Anne Dardick de Dot & Lil

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Texte : Marie-Philippe Jean
Photos : Valeria Bismar

L’édifice de la rue Fullum, à Montréal, accueillant le magasin d’exposition et l’atelier de fabrication de Dot & Lil ressemble à tous les autres espaces industriels du quartier — de la brique, des escaliers de fer, et à l’intérieur, de larges couloirs gris et une longue série de portes numérotées. Mais derrière la porte 208, un autre monde, celui d’Anne Dardick, cerveau de Dot & Lil. Les époques s’y confondent et on remarque au premier coup d’oeil que chaque coin de l’espace a été réfléchi et soigneusement décoré pour s’harmoniser aux objets qu’il présente — des tasses-bougies, des savons, des huiles… Ici, on imagine et fabrique à la main des produits pour le corps, le bain et la maison.
« Café, thé? Aimerais-tu choisir ta tasse? »

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Chaussée de ballerines et faisant valser sa grande chevelure, Anne est l’incarnation de son lieu — délicate, chaleureuse, dont la beauté rappelle celle des stars hollywoodiennes d’une autre ère. D’ailleurs, l’origine du nom Dot & Lil provient de Dorothy et Lillian Gish, deux soeurs actrices qui ont connu la célébrité au temps du cinéma muet.

Anne est aujourd’hui une prolifique entrepreneure de 28 ans dont les produits sont appréciés partout au pays et aux États-Unis, mais ce n’est pas ce qui était écrit sur le plan initial…

C’est en se retrouvant sans emploi en 2008 qu’elle et sa soeur se lancent dans le projet de produire des baumes à lèvres avec quelques ingrédients maison. Le « fait-maison » ça les connaît — « Ma mère faisait ses propres cornichons! » Dans la maison victorienne du Plateau-Mont-Royal où elle a grandi, on cultivait une passion pour le vintage, et tout ce qui se retrouvait sur la table avait été cuisiné de A à Z.

Anne porte un souvenir très clair de la première fois où elle a goûté du macaroni au fromage du commerce, à 9 ans, chez la voisine — « Je trouvais que c’était la meilleure chose au monde parce que je n’avais jamais goûté à un mets transformé! » Évidemment, ce goût pour le contenu de la boîte de carton fût assez éphémère et la tradition de « faire soi-même » se transmit naturellement de mère en fille — après les baumes à lèvres, les savons… Rapidement, le petit projet des soeurs Dardick prend de l’expansion, surtout dans le coeur d’Anne qui soudainement ne se voit plus faire autre chose que de faire croître la petite compagnie.

Quelque temps plus tard, sa soeur déménagea à Los Angeles, continuant de la soutenir à distance jusqu’à doucement lui laisser reprendre la gestion complète de Dot & Lil. À l’époque, la vague de petites entreprises artisanales montréalaises n’en était qu’à ses débuts — le geste était risqué, le saut était épeurant, mais c’est la passion qui l’emporta et mena Anne à embrasser le rôle de chef d’entreprise.

Maintenant entourée d’une équipe de quatre personnes, dont son amie Doriane, à ses côtés depuis le secondaire, Anne peut davantage se concentrer à l’élaboration de nouveaux produits. Si les artistes ont un sens de l’observation aiguisé, elle a également dû développer son odorat pour faire naître des mélanges olfactifs aussi enivrants qu’authentiques.

On associe souvent de façon naturelle des odeurs à des moments, comme tout ici marie le passé et le présent, est-ce que des souvenirs forts guident ta création?

« Absolument. La description associée au savon Orange sanguine a fait pleurer ma mère. Sa famille est italienne, et son père est venu au Canada alors qu’il avait peut-être 20 ans. Si aujourd’hui on importe beaucoup de fruits et de légumes, ce n’était pas le cas à l’époque. Des oranges sanguines, ça n’existait pas ici, mais toute son enfance ma mère a entendu l’histoire des oranges sanguines et de leur couleur provenant du village où mon grand-père avait grandi. Plus tard, ils en ont trouvé, et mon grand-père a réuni toute la famille pour en faire la dégustation… Ma mère a beaucoup aimé que cette histoire m’inspire un produit. »

Je me suis fait prendre au jeu en posant mon nez sur le lait pour le bain Avoine et miel. Des frissons m’ont parcouru le corps : « Ça sent mon enfance…Mais je n’arrive pas à identifier le souvenir… » Anne m’explique que ça émane probablement des subtiles notes d’amande. « C’est ça! Les croissants aux amandes le samedi après-midi! »
Prends-tu des notes de certaines odeurs
parfois?

« Oui! Il y a un quartier à Los Angeles qui sent toujours la même chose, ça fait trois ans que je tente de le décrire, je n’y arrive pas encore et je trouve ça très frustrant! Je crois que c’est un arbre, ou une boutique qui porte une odeur particulière… J’ai tout de même créé une fragrance inspirée de cette ville, ça sent le jasmin la nuit, alors j’en ai incorporé beaucoup. Les voyages et mes expériences personnelles m’influencent… »

L’hiver québécois, qu’est-ce qu’il t’inspire?
« Je ne suis pas amatrice de sports extérieurs… Je trouve ça dommage, ça nous permet d’apprécier l’hiver québécois! Mais il y a aussi tout un aspect cocooning, réconfort, à l’hiver que je trouve superbe. Être chez moi et recevoir, je trouve ça très important. Et il n’y a pas de meilleur endroit qu’à la maison pour faire le plein d’énergie. »

Les grands froids encouragent aussi la redécouverte de l’art du bain, hautement maîtrisé par Anne qui rehausse cette indulgence en opacifiant son eau d’un lait de bain comme le ferait Cléopâtre, de bougies aux odeurs harmonieuses, et d’un verre de vin, parce que pourquoi pas. Prendre soin de soi, c’est prendre soin des autres. À deux portes du magasin d’exposition se trouve l’atelier, où tout est assemblé et emballé. Sur la table près des fenêtres, une sélection de tasses vintage dont la plupart ont été choisies par la mère d’Anne est exposée. Notre hôtesse enfile un tablier, noue ses cheveux et embaume la pièce d’une indéniable odeur de lilas en faisant réchauffer cire et huiles essentielles pour les verser dans les tasses qui se transforment en bougies sous nos yeux. Son sourire nous laisse deviner qu’elle a un faible pour ce produit.

 

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Au moment de partir et de refermer la porte derrière moi, j’ai cru pendant un court instant que tout cet univers tenait de l’imaginaire, comme un rêve. Mais Anne est bien réelle, à notre plus grand bonheur.

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