi parce j’ai été élevée dans une maison tapissée de posters de Jésus, de prières et de croix parce que ma mère est une Palestinienne catholique très religieuse.

Quand j’étais jeune, j’étais une enfant très triste et colérique, hors de contrôle. Ma mère me disait souvent que j’avais un diable en moi, comme si j’étais possédée. Ce n’était pas pour mal faire, c’était sa façon à elle de s’exprimer. Elle me le répétait souvent alors j’ai fini par associer ça, dans ma vie adulte, à mes dépendances, à mes habitudes malsaines. Le diable c’était la cocaïne, la boulimie et tout ce qui faisait en sorte que je me détruisais. J’ai toujours senti qu’il fallait que je combatte une espèce de démon intérieur.

Est-ce que tu croyais à tout ça, le concept de la religion?
J’y croyais plus jeune jusqu’à ce que je commence à me poser des questions. Et ça, je n’en parle pas souvent parce que je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon enfance. Je pense qu’inconsciemment, j’ai voulu oublier cette période-là, ce n’était pas la plus douce. Mais je me souviens, lorsque j’avais sept ans, on allait à l’église et moi je ne voulais pas y aller. J’apportais plein d’arguments pour ne pas y aller et le dernier que je me souviens d’avoir dit à ma mère c’était : « Tu dis que Dieu est partout, alors pourquoi est-ce que je devrais aller à l’église pour le voir? ».

Elle était tellement fâchée! Elle n’était plus capable de s’obstiner avec moi alors elle m’a laissée à la maison. Elle m’a donné un chapelet et m’a dit de réciter vingt-quatre Je vous salue Marie. J’en ai fait comme cinq ou six et je suis allée regarder les bonshommes à la télé après… (rires) J’ai juste arrêté d’aller à l’église. Ma mère ne m’y emmenait plus, pas parce que c’est une mauvaise mère, au contraire, mais parce qu’elle n’était plus capable de me gérer. Donc à sept ans, il y a eu une fissure, j’étais juste indomptable. Pour ma mère, la religion c’est toute sa vie, elle était orpheline et elle a été élevée par des sœurs dans un pensionnat. Si ce n’était d’elles, elle ne serait pas ici aujourd’hui. Je sais à quel point pour elle, c’est la religion qui l’a sauvée. Tu vois, ça c’est dans les bons côtés de la religion, on met beaucoup l’accent sur le négatif, mais reste qu’elle m’a transmis beaucoup de bonnes valeurs qui viennent de la religion, des valeurs humaines.

Et aujourd’hui, avec ta mère?
Ça va tellement bien! On n’a jamais eu une aussi belle relation. C’est quand j’ai eu vingt ans que ça a commencé à aller mieux. Je prends beaucoup de ce blâme-là, je n’étais pas une enfant facile. Mais je sais pourquoi aujourd’hui. J’ai eu le temps d’y réfléchir, je suis une personne très introspective et j’ai compris pourquoi j’agissais comme ça.

Qu’est-ce que tu dirais à la Pony enfant si tu pouvais être à ses côtés avec la sagesse et l’expérience que tu as maintenant?
Pour vrai, je suis encore la même petite fille, je n’ai pas changé. Je ne gardais pas les choses en dedans, je n’ai jamais été capable de me taire devant les injustices, je ne me laissais pas battre, je me battais. Par contre, si je pouvais lui parler à cette petite fille-là, je lui donnerais juste une grosse caresse, un peu d’amour. J’étais constamment en mode confrontation, je me suis rapidement bâti une carapace qui ne me permettait pas de ressentir l’amour. Je pense que c’est juste de ça que j’aurais eu besoin, un peu de douceur.

Si tu n’étais pas passée par là, est-ce que ton art serait ce qu’il est aujourd’hui? En ferais-tu tout court?
C’est sûr que je ferais de l’art parce que ce qui m’a toujours allumée, c’est la créativité. J’ai toujours eu beaucoup d’imagination. Quand j’étais jeune, j’avais peur de beaucoup de choses! Ma plus grande peur, puisque j’étais dans un contexte religieux, c’était l’Apocalypse. Tout ce qui était biblique me terrifiait. Je me souviens d’avoir lu quelques pages de l’Apocalypse à neuf ans et pour moi c’était vraiment ça qui allait se passer. Même plus vieille, si j’entendais par exemple un son ou une mélodie qui sonnait classique et dont je n’arrivais pas à identifier la source, je pensais que c’était un des signes avant-coureurs de l’Apocalypse. (rires) Mais je ne changerais ma vie pour rien au monde, parce que ça a fait de moi qui je suis maintenant. Il me reste encore beaucoup d’années à vivre et j’ai choisi ce que j’allais en faire!

Est-ce que toute cette anxiété-là t’est nécessaire pour créer? Si tu ne te tournes pas vers ce qui a été difficile dans ta vie, est-ce que tu manques d’inspiration?
Oh my god, au contraire! Je comprends que ça existe, et je sais que c’est comme ça pour plusieurs personnes. J’étais comme ça avant aussi. C’était une de mes craintes irrationnelles, j’avais peur de n’avoir plus rien à dire si je ne vivais plus de difficultés. Je pensais à toutes les rock star déchues et tous les grands artistes, à quel point ils souffraient, parce que souvent c’est un genre de trait commun d’être torturé, et je me demandais : « Ok, est-ce que c’est vraiment ça mon moteur? » Et justement, je tiens à dire que non, tellement pas, au contraire! Je suis mille fois plus créative et imaginative depuis que je suis en santé physiquement et psychologiquement. Si j’avais su à quel point ça allait être positif pour ce que je suis capable d’accomplir, ça m’aurait peut-être influencée à être plus radicale par rapport à ma guérison. Je déteste vraiment ce mythe-là parce que ça te force à avoir peur, peur de tout.

Derrière le projet que tu as réalisé pour Dînette, on sent qu’il y a quelque chose de vraiment dark, comment fais-tu pour prendre ces idées-là et les tourner en quelque chose de complètement ludique, à la limite comique?
Je n’ai pas le choix, c’est ça ma dualité. Quand je compare l’art que je faisais quand j’étais plus jeune à celui que je fais aujourd’hui, bien que ça se ressemble beaucoup avec les couleurs poppy qui sont très importantes pour moi et l’aspect cartoon qui vient dédramatiser le propos, il y a vraiment un contraste, c’était plus dark. Mes illustrations étaient plus trash si on veut. Mais à un moment donné j’ai réalisé que mes trucs commençaient à marcher, le monde aimait ça. J’ai vraiment eu une réflexion à propos du message que j’envoyais et même de celui que je renforçais en moi. Je me suis mise à faire des choses plus cute, un peu trop cute peut-être, pendant un bout de temps – on est toujours en évolution, c’est normal – et je me limitais à cause de mes démons. Mais il y a environ deux ans, j’ai réalisé que je ne pouvais pas vraiment m’empêcher de parler de ça. Je ne me censurais plus, mais je faisais extra attention, même si je n’en avais pas vraiment envie. Mais il y a un juste milieu, et c’est tout un travail que de découvrir comment s’exprimer, et en ce moment, je focusse beaucoup plus sur le genre de message que je veux communiquer et comment envoyer un message dans le monde, toujours en valorisant l’authenticité et la vulnérabilité.

Voues-tu ton art qu’au dessin?
Si j’ai une idée dans la tête, je veux juste la sortir. Ça pourrait être sous forme de film, de chanson, de peinture, n’importe quoi. C’est pour ça que pour ce projet-ci, j’ai choisi la photo et j’adore ça. Peu importe le médium, l’important c’est le message. L’illustration, pour moi en ce moment, c’est ma zone de confort, même si ce n’est pas si confortable et naturel pour moi. Extérioriser des idées, penser à des concepts, ça c’est vraiment naturel. Et puis j’ai mon univers à moi, alors c’est reconnaissable.

Qu’est-ce qu’on voit dans le futur de Pony?
J’ouvre un espace temporaire qui, en fait, va être un test pour un espace permanent, une boutique à Montréal, un endroit où je peux faire ce que je veux, des expos, des installations d’art, des collaborations avec mes amis, ça va être fou! Il y a aussi des collaborations vraiment cool qui s’en viennent. Mais principalement, je veux évoluer en tant qu’artiste et en tant qu’être humain, en général. Ce qu’on a fait ensemble est un très bon exemple. Je sais ce que je dois faire, je dois explorer différents médiums comme la photo justement, conceptualiser des idées, réaliser un clip, faire un court-métrage peut-être! Je pense qu’il ne faut pas rester trop confortable dans un truc. Je ne veux absolument pas me limiter, je veux continuer d’explorer, de grandir, de trouver différentes façons d’exprimer les idées qui m’habitent, et éventuellement, trouver la paix intérieure. (rires)

Texte : Hélène Mallette
Photos : Julien Laperrière
Retouche : Visual Box
Mise en beauté : Léa Bégin

Dompter le roc

Nous nous étions levés avant le soleil pour rejoindre Jonathan qui voulait nous montrer son endroit préféré, un lieu secret qu’il avait découvert au cœur de la nature pour faire du « bloc » : de l’escalade sur une formation rocheuse, sans cordes ni harnais. Alors que nous marchions derrière lui dans un sillon d’herbes hautes gorgées de rosée qui s’inclinaient comme pour nous saluer, la nature se faisait de plus en plus dense. Si on nous avait dit que les éléments extérieurs ne pouvaient atteindre cette capsule naturelle secrète, nous l’aurions cru; ni la pluie, le vent ou le brouillard nous avaient suivis et même la lumière peinait à traverser le feuillage épais.

Sur fond de silence feutré commençait à se dessiner une fresque sonore au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans l’épaisse forêt; le gargouillis continu du ruisseau s’accentuait pour accompagner le bruit des branches qui craquent et de l’humus qui amortit nos pas consciencieux de ne pas déranger la pureté qui nous entoure. Fougères, lichen et champignons colorés se multipliaient au fil de notre avancée, puis devant nous, tel un gros dinosaure doux, elle se trouvait juste là, la formation rocheuse dont Jonathan nous avait parlé – une grosse roche déposée sur deux autres, vestiges d’une culbute minéralogique datant de quelques milliers d’années. Faisant trois mètres sur cinq mètres environ, on devine la difficulté que présente l’escalade de ce bloc naturel

Mais contrairement à l’escalade, Jonathan nous explique que faire du bloc ne consiste pas à grimper d’immenses flancs de montagne, mais plutôt d’arriver à monter une petite formation plusieurs fois pour arriver à la prise finale, ou même, à la chevaucher. Et ce, sans équipement spécifique, ni cordes, ni harnais, ni casque. Juste à mains nues. Le défi se trouve dans l’ascension éprouvante qui nécessite habileté mentale, force physique et esprit d’analyse aiguisé puisqu’il faut visualiser son parcours avant de grimper.

Préparer la surface
Il y a plus de cinq ans déjà que Jonathan brosse et soigne cette paroi rocheuse, qu’il a découverte par hasard, comme si elle était sienne. Avec une brosse métallique, il la dénude amoureusement de ses débris et de l’excédent de mousse qui y pousse. Il saupoudre allégrement les fissures avec une poudre blanche, la magnésite, pour assécher la pierre et augmenter l’adhérence des prises naturelles que son œil aguerri a su discerner sur cette surface poreuse. Il en enduit ses mains.

Alors que la magnésie nous neige dessus, il nous explique les bases. Il enfile ensuite ses chaussures spéciales dans lesquelles ses orteils sont recroquevillés, compactés et surélevés de façon à faire du pied un membre entier, paré à s’accrocher. Les semelles sont plus minces et molles que celles des chaussures ordinaires, ce qui permet au pied de ressentir les variations de la surface, de percevoir les petits accrocs dont certains deviendront des prises.

L’ascension
Et il s’élance sous notre regard à la fois curieux, obnubilé et inquiet, doutant de l’efficacité du crash pad, son matelas de réception servant de filet de sécurité en cas de chute. La bête minérale se laisse apprivoiser, se laisse monter. Le lichen épais qui la recouvre lui donne l’apparence d’un gros animal vert et laineux, docile et bienveillant menant Jonathan vers son « rétablissement », terme pour définir la prise finale du parcours.

Parce qu’il semble réellement y avoir cette com- plicité entre le grimpeur et la surface; les mains de Jonathan s’immiscent dans les crevasses les plus subtiles, qui elles s’entrouvrent à lui, ap- privoisées, avec une confiance qu’il a durement gagnée. Il se suspend telle une araignée, comme si de rien n’était, comme s’il ne pesait qu’une plume. Ses muscles, qui obéissent à sa pensée, se contractent maintenant comme dans une danse calculée et tout en lenteur.

Témoins de cet effort exténuant, on arrive à voir tous ses muscles se réorganiser, révélant la topographie secrète de son corps entier. Un rappel frappant : le corps humain est une machine redoutable à laquelle on peut tout enseigner. Sa peau, ses veines, ses ligaments, son pouls qui tambourine derrière la peau de sa gorge, la sueur qui suinte et qui finit par perler dans les crevasses; tout son corps est en symbiose, chaque membre supportant l’autre.

Le souffle court et bruyant, le corps qui ne ré- pond qu’à l’instinct et à l’adrénaline, Jonathan défie maintenant la gravité, puis attaque la paroi en surplomb, les membres vers les plafonds rocheux et le dos au sol. Un moment intense qui, en se répétant, a fini par sculpter son corps avec précision, de la même manière que la paroi rocheuse dévoile ses sillons exigus. Plus rien n’a d’importance, il suffit de s’agripper, de tenir bon et d’avancer. Et lorsque ses bras ne peuvent plus tenir, il se jette par terre en position accroupie pour amortir sa chute, tombant immanquablement sur ses pieds, habile et léger comme un chat.

Et cette chorégraphie se poursuit plusieurs minutes, voire plusieurs heures, jusqu’à ce qu’un des deux ait gagné sur l’autre; l’humain ou la pierre. Avec son expérience, Jonathan, lui, aurait sans doute pu continuer toute la journée, mais nos estomacs ne demandaient pas mieux que de faire la pause pour se rassasier; c’est aussi éprouvant pour Jonathan de grimper que pour nous de le regarder se tordre et se suspendre dans tous les sens, tel un acrobate, ou même de comprendre comment il fait pour y arriver!

Nous l’avons donc mis au défi de cuisiner un couscous facile à réaliser, une recette qui se fait avec presque rien et dont tous les ingrédients s’apportent facilement dans un sac à dos. Ses doigts agiles et puissants s’agrippaient maintenant à une patate douce alors qu’il en coupait des cubes pour les faire tomber dans le chaudron; contraste marquant entre le bloc rocheux et la chair orangée qui se fendait sous la lame de son couteau.

Autour du couscous fumant qui se gorgeait de bouillon, Jonathan nous a fait l’éloge de ce sport en pleine effervescence qui le ramène à son instinct, à ses réflexes primaires. Quand il grimpe, il laisse tout derrière; il contre l’inertie, l’enlise- ment. C’est un véritable épicentre d’énergie qui secoue le corps comme l’esprit, qui lui procure un sentiment de liberté ultime, dans lequel il apprend à manœuvrer son corps, à étudier ses propres mouvements, mais surtout, qui l’immerge dans une solitude qui n’a rien de lassant.

Texte : Hélène Mallette
Photos : Mathieu Lachapelle

Rêveries – Les Jardins Floramama

Le village de Frelighsburg est un tout petit coin dans la région de Brome-Missisquoi. Comptant 1000 habitants et des poussières, le mode de vie y est au ralenti. On s’y sent bien, comme si le temps s’était arrêté, comme si on entrait dans un dôme protégé du rythme effréné de nos vies enracinées dans la culture des likes, du temps qui manque pour tout et des relations platoniques au comble de l’individualisme. À Frelighsburg on lâche prise, on dépouille notre esprit de cette lourdeur qui nous enlise et on la laisse aux portes du village – pour vivre. Tout simplement.

On sent cette béatitude chez les habitants, une espèce rare de belles âmes en quête du moment présent, qui font vivre les plus vieux bâtiments, des gens qui se connaissent tous ou presque, une communauté qui bat au rythme du même cœur, un village comme il ne s’en fait plus.

Et quand on monte la côte et qu’on s’enfonce un peu dans la verdure, on débouche sur la ferme florale Les Jardins Floramama, où Chloé Roy, fondatrice, nous attend avec une partie de sa famille. Une ferme florale, au beau milieu de ce microparadis; ben oui, ça a du sens.

Les fleurs se multiplient aux abords d’une vieille grange et s’étendent loin dans les champs. Glaïeuls, œillets d’Inde, dianthus et renoncules pavent le chemin gazonné jusqu’au bout du terrain en nous faisant faire des détours par les différentes serres qui, comme des poules couveuses, abritent d’autres espèces ainsi que des plantes potagères. Chaque variété possède son temps de gloire où, comme dans une chorégraphie calculée, elles fleurissent les unes après les autres.

Quand j’ai vu Chloé pour la première fois, elle était affairée dans la grange; sa beauté naturelle m’a happée : c’est comme si elle était ses fleurs et que ses fleurs étaient elle, un genre de symbiose ineffable qu’on ne lit que dans les histoires. Son visage était doux et bienveillant. Sa peau, lisse comme un pétale, prenait les teintes pêche et rosées des zinnias posés sur le comptoir. Ses membres délicats me faisaient penser à de belles tiges fières et fortes et même ses cheveux légèrement frisés, gage d’humidité, sans doute, imitaient les vrilles de ses plantes. Je n’aurais pas été surprise de découvrir de petites feuilles naître au creux de ses coudes.

Pas étonnant que ce soit de concert avec la nature que notre horticultrice cultive ses fleurs; aux Jardins Floramama, on mise sur une culture écologique et tous les intrants (plants, semences, produits nécessaires au bon fonctionnement de la ferme) sont certifiés biologiques. On soutient la biodiversité des espèces qui y vivent, on prend soin des sols et on entretient la culture de l’entreprise à échelle humaine; une philosophie qui enchante autant que les fleurs elles-mêmes.

Chloé crée des bouquets fermiers et arrangements floraux naturels, délicats et empreints de romantisme avec des variétés de fleurs qu’on ne trouve pas chez le fleuriste du coin. Bien que la ferme ne soit pas accessible au grand public, les fleurs, elles, font leur chemin depuis leur lit jusque dans divers marchés, et égayent d’une beauté désarmante, mariages et autres évènements.

Aussi rares que magnifiques, certaines des variétés sont également comestibles. Dans un élan de curiosité, et complètement vendus à l’idée d’intégrer ces parfums délicats dans des plats, nous avons préparé des recettes mettant en lumière le fruit des efforts de Chloé; scones à la centaurée, gelée de monarde, suçons aux fleurs séchées et crème chantilly infusée aux fleurs (de menthe et basilic), servie avec des fraises d’automne. Toutes ces douceurs enchanteresses ne pouvaient être immortalisées ailleurs qu’ici, dans ce qu’il y a de plus pur et de plus vrai.

La brunante était imminente, il fallait à tout prix capter l’essence du moment féérique, quasi surréel, que nous étions en train de vivre avant que les derniers rayons du soleil passent sous l’horizon; une lumière douce et dorée qui s’accroche aux cheveux, qui illumine les visages, qui se réfracte avec poésie à travers notre pot de gelée aux fleurs. Les criquets et les cigales qui se font la cour, les effluves floraux se mélangeant au parfum de la pelouse humide. Quel beau paradoxe : l’éternel combat entre documenter ou vivre une expérience, tout lâcher, se laisser envoûter.

Tout au long de notre exploration des lieux, j’ai été frappée par toutes les preuves tangibles de l’harmonie parfaite entre l’humain et la nature qui règnent à la ferme de Chloé : des plantes grimpantes qui s’immiscent dans la fenêtre sans carreaux de la grange aux plants d’ail qui ornent les tablettes en séchant tranquillement, des insectes qui vont et viennent à leur guise, parcourant la grange d’un bout à l’autre, jusqu’à Cala, la compagne canine de Chloé, qui nous suivait partout en posant sa patte sur notre cuisse comme pour nous quémander des caresses.

La voiture de collection qui trône au milieu des herbes comme un trophée, les pétales qui sèchent sur de grands panneaux, les bouquets suspendus, les bicyclettes des enfants posées contre le mur, la toile blanche dressée sur le mur de la grange destinée aux soirées cinéma en plein air, les bottes pleines de boue attendant patiemment qu’on les enfile; tout est en suspens, tout bouge à une vitesse incroyablement lente et apaisante.

Nous sommes repartis une fois le soleil couché, apercevant les lumières de Noël accrochées sur la petite cabane, et celles qui avaient trouvé leur chemin jusque dans le salon de la maison familiale. Elles créaient, à elles seules, une ambiance charmante, presque magique. Oh, Frelighsburg, comme tu nous enchantes!



Texte : Hélène Mallette
Photos : Nicolas Blais et Mathieu Lachapelle

Défaire ses noeuds

Je suis coupable d’aller partout en voiture. J’habite à Montréal, à quelques coups de pédale ou deux stations de métro du centre-ville, je sais. Je bois mon café dans une tasse réutilisable et je n’achète pas d’eau en bouteille, j’essaie.

Je ne suis pas insensible face à l’enjeu écologique de la conduite en solo, je suis hypersensible face à… tout. La proximité humaine commandée par les voyages en autobus de la STM raccourcit ma respiration, me serre la gorge. Je suffoque, je panique, je veux débarquer, je veux ma voiture – c’est mon refuge. L’instant où, à la fin de la journée, je referme la porte de chez moi pour me retrouver seule dans le silence, c’est mon favori…

Jusqu’à ce que se glisse sous cette même porte un sentiment de solitude qui s’agrippe à mes jambes et trace son chemin jusqu’à mon ventre pour y former un noeud… Cet inconfort, c’est le grand paradoxe de la vie urbaine – des milliers d’âmes qui se bousculent, mais qui demeurent anonymes, de l’étranger dans la file au café, jusqu’au voisin, dont on ne connaît que les habitudes télévisuelles : les murs sont faits de papier de soie.

Quitter l’île de Montréal, j’y ai rêvé souvent. M’exiler là où « tout le monde se connaît » pour vrai. Leur emprunter du lait que je ne bois pas, juste pour dire bonjour.

Pour le moment, je pars pour les Îles-de-la-Madeleine.

Trois jours aux Îles avec Math pour comprendre ce qui cause le changement dans l’œil de ceux qui en reviennent, comme s’ils avaient mis la main sur le lot d’une chasse au trésor.

À notre sortie de l’aéroport, le vent, personnage principal des Îles-de-la-Madeleine, nous accueille avec toute sa force. Les Îles n’ont rien à cacher; dès nos premiers kilomètres sur leurs routes, elles nous dévoilent leurs dunes sablonneuses, leurs larges plages, leur ciel ambivalent, leurs champs verts et dorés. Devant nous, tellement d’éléments, mais honnêtement, tout ce que mon cerveau accepte de percevoir, c’est le grand vide, le grand rien, et à nouveau, j’ai un nœud dans le ventre.

C’est Émile, Madelinot et vieil ami d’école de Mathieu, aujourd’hui à la tête de la salle de spectacles Au Vieux Treuil, qui m’a aidée à le dénouer en mettant le doigt dessus : « T’as le vertige horizontal », qu’il me dit, sourire en coin. Avec une pointe de tristesse, mais d’autodérision aussi, je constate que ma vision a besoin d’ajustement et ma tête d’un peu de temps pour encaisser la grandeur de l’horizon.

On a rencontré Émile au Café de la Grave, abri mythique pour les Madelinots et idéal pour les touristes en quête de connexion avec l’essence même des Îles-de-la-Madeleine. Certains se souviennent de l’époque où les pêcheurs s’aggloméraient au comptoir pour raconter leurs aventures, d’autres vous diront qu’il fut un temps où l’on s’y réfugiait pour se réchauffer les mains près du poêle à bois, disparu depuis. Mes souvenirs à moi seront teintés des sourires réconfortants et de l’enthousiasme entrepreneurial de Marie- Josée et Marie-Frédérique, deux grandes amies aujourd’hui partenaires d’affaires avec leurs mamans, Micheline et Nathalie. Quatre femmes pour succéder aux quatre hommes qui assuraient auparavant la gestion du Café, résidence secondaire de tous – Claude, Henri, Jean-Marc et Fernand. Je m’attache à l’histoire comme je m’attache à tout le monde ici, en quatre secondes. Je ressors du café avec une tasse souvenir. Une fan.

Les grands espaces et l’air salin font leur travail et le rythme cardiaque de Mathieu et moi ralentit, notre pas aussi. « Ça doit être cool, chiller », laisse tomber Mathieu en conduisant. Ça me fait rire. On est ici pour réapprendre comment faire, je crois.

Tout au long de notre visite, un ange, Léa, veille sur notre bonheur en coloriant notre séjour de rencontres et de paysages. Son travail s’étire jusqu’à partager son quotidien et ses amies, avec nous. Ce sont cinq filles armées de chaudrons de moules, de salades et de pains frais que nous avons regardé entrer dans notre chalet avec aisance. Mathieu me jette un regard amusé alors qu’on accueille Léa, Laurence, Marie-Pier, Andréanne et Tanya, chez nous. Et en une soirée avec elles… J’ai tout compris.

Un fascinant mélange de fougue et de douceur vit en chacune d’elles, à l’image de l’océan qui se déchaîne, puis se rendort à quelques pieds de nous. En discutant avec elles et en me laissant bercer par la voix d’Andréanne qui se fond à celle de Laurence qui multiplie les hits en jouant de la guitare, mon cœur prend de l’expansion. Ici, les âmes sont libres et les tracas partent au vent comme nos casquettes. C’est donc ça qui a changé dans l’œil de tous ceux qui reviennent des Îles; soudainement, un laisser- aller sincère, un bonheur facile retrouvé.

C’est avec ce nouveau cœur grand ouvert que les explorations se sont poursuivies. On a visité l’Île d’Entrée, qui, je suis persuadée, est née d’un rêve de pêcheur qui souhaitait marier le vert de l’Irlande aux falaises orangées du Portugal. On a rencontré l’incomparable Ben à Ben, expression familière signifiant « le fils de… », dans son Fumoir d’Antan, où l’odeur de poisson fumé s’est collée à nos chandails de laine pendant des jours et des jours. On a mangé, mangé, et encore mangé chez Marie-Josée, qui a cuisiné tous les plats typiques des Îles : des zéplans (éperlans) au pot en pot (prononcé potte-en-potte) en passant par les galettes de morue et l’effiloché de loup marin, juste pour nous recevoir à sa table dans sa maison ancestrale, entourée de sa famille et de ses amis. On a pris des photos, on a remarqué l’absence de clôtures, on a trouvé ça beau.

Aux Îles, on a revécu nos seize ans, on a fait battre nos jambes vite juste pour le plaisir de courir sans objectif et on a bu, des récits, des bières, des cafés… Parce qu’on a pris le temps de le faire.

Tout ce qu’on y a vu et ressenti, on l’a mis dans nos valises, et on l’a ramené à la maison pour application future. L’absence de clôtures, la nature comme unique guide, l’intimité dans l’immensité, la promiscuité désirée, c’est enviable, enivrant.

Le matin de notre départ, on est parti se balader en kayak sur l’océan avec nos amies. Nos amies qui, il y a 72 heures, étaient encore des inconnues. Pourtant, c’est avec la gorge serrée d’émotions que je leur ai dit au revoir, emplie d’un sentiment semblable à celui qui nous envahit quand on quitte les amies du camp de vacances, après un été d’aventures, de premières amours et de guimauves grillées.



Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Mathieu Lachapelle

Voyage à bord du vaisseau étoilé

Par temps clair, lorsque la chaîne pyrénéenne se laisse observer depuis la plaine, au milieu des sommets enneigés on distingue un point. Comme un repère qui se dresse au-dessus des montagnes du Béarn, l’Observatoire du Pic du Midi de Bigorre apparaît dans l’axe du soleil à son zénith. Juché à 2877 mètres d’altitude, il trône comme un symbole, figure emblématique de la chaîne des Pyrénées et de l’astronomie. Autrefois réservé aux seuls astronomes, il est aujourd’hui accessible au grand public et dispose même d’un restaurant et de chambres d’hôtel. Alors que les scientifiques, les yeux rivés sur des galaxies lointaines y étudient les étoiles et leurs mouvements, le chef, lui, compose avec des produits locaux une cuisine inspirée du lieu et des contraintes physiques liées à l’altitude.

Si vous êtes animés par l’espoir de découvrir la planète qui pourrait accueillir une civilisation extraterrestre, il vous faudra d’abord ravaler votre peur du vide. Un brin de courage vous sera nécessaire pour emprunter le téléphérique qui mène jusqu’à l’observatoire. En effet, celui-ci s’arrache du sol pour parcourir pas moins de 1500 mètres de dénivelé avant d’arriver à l’observatoire! Souvent suspendu entre deux sommets, le trajet offre sa petite dose d’adrénaline. Mais il donne surtout un premier aperçu de la splendeur et de la singularité de l’endroit. Car lorsque le regard se porte au loin vers le ciel, tout en haut se dévoile soudain, fragile et majestueux, l’édifice aux coupoles. Trônant en haut des cimes, ses allures rappellent une station spatiale sortie tout droit d’un film de science-fiction.

C’est une fois sur place qu’on envisage toute la détermination qu’il a fallu pour entreprendre la construction d’un tel édifice à la fin du 19e siècle. D’abord utilisé comme station météorologique, c’est au début du 20e siècle que l’astronome Benjamin Baillaud comprend les avantages stratégiques que représente un tel lieu pour l’observation des étoiles. S’amorce dès lors un projet fou : la construction d’un télescope de seulement 50 centimètres de diamètre, mais dont la réalisation prendra cependant plusieurs années. Bien plus tard, dans les années 60, c’est la NASA qui financera la construction d’un télescope de 106 centimètres de diamètre servant à l’observation de la surface de la lune en préparation de la mission Apollo.

« Le ciel ne nous est pas étranger. Nous lui devons l’existence », écrit Hubert Reeves dans son livre, Poussières d’étoiles. Voilà la phrase qui résume à elle seule la raison d’être de l’Observatoire du Pic du Midi. Car ici, le très lointain et le local se côtoient. Et si les télescopes ont les yeux tournés vers des étoiles inconnues, on n’y pense pas moins à la santé de notre planète. Par exemple, une des principales missions scientifiques consiste à étudier les changements dans la composition de l’atmosphère, et ce, pour en déterminer l’impact sur le réchauffement climatique. Puis en obtenant, en 2013, le label « réserve de ciel étoilé », initiative qui a vu le jour au Québec dans la réserve du Mont-Mégantic, l’observatoire tient à assurer sa pérennité. Ce label engage les villes aux alentours à réduire leur éclairage public afin de ne pas créer de pollution visuelle et donc garantir une meilleure observation des astres. L’effet est doublement bénéfique; il maintient la continuité de la recherche et a un impact direct sur la consommation d’énergie des villes.

Une fois sorti de la cabine du téléphérique, les premiers pas sont éprouvants. L’air commence à se faire rare et chaque pas semble rappeler la lourdeur de notre corps. C’est en empruntant un dédale de tunnels et d’escaliers qui paraissent alors interminables, que se révèle enfin le joyau de l’endroit, le télescope Bernard Lyot. Géant de deux mètres de large construit en 1980, il sert à l’observation du champ magnétique des étoiles. Éric Josselin, responsable de la recherche de l’Observatoire Midi Pyrénées, le connaît parfaitement, lui qui étudie les étoiles géantes rouges – des étoiles immenses « qui sont en fin de vie et qui seront amenées à mourir dans quelques dizaines de milliers d’années ». Dans leur champ magnétique, elles laissent des traces invisibles, des indices, qui donnent une idée de leur composition et leur évolution. Elles nous livrent, par le biais de leur mouvement interne, des informations importantes sur le fonctionnement de notre soleil et son évolution probable jusqu’à sa destruction. Elles nous permettent d’envisager l’évolution de notre planète à long terme. On les regarde avec attention, car elles ne pourraient porter dans leur sillage rien de moins que la vie!

Lorsqu’il parle du lieu, on sent toute l’émotion qui s’empare d’Éric Josselin, pour qui le projet de label de ciel étoilé tient particulièrement à cœur. « On peut penser que dans certains endroits, la pollution visuelle est telle qu’il n’est jamais possible d’observer les étoiles. On s’interroge alors sur la déconnexion que cela peut engendrer chez un humain qui, au cours de sa vie, n’aurait jamais eu l’occasion d’observer la Grande Ourse et ainsi s’interroger sur sa place dans l’univers. » Sans cette prise de conscience, l’activité scientifique est mise en danger. « Or, on sait que l’observation des astres est essentielle dans le développement des sciences, des mathématiques, de la physique et donc dans le développement de l’humanité dans sa globalité. »

« Les voies par lesquelles les hommes parviennent à comprendre les choses célestes me semblent aussi admirables que les choses célestes elles-mêmes », a dit Johannes Kepler dans Astronomie Nouvelle en 1609. Car les lois de la physique sur terre peuvent être transposées pour comprendre celles en action dans le ciel. Il s’exerce un va-et-vient permanent entre les lois physiques qui régissent notre vie, ici, et celles, lontaines, aux tréfonds de la galaxie. Voilà qui parle au chef chargé de la restauration des touristes venus en visite dans ce lieu d’exception. Marc Berger officie dans la cuisine de l’Observatoire depuis maintenant cinq ans. Et avec son équipe, ils doivent s’adapter aux contraintes que constitue la cuisine en altitude, à la manière de scientifiques.

C’est dans une cuisine exiguë que se préparent avec soin les repas pour les quelques privilégiés qui viennent passer une nuit sous les étoiles. On imagine aisément que la cuisine n’était pas la priorité des scientifiques lors de la construction de l’édifice. Mais ce n’est pas le seul défi que le chef doit relever.

On sait par exemple que l’eau bout aux alentours de 90 degrés à cette hauteur, ce qui entraîne évidemment des modifications dans la cuisson des aliments. Cependant pour Marc Berger, « le plus gros défi repose dans la conservation des aliments, qui est beaucoup plus courte en altitude ». Le manque d’air est aussi un obstacle, « on ne se met pas à courir pendant le service, sinon c’est sûr qu’on n’a plus d’énergie avant la fin ». Faisant fi de ces diverses contraintes, la principale exigence du chef reste d’offrir un repas exceptionnel, à la mesure du lieu. Pour cela les produits locaux sont mis à l’honneur; truite, porc noir de Bigorre et foie gras de canard se révèlent avec légèreté, comme suspendus entre deux sommets. C’est durant leur passage en salle que les plats finissent par se magnifier. Construite au bord du vide, la salle à manger dévoile, à nos pieds, les monts enneigés, au-dessus desquels les premières étoiles du crépuscule semblent se profiler.

Avoir la chance de passer un moment dans cet endroit nous ramène à notre existence, à l’humilité nécessaire pour la traverser. Là où l’air vient presque à manquer, il suffirait de tendre les doigts pour pouvoir toucher ces étoiles tant elles apparaissent avec clarté. Comme subjugué par la force fragile de ce lieu perché, on contemple les lumières artificielles des villes au loin, pensant à ne jamais redescendre.



Texte : Benjamin Martinet
Photos : Thomas Baron

Comme une longue nuit blanche

Dans le port de Matane, il y a constamment des badauds qui observent le départ et l’arrivée des bateaux. Certains débarquent de leur voiture pour jaser, d’autres restent dans l’auto, la fenêtre ouverte, pour écouter les goélands, manger un sandwich, boire un café et se remplir les poumons d’air salin. Je fais partie de ces promeneurs des quais. J’ai toujours été fascinée par les marins, depuis mes lectures d’enfance d’Hergé ou de Jules Verne. Ce qui m’impressionne, c’est le courage et le flegme avec lequel ils doivent réagir aux humeurs des fleuves et océans indomptables. Ils semblent tellement libres les marins, aussi.

Pour ce reportage, j’espérais prendre le large, avoir la tignasse en broussaille à cause du nordet, me retrouver entourée d’eau, de ciel et de pêcheurs. Mais selon Pierre Cantin, propriétaire d’un crevettier, je n’allais peut-être pas apprécier le voyage… Même si j’ai le pied marin, le printemps, le fleuve est agité et il fait froid. Et puis le bateau part au moins cinq jours et je n’ai pas tout ce temps… On a donc choisi de se voir au quai, quand le bateau allait rentrer d’un voyage.

Samedi 21 avril, fin d’après-midi, au téléphone : « Le bateau arrive ce soir », me dit monsieur Cantin. C’est enfin le moment! J’écris tout de suite à Marie-Eve la photographe, tout emballée. Maudit que j’aime ça partir à l’aventure!

Marie et moi sommes sur le quai des pêcheurs à 21 h 15; seules avec des goélands qui passent d’un nuage à l’autre, et nos tuques d’hiver à pompon. Il y a quelques bateaux désertés à quai, le temps est humide et froid, la marée est basse, ça sent un peu le goémon. On se parle en frissonnant, parce que nous sommes transies, mais aussi excitées de rencontrer l’équipage.

Quelques minutes plus tard, M. Cantin arrive sur le quai pour accueillir les gars et fixer les amarres quand ce sera le temps. Entrée prévue du bateau au port de Matane : entre 21 h 30 et 22 h. Nous discutons avec lui en ne lâchant pas trop l’horizon des yeux. Il parle de son bateau : le Helen M. Cadegan. Un chalutier de 65 pieds construit en Nouvelle-Écosse par une famille Cadegan. Le bateau porte le nom de la grand-mère. Cette femme était pianiste. D’où la note de musique qui orne la proue.

Une petite lumière blanche finit par pointer au loin. C’est celle du chalutier noir qui avance doucement vers le port. La lenteur du bateau rend son arrivée solennelle. Il y a trois hommes sur le pont : Yves Côté, second, Pierre Côté, homme de pont et Herman Bouffard, homme de pont et cuisinier. Le capitaine, Réjean Côté, est aux commandes. Le bateau se range contre le quai, les hommes lancent les amarres à M. Cantin pour qu’il les attache aux bittes.

Les gars et le capitaine débarquent du bateau. On discute un peu et je suis étonnée de voir à quel point ils n’ont pas l’air fatigués même s’ils ont travaillé dur pendant plusieurs jours et nuits. Il est environ 22 h, les hommes rentrent à la maison voir leurs femmes et reviendront tôt demain pour le débarquement de la crevette.

Il y a 47 000 livres de crevettes nordiques dans la cale, dans des poches de 25 livres chacune, sur un lit de glace. Toutes ces crevettes seront acheminées à l’usine de transformation qui se trouve juste devant le quai des pêcheurs. On se donne rendez-vous à 6 h au bateau pour que nous puissions observer le débarquement et ensuite visiter le chalutier.

Dimanche, 22 avril, avant que mon cadran sonne (trop énervée). Je me fais un café, j’enfile mes vêtements les plus chauds, j’apporte un cahier, un crayon et je roule vers le quai. Le soleil se lève, la ville est encore endormie. Il y a une pièce qui ressemble à du Strauss à la radio. C’est beau. Au quai des pêcheurs, il y a beaucoup plus de vie qu’hier soir. Ça fourmille. On voit mieux les bateaux parce que la marée est haute; ils sont maintenant à la hauteur du quai.

Il y a un homme dans la cale du chalutier. Il dépose des poches de crevettes bien rouges dans des bacs de plastique. Les bacs sont ensuite soulevés par un bras mécanique pour sortir de la cale, puis se déplacent sur un tapis roulant jusqu’à l’intérieur de l’usine. Là, les crevettes seront cuites et triées selon des catégories. Cette chorégraphie dure quelques heures.

Pierre Côté vient nous voir sur le quai, tout sourire. C’est le fils du capitaine. Il aura bientôt 33 ans et il en est à sa troisième saison de pêche à temps plein. Il a fait son premier voyage à 9 ans. « Je n’ai pas l’impression d’aller travailler quand je sors au large », dit-il.

Je lui demande de me décrire 24 heures sur un bateau pêche et je prends conscience de tout le travail qu’il y a derrière la livre de crevettes fraîches que j’aime mettre sur ma table : « En 24 heures, le chalut est levé 5 à 6 fois, donc aux 2 heures, 2 heures et demie. Nous prenons 2 000 livres de crevettes par levée de chalut, ça prend 1 h 30 à trier. Ça nous laisse une heure de repos entre chaque levée de filet ».

Le bateau Helen M. Cadegan se rend dans trois zones : Estuaire, Sept-Îles et Anticosti. La saison de pêche débute en avril et peut se terminer en décembre. Un voyage de pêche dure de 5 à 7 jours… Une semaine qui passe comme une longue nuit blanche.

« Mon moment préféré, c’est à 4 h 30 du matin, quand le soleil se pointe, qu’on est en train de trier et que ça commence à sentir le bacon sur le pont. Manger, ça tient le moral des troupes! Avoir un bon cook, ça paraît! », raconte Pierre.

Le rôti de porc d’Herman fait des heureux : « Je le fais cuire lentement au four pendant plusieurs heures avec des patates, du navet, et un poulet rond (entier). C’est très bon! Je fais aussi de la morue, du saumon, du baloney. J’essaie de varier les menus. Au déjeuner, on mange des oeufs, des toasts, du bacon, des saucis- ses et parfois des crêpes. Le midi, je sers un gros repas et le soir, chacun se fait un petit lunch simple. On ne mange pas aux heures habituelles. On mange quand on peut! Et quand ça brasse beaucoup, on mange moins et je fais réchauffer des repas surgelés. »

Quand ça brasse…

Les femmes de marins doivent angoisser à la maison quand elles voient des moutons sur l’eau… « Quand elles appellent pour avoir des nouvelles, on dit toujours qu’il fait bien beau! », confie Pierre.

Pierre nous propose de visiter le bateau. On commence par la cabine de pilotage du capitaine avec tous les instruments de navigation. Un mélange de matériel moderne et traditionnel. Ensuite on descend à l’aide d’une échelle dans la cuisine et la chambre avec les quatre couchettes. C’est un petit espace pour quatre hommes. Comme un mini chalet soumis au tangage. Il y a deux couchettes à bâbord, et deux à tribord. Elles sont superposées. Pierre dort en bas, sous le lit d’Herman. Il s’est fait un mur d’oreillers qui l’empêche de rouler dans son lit à cause du mouvement du bateau. Ça coupe aussi un peu le son du moteur.

« Ça prend une bonne capacité d’adaptation pour être pêcheur. Il faut aussi avoir une excellente santé et un bon caractère parce qu’on vit proches les uns des autres. On travaille, on dort, on mange, on rit, on discute ensemble. Je suis capitaine depuis 35 ans et je pars au large heureux, même après tout ce temps. J’aime mon métier! », dit Réjean, le capitaine.

On se rend ensuite sur le pont arrière. Je regarde ces hommes, je les écoute parler. Ils sont forts, mais humbles, aventuriers, mais prudents, authentiques, solidaires, travaillants. Ce sont, en quelque sorte, des superhéros. Pierre Côté dit d’ailleurs : « C’est noble de nourrir les gens! »

Réjean affirme qu’il ira au large tant que sa santé le permettra. Le père et le fils ont la même étincelle dans l’œil quand ils parlent de leur métier. T’as raison Renaud : C’est pas l’homme qui prend la mer / C’est la mer qui prend l’homme.

Texte : Mélanie Gagné
Photos : Marie-Eve Campbell